û2hô03i
M. DCC. LXI1I.
AVEC P JlIVILEGE DU RQiL
T É
DE LA VÉRITÉ
DE LA RELIGION
CHRÉTIENNE,
Ou lyon établit la Divinité de Notre»
Seigneur Jefus-Chrijl.
Par Jacques A b b a d i e*
TOME TROISIEME .
Chez Jean D e v i l l e , rue Mercier©,
I T É
D H
nÔTRE-SEIGNEUR
JESUS-CHRIST-
E S veritez eiTt
inwl!f
icelles de la Religion
font tellement enchaînées , qu’elles
refifembient à cet égard aux principes
.de la Geometrie , dont les uns fervent com-
\ me de degré pour descendre à la connoiC-
fance des autres.
Ainfi dans l’examen que nous avons fait
des principales preuves qui établirent les
fondemens de nôtre Foi , la vérité de V exif-
tence de Dieu nous avoit conduit à celle de
la Religion naturelle 5 t: la vérité de la Re-
ligion naturelle à la connoiffance de la Reli-
gion judaïque 3 & la Religion Jfc#aïque à
la vérité de la Religion Chrétienne : & tout
cela par une fuite de confequences {I julies,
qu’il ne fcrnbîe pas qu’on puifle les contef-
ter , fans renoncer à ce qu’il y a de plus pur
$âns la lumière naturelle.
A ij
aj, T rriti de la 'Divinité
Ce raport que les grandes veritez^nt erj-
tr’elles , nous a conduit encore plus loiri.
Nous n’avons pû examiner avec quelque foirt
les fondemens qui établirent la vérité de la
Religion Chrétienne, fans nous convaincre
que ces mêmes principes établirent la Divi-
nité de nôtre Seigneur Jefus- Chrift , d’une
telle forte que celui qui doute que Jefus-
Chrift foit Dieu, le Dieu très haut , doit
douter de la vérité des oracles qui établirent
le Chriftianifme ; & que celui qui s’affure
que ces oracles font véritables , ne doute
plus de la Divinité de Nôtre-Seigneur J. C.
Et c’eft: ici le derein général de ce Traité.
Mais pour le mieux comprendre , il faut
faire une diftin&ion très-neceffaire dans ces
matières. On peut confiderer la Divinité de
J. C. comme un Miftere qui nous eft caché, j
ou comme une vérité qui nous a été révélée. -
Au premier égard c’eft un dogme incompré-
hensible , & nous ne devons point tâcher
de l’expliquer : mais nous devons faire voir
qu’il eft inexplicable. , |
Toute la différence qu’il y a à cet égard
entre le peuple & les Docteurs , c’eft que
leur ignorance étant égale , l'ignorance du
peuple eft une ignorance modefte & de bon-
ne foi , qni ne rougit point de ne pas voir
ce qu’il a plû à Dieu de lui cacher : au lieu
que l’ignorance des Do&eurs eft une igno-
rance fuperbe & artiricieufe , qui a recours
aux diftin&ions de l’école & aux fpéruîations
abftraitfc-, pour n’être pas obligé de fe con-
fondre avec celle du peuple.
On n’entreprend point ici d’expliquer I©
Miftere , mais de prouver la vérité. On
n’aura point recours à des fpéculations h u-j
maines , posr montrer comment la chofe
sft ; mais on montrera gifçiie eft effective-
de Je fus - Cbrijf. f
ment par des preuves prifes de la révélation.
Entant que c'elt une vérité révélée , elle
elt clairement &: diftinélement contenue dans
l'Ecriture.
Au relie , comme mon delfein eft de fai-
re voir la dépendance efléntielle qui eft entre
la Divinité de Jefus-Chrill , & la vérité de
la Religion Chrétienne en général , je m'at-
tacherai principalement à faire voir , qu'il
faut ou iesfauver toutes deux , ou les faire
périr toutes deux par un commun naufrage,
ik dans cette vûë je me fervirai d'une métho-
de qui pourra fembier avoir quelque choie
de nouveau & d'extraordinaire , mais qui
peut-être convaincra l'efpric.
Car premièrement je montrerai , que fi
J. C. n'étoit pas vrai Dieu d'une même effen-
ce avec fon Pere , la Religion Mahomeca-
ne feroit préférable à la Religion Chrétien-
ne , tk Jefus-Chrill moindre que Mahomet.
En fécond lieu je ferai voir, que fi Jefus-
Chrill n'écoit pas le vrai Dieu dans ce fens ,
le Sanhédrin auroit fait un a été de jultice en
le faifant mourir j ou du moins que ies Juifs
auroient bien fait de s'en tenir à cette lén-
tence , & de rejetter la prédication des Apô-
tres , lorfque ceux - ci leur ont propofé de
croire en ce Crucifié. On montrera pour un
troiliéme , que fi Jefus-Chrift n’eft point le
vrai Dieu , Jefus-Chrill ik les Apôtres nous
ont engagé dans l’erreur , & que c'ell eux ,
& non pas nous, qui font coupables de cet-
te féduétion. On fera voir en quatrième
lieu-, que fi Jefus - Cbrift n'eit'*oinc d'une
même elfence avec fon Pere , ii n'y a au-
cun accord entre le Vieux & le Nouveau
Teftament , que les Prophètes & les Apô-
tres ont été inlpirez par un efprit de contra-
(g fmitè de la Î>hiniîê
di&ion & de merifonge. Enfin on montrera
que fi Jefus-Chrift n’eft pas le Dieu très-
haut , on ne peut difcerner la Religion de
là fuperfiition & de Tidoîatrie j qu’on la doit
prendre pour une farce deftinée à tromper
les hommes 5 & môme ( fi l’on peut ie dire
fans blafphême) qu’il n’y a point après cela
allez de caraétere dans la Religion pour la
difcerner de la Magie. C’eft à quoi nous def-
tihons cinq Sections differentes qui partage-
ront cet Ouvrage avec la fixiérne & dernicre,
qui eft deftinée à répondre aux obje&iona-
qu’on fait contre la Foi orthodoxe, & à
chercher quelques voies de fe fatisfâire fur
les difficuitez , & fur les obfcuritez de ce
grand Miftere.
Cependant il eft bon de donner ici au Lec-
teur quelques avis qui nous parodient ailes»
importans, Le premier eft , que la Divini-
té de Jefus-Chrift , l'Incarnation S c la Trini-
té , étant trois objets que l’on peut traiter
avec quelque diftinétion , on ne le propofe
ki que d'établir îs pfèmièrc-j que i on regar-
de comme étant plus connue , & en quel-
que lorte fondamentale 2 l’égard des autres.
Le fécond eft * que l’on ne fera point de
dièlcuité d’employer le terme de Dieufou-
verain en parlant de Jefus-Chrift ; quoique
ce terme foit une exprefiion payenne , à le.
p rendre à la rigueur , & qu’il lernble mar-
quer quelque opomion entre le Dieu luprê-
me & des Divinités (ubalternes. Il flilîic que
nous ôtionsi’éc uivoque,en déclarant que nous
entendons p^r-là celui qui eft participant de
cette efk :;ce, &: de cette Divinité glorieufe &
fouveraine à laquelle toutes choies obéïflent»
Le trOifiéme eft, que !a breveté qu’on re-
cherche dans cet Ecrit, n’ayant point permis
de ranger les ad vernir es de lado&rine onho
de Jefùs - Ckrift< j>
êo:iè en pïulieurs cfafiés differentes* & d«
tombattre diftinétement les Arricns , les de-
mi-Arriens, les Sociniens , on s'eft telle-
ment réglé dans la conduite de cet Ouvra-
ge , qu'ils fe trouvent prefque par-tout com-
battus par les mêmes preuves.
Après cela , je fouhaitc qu’on diftingus
ici ce que je dis de la perfonne de nos adver-
faires 3 d'avec ce que je dois dire de leur
caufe. J'ai pour la première tous les fenti-
mens d'amour & de compaiiion que je dois
à mes freres égarez. J’admire les grands 8c
admirables talens que Dieu a départis à
quelques-uns d’entr'eux. Et quoi qu'ils Faf-
fent une violence manifefi® à l'Ecriture 3 je
ne voudroispas lesaccufer de parler contre
leur fentiment ni ks juger indignes du chari-
table Fuport qu'on a pour leurs perfonnss
dans quelques Etats ProteiFarrs.
A l’égard de leur caufe , on ne trouvera
pas mauvais que je tâche de la Faire paroî-
ire dans toute la difformité qui peut donner
le plus d'horreur pour des fentimens^ que
nous croyons incompatibles avec l'efprit de
Sa véritable Religion. C'cft mon devoir , 8c
la fin de mon Miniflere. Je ne dois rien ou-
blier de tout ce que je peux croire capable
de faire revenir ceux qui font dans l’égare-
ment , 8c d'en défendre les autres.
On ne prétend point au refte employer
des hyperboles 8c des déclamations pour fai-
re un portrait affreux d'une doctrine dégui-
fée. On n'employera que des preuves pro-
pofées d'une maniéré fimple on n aura
recours qu'à la feverité de la droite raifort ,
foit pour fe convaincre , foit pour convain-
cre ks autres. Dieu veuille- nous eclairer 8c
jgtous diriger par ion Efprit > afin que ces
A iiij
% Traité de la Divinité
Ouvrage réüiîïfle à fa gloire 5c au falut été r-
jsel des âmes. Ainfi foit-il.
I. SECTION.
Où l'on fait voir que Ci Jefus-Chrift: 11'eft:
pas vrai Dieu d'une même effence avec
fon Pere , la Religion Mahometane
eft préférable à la Religion Chrétienne,
&c Jefus-Chrift moindrequeMahomet.
CHAPITRE I.
€}ue fi Jefus-Chrifi n'efi pas d'une même efisxce que
fon Pere , le Chufiianifme que nous profefiens ,
efi la corruption de la Religion Chrétienne ,
que le Mahometifme en efi le rétabli filment.
C'Eft un principe de la Religion naturel*
le plus ancienne que toutes les autres.
Religions , qu'il y a un éloignement infini
entre le Créateur 8c la créature. Cela fais
qu'on ne peut fans pieté abaiffer Dieu juf-
qu'à la créature 5 & qu'on ne peut fans ido-
lâtrie élever la créature jufqu’à Dieu. Si
donc Jefus-Chrift eft le Créateur, le Sou-
verain , on ne peut dire fans pieté qu'il
foit une lim pie créature. Et fi Jefus-Chrift
ii'eft qu'une Ample créature , on ne peut
fans idolâtrie le reconnoître pour le Dieu
Souverain. * De forte que fi nous nous trom-
pons dans le fentiment que nous avons que
Jefus-Chrift eft d'une meme effence que fon
Pere , 8c qu'il eft par confequent le Dieu
Souverain , on ne voit pas que nous puif
lions nous défendre d'être de véritables ido*
de Jefus - Chr'ift. $
lâtres , puifgue nous l’adorons dans cette
qualité.
Il ne fervira de rien de dire ici pour nous
décharger de ce crime , que nous croyons
de bonne foi que Jefus-Chrift eft le Dieu
Souverain ; qu’il y a véritablement de l’er-
reur dans nôtre efprit , mais non pas de l’in-
fïdeiité dans nôtre cœur, puis qu’au fonds,
ce n’eft qu’au Dieu Souverain que va nôtre
adoration. On pourroit excufer par la même
raifon toutes les idolâtries paftees, prefen-
tes & poflibles. Les Payens qui adoroient
leur Jupiter , croyoient de bonne foi qu’iî
étoit le Dieu Souverain > & dans leur inten-
tion leur culte fe raportoit à l’Etre Suprême.
Cependant ils n’en étoient pas moins idolâ-
tres pour cela.
Il ne faut pas non plus s’imaginer, qu’un®
créature pour être très excellente puîné de-
venir l'objet de l’adoration qui ne peut être
rendue qu’au Dieu Souverain. Ceux qui
adorent les Allres , ne font pas moins idolâ-
tres que ceux qui adorent le bois & la pier-
re : &: ceux qui adoreroient les Anges , ne
le feroient pas moins que ceux qui adorent
les Aftres. Leur idolâtrie fèroit moins grofc
ftere, mais elle ne feroit pas moins vérita-
ble, parce que l’idolâtrie ne confite pas à
rendre les honneurs divins à une créature
baffe , mais Amplement à les rendre à une
créature.
On nous dira , qu’il peut être quelque
fois permis de rendre l’adoration 'Bune créa-
ture qu’il plaît à Dieu de revêtir de fa gloi-
re : comme il eft permis de faire des hon-
neurs extraordinaires à un homme à qui le
Roi ordonne qu’on les rende. A la bonne
heure que cela foie , pourvû qu’on nous
i» Traité de la Divinité
accorde qu’il n’eft jamais permis d’adorerurt'é
créature comme le Dieu fouverain : de mê-
me qu’il u’eft poinc permis d’honorer un fm
jet en Je reconnoifîant pour être le véritable
Roi. Dieu en effet n’a pu ni voulu fe dé-
charger en faveur d’un autre de ce cara&e-
re incommunicable de fa gloire. Il ne l’a pût
car il eft impoEible que Dieu feul foit le
Dieu fouverain , & qu’un autre qui n’a pas
fon elfence , le foit avec lui. Il ne l’a point
voulu * car comment pourroit il vouloir une
chofe qui étant contre la vérité , eit aulR
contre ia nature ?
Supofez dcirc tant qu’il vous plaira , que
Jefus-Chrift tient la place de Dieu v qu’il eit
fon Ambaffadeur j & que ce n’eit qu’entant
qu’il tient la place cie Dieu, qu’il eit un juite
objet de noire adoration : cela ne fait rien
contre nôtre maxime, qui eit que jefus-
Chriit n’étant point le Dieu fouverain , ne
peut être adoré comme Dieu fouverain , fans
sme manifefte idolâtrie*- Ce fera nôtre pre-
mier principe.
Le fécond elt , que l’idolâtrie ef: un critn#
qui viole la Loi de Dieu , & qui anéantie
Fefprit de la prêté. En effet ce crime eit opo1*
fé aux deux grandes En s de la Religion. Il &
ane opofition évidente à la gloire de Dieu ,
puifqu’iî dépouille Dieu de fa gloire pour
en revêtir une créature. Il eit opofe â nôtre
falot , puifque le Saint- Efprit déclare que
les idolâtres n hériteront jamais U Royaume des
deux. |
Il s'enfuit de ces deux principes que le
Chriitianifme que nous profefTons , elt la
corruption de la Religion Chrétienne , 5c
que le Mahometifmc en elt le récabliffemenr,
Car £ la Religion Chrétienne dans fa pureté
ié Jefus - Chrifî. rt
üfc' rêconnoït Jefus-Chrift que pour être une
fimple créature , nous renverfons la Reli-
gion Chrétienne , lorfque nous adorons Je-
fus-Chrift , comme étant efiêntjellemcnt îë
Dieu fouverain. Et h la Religion de ceux qui
adorent Jefus-Chrift comme l'Etre fouve-
rain , eft la corruption du Chriftianifme ,
il s’enfuit que la Religion Mahometane qui
met le Dieu fouverain infiniment au-delfus
de Jefus-Chrift , en eft à cet égard le réta-
bliiïement.
On dira ici peut-être , que la Religion-
Chrétienne efîentiellement n’eft pas "une
fcience de fimple contemplation * mais uns
connoiiïance pratique y & qu’elle confifte’
plûcôt dans l’obéïiiance que dans des fpécu-
lations abi! rai tes fur la Divinité. Je con-
viens du principe : mais je fbûtiens qu’on
n’en peut faire d’application raifonnable au?
fujet dont il s’agit ici. Car peut-on traîner
de fimplcs fpe'culations des principes fi im-
portans , que nous fommes idolâtres ou ne
Te fommes pas félon qu’ils font faux ou véri-
tables ? Si Jefus-Chrift: eft d’une même efc
fence avec fon Pere , ou ce qui revient à la
même choie , fi Jefus-Chrift ell le Dieu fou-
verain , il doit être adoré en cette qualité r
& nos adverfaircs ne pourront alors fans im-
piété refufer de le reconnoître pour tel , &r
de l’honorer fous ce nom : & s’il ne l’efë
point , nous ne pouvons fans idolâtrie le"
confondre avec le Dieu fouverain. Il s’agit
ici d’éviter l’impiété ou l’idolâtrie^ il s’agit
par confequenc de queftions pratiques >
qui font même d’une fouveraine impor-
tance.
C’eft d«ncen vain qu’Efcopius fait fes ef-
forts pour nous montrer que ce n’eft poin&
il Traité de la Divinité
une chofe eftentielle au fàlut : defçavoirfi
Jefus - Chrift eft Dieu par une génération
éternelle j ou fi n’étant qu’une fimple créa-
rure , il eft apeiié Dieti à caule de Ton Mi*
niftere. Car lors qu’il entreprend de faire
voir que ces queftions ne font point fonda-
mentales , en montrant que ceux qui croyent
Jefus - Chrift une fimple créature , ou
même un fimple homme , peuvent i’adorer
fans être coupables d’idolâtrie ; parce qu’ils
l’adorent non entant qu’il eft homme , mais
entant qu’il tient la place de Dieu ; il ne
s’eft pas aperçu que fa preuve demeuroit im-
parfaite : parce que pour montrer que ces
queftions ne font pas eftentielles , il ne fuf-
fit pas de faire voir que les Sociniens , fans
ctre idolâtres , peuvent adorer celui qu’ils
croyent être un fimple homme par i'a nature;
mais qu’il faut montrer encore , que nous
pouvons fans idolâtrie adorer Jefus Chrift
comme le Dieu fouverain , encore qu’il ne
foit pas le Dieu fouverain.
Certainement ce que nous croyons de
la confubftantialité, & de la génération éter-,
nelle du Fils de Dieu, nous engage dans i’i-
dolatrie, rien ne peut être plus elfentiel ni
plus fondamental que ces queftions qui re-
gardent cette génération & cpcte confubftan-
tialité. Or il eft certain que nôtre do&rine
fur ce fujet nous engage dans l’idolâtrie, s’il
eft vrai que nous foyons dans l’erreur. Car
fi Jefus- Chrift n’eft pas d’une même eflence
avec fo^ Pere, il n’eft pas le Dieu & le
Créateur de toutes chofes. Et fi cela eft en-
core , nous ne pouvons le mettre fur le trô-
ne de j’Etre fouverain fans une manifefte
idolâtrie ; & même il ne nous refte plus
d’excufe pour diminuer l’horreur de cette
fuperftition.
de Je fus - C tir /fi. rj
Car lî nous difons pour nôtre juftification,
que nous l'adorons comme l'Etre fouverain,
parrce que nous le croyons de bonne foi l'Etre
fouverain : les Payens , comme nous l'a-
vons déjà remarqué, juftifieront le culte qu'ils
rendent à ieur Jupiter , en difant qu'ils ne
l'adorent comme le vrai Dieu , que parce
qu'ils croyent de bonne foi qu'il eft le vrai
Dieu.
Si nous difons que nous ne fommes point
coupables d’adortr Jefus-Chrift comme le
Dieu fouverain ; parce qu'encore qu'il ne
foie point en effet le Dieu fouverain, il mérité
pourtant nôtre adoration , nous ne faifons
que changer l’état de la queftion, Car il ne
s'agit pas ici de fçavoir , lî Jefus-Chrift mé-
rité nôtre adoration : mais il s'agit de fça^
voir lî nous pouvons l'adorer comme le Dieu
fouverain , lors qu'il n’eft pas le Dieu fou-
verain en effet.
Si nous difons qu'il ne faut reconnoître
pour elfentiel & pour véritablement neceflai-
re au falut , que les chofes qui d'un côte
font très-clairement contenues dans l'Ecritu-
re , & qui de l'autre nous font commandées,
ou défendues fous peine de la perte du falut
éternel ; cela même fert à nous condamner.
Car qu’y a-t-il de plus formellement con-
tenu dans l'Ecriture , que le précepte de ne
pas attribuer à un autre la gloire du. Dieu
fouverain? Et qu'y a-t-il qui foit défendît
fous des peines plus rigoureufes que l'i-
dolatrie , qui met la créature ^ la place du
Créateur.
S'il nous vient dans la penfée , cjue le Dieu
fouverain ne condamnera point nôtre culte ,
parce qu'il s'attribue tous les honneurs qu ou
rend à Ion Fils , ou nous redrdfera en no««
,V4 Traité de la Divinité
difant que fi Jefus-Chrift eft une créature ?
il| ne peut' être appelié Je Fils de Dieu que
dans un fens impropre & éloigné i & que
quoi qu'il en foit 3 s'il eft une fïmple créa-
ture , la différence qui eft encre lui & le
Dieu fouverain , eft plus grande que celle
qui peut fe trouver entre une créature & une
créature, quelle que Toit la difproportion qui
eft enti 'elles: 3c qu'ainfi fi une créatuie excel-
lente trouve mauvais avec raifon , qu'on
.transporte à une créature baffe les homma-
ges qui lui font dûs , Dieu trouvera plus
mauvais encore qu'on rende à Jefus-Çhrift
Je culte qui n'eft dû qu'à lui feul.
On dit que Jefus-Çhrift reprefente le Dieu
fouverain. Oüi : mais pour reprefçnter le
Dieu fouverain , il n'eft pas le Dieu fouve-
rain. Il eft le Fils de Dieu. Oüi , mais il
ne porte ce tître que dans un fens impropre
& figuré , qui n'empêche pas qu'il n'v ait un
plus grand eloignement entre lui & le Dieu
fouverain s qu'entre le plus fale des infeétes
& le plus glorieux des Anges. De forte que
quand il feroit permis de revêtir la plus baf-
fe des créatures , des titres & de la gloire
qui apartiennent à la plus noble , il ne feroit
Jamais permis de rendre à J. C. les homma-
ges qui ne font dûs qu'au Dieu fouverain.
CHAPITRE II.
Cm Ven montre que fi Jefus-Chrift n’eft pas d'une
même eftencn avec {on Tere}on ne peut fe ùifpenfer
de regarder Mahomet comme un homme divin*
A Infi il nous paroît que la Religion Ma-
hometane eft du moins à quelque égard
r&abliRçment de la Religion Chrétienne ,
s*M efl vrai que Jefus-Chrift ne Toit pas d’u-
ne même efîcnce avec le Dieu fouverain*
Mais parce qu’on pourroic dire , que cette
Religion eft d’ailleurs pleine de fidions &
d’impoftures , nous demanderions volon-
tiers , comment on conçoit que la vérité &
l’erreur ayent ici une fi étroite alliance. Ma-
homet eft un impofteur. Tout Je monde le
reconnoît parmi nous. Mahomet a aboli l’i-
dolatrie. C’eft çe qu’il faudra fupofer. Voi-
là I’afTortiment de deux caradteres bien
opofez. Si Mahomet a defa'oufé le monde fur
le fujet de l’idolâtrie Chrétienne , ( car c’efl
ainfî que j’appelle le culte que les Chrétiens
rendent à Jefus-Chrift , fi celui-ci n’cll: pas
J’Sure fuprême) par quel efprit a-t-il fait un
fi grand ouvrage } par l’efprit de Dieu , on
par l’efprit du démon ? Si c’eft par 1’efprie
du démon, comment a-t-il aboli l’idola-
trie ? Si c’eft par l’Efprit de Dieu 5 com-
ment eft-il un impofteur ?
©n dira peut-être , que Mahomet a con-
damné le culte des Idoles Payennes , &
qu’ainfî on pourroit faire la même queftiom
fur ce dernier article. Mais il y a de la dif-
férence entre des principes q«e Mahomec
fupofe , & des principes que Mahomet a
établis. Mahomet fupofe la connoiffance du
vrai Dieu & la ruïne de l’Idolâtrie Payenne.
Ce n’eft point lui , mais Jefus-Chrift , qui
a produit ces deux effets dans le monde. Oib
jconnoiffoic par tout le vrai Dieu plufîeurs
fiécles avant lui , & l’idolâtrie Paonne étoiç
entièrement abolie. C’eft*] à un effet de la
prédication des Apôtres. Et Mahomet , de
quelque efprit d’impofture qu’on le con-
çoive animé , n’aura ofé ni pu établir une
Religion dueftement oppoféç è çss deia
^rinçi^sf»
Traité de la Divinité
Mais il n’en eft pas de même de la véri-
table connoilTance de Jefus-Chrift , & de la
ruïne de l’idolâtrie Chrétienne. C’eft Maho-
met. qui a enfeigné aux hommes que les
Chrétiens étoient des idolâtres en adorant
Jefus Chrift comme le Dieu fcuverain. Il ne
s’efF Yien propofé de plus efféntiel , que de
ramener de leur égarement des hommes, qui
fous le nom de la Trinité fervoient en effet ,
piufîeurs Dieux. Car c’eft ainfî qu’il parle
dans fon Alcoran. Jefu£ChriR'& les Apô-
tres auront donc été les Réformateurs du
monde Payen , en détruifant par leur prédi-
cation l’idolâtrie Payenne. Mais Mahomet
doit être confédéré comme le Réformateur
du monde Chrétien , s’il eft vrai qu’il ait dé-
truit cette idolâtrie Chrétienne.
Comme donc on feroit infiniment furpris
iï les Apôtres avoient détruit l’idolâtrie Pa*
yenne en prêchant des fables : nous aurions
lieu d’être furpris que Mahomet eût aboli
l’idolâtrie Chrétienne par des impoftures.
En effet, Jefus-Chrift déclare dans fon
Evangile , qu’on reconnoît les Docteurs à
leurs fruits. Et cette maxime ne peut man-
quer d’être véritable , puifque e’elF la vérité
même qui nous l’enfeigne. A juger des
chofes par ce principe , nous ne pouvons
qu’avoir une très haute opinion de Maho-
met , &■ le reconnoître même pour un grand
Prophète , s’il efF vrai qu’il ait enfeigné aux
hommes à ne pas confondre le Dieu fouve-
rain avec une créature. Il a éclairé pltifîeurs
nations K.t plufîeurs fîécles. Il amis Dieu
fur le trône de Dieu , & la créature dans le
rang de la créature. Qu’y a- t-il de plus lé-
gitime & de plus faint qu’uiï tel deffein >
Qu’y a-t-il de plus noble & de plus grand
qu’un tel ouvrage i Certaine-,
âe Jefus - Chrifî. 17
Certainement fi Mahomet a éclairé l’Uni-
vers en dilîipant les ténèbres de cette pro-
fonde fuperftition , on auroit tort de lui
concerter tous les titres que les Mufulmans.
lui donnent ; & Ton peut dire hardiment 5
<qu’il doit être confîderé comme un Doéteur
de vérité , comme un Prophète , comme
plus grand que les Prophètes delà Loi, com-
me plus grand Prophète que Jefus-Chrirt
lui-même. Ge font là des paradoxes étran-
ges & choquans. Ce feront néanmoins des
veritez certaines & évidentes, fi Jefus-Chrili
n’ert point le Dieu Souverain,
Je dis que c’ert un Doéteur de vérité. On
n’en peut douter , puifqu’il enfeigne aux
hommes des veritez fi elfentielles. Ce pre-
mier élément de la Religion , celui qui ert
une fimple créature par fa nature , ne doit
pas être adoré comme le Dieu Souverain ,
ert le fondement de la Religion naturelle
dirtinguée de la fuperftition , ert le fondement
de la Religion Judaïque dirtinguée de l’idolu-
trie Payennne > & le fondement de la Reli-
gion Chrétienne confiderée dans fa pureté.
Mahomet qui a établi fa Religion fur ce
grand principe , n’eft donc pas feulement un
Do&eur de vérité , mais encore un Doéteur
qui femble rétablir toutes les veritez , du
moins toutes les veritez les plus eiTensielies
& les plus importantes à la Religion.
Mais , dira-t on , on ne fçauroit nier du
moins que Mahomet ne tende à flatter les
partions humaines , & qu’il ne foit plutôt le
Doéteur de la chair que celui de jjefprir. Si
cela ert ainfi , on s’étonnera avec raifon,. que
tant de vérité fe trouve jointe avec tant:
d’impureté &: de vices. Car nou5 ffâvons
qu’il n’y a point de communion entre la
Tcu&z * ll> B
•j g. Traité de la Divinité
lumière te les ténèbres, & qu’ainû Af$v
home: n’a pas agi par i’Efprit de Dieu 3 il
a agi par i’efprit du monde ; ou que s’il n’a
point agi par Lefprit du monde, il a agi
par LEfprit de Dieu. Là ddius nous cher-
chons en lui les caractères de Lun ou de
l’autre de ces deux efprits. On nous dit que
Mahomet efi impur dans fa Morale & dans
Les maximes. Ge caraétere eft celui de l’efi-
prit du monde : mais il eft concilié. Il nous
paroît que Mahomet a réformé la Religion
en aboîiflànt l’idoiatrie Ghréiienne , & t'ai-
Tant adorer par.-tnut un feul Dieu. C*eft ici-
un caraétere de rEfprit de Dieu , &r le fait
eft incontefiable. îi eti plus fur à nôtre égard-
que Mahomet a le caractère de REfprit de.
Dieu , qu’il ne l'feft qu’il.a Iss caraéteres de.
i’efprit du monde.
Si Mahomet eft un impofieur, dites- nous,
comment un impofteur fait profperer le bom
piaifir de Dieu , détruit l’idolâtrie , éclaire
l’Univers. Dieu a-t-il revêtu un impofteur-
du plus grand caraétere de fes Prophètes , &
du caraétere de fon propre Fils ? Gar les
Prophêtes qui ont annoncé la venue du
Médis , ont prédit aufli comme un caractè-
re de fa venue, qu'il détruiroit 1 ’ idolâtrie . ?
Dieu a-t-il fait d’un impolteur l’iuftrumens
de fa miféricorde & le miniltre de fa gloire ?
Que croirions-nous de la Providence , fi elle
eut choifi pour fes Evange liftes des démons
qui euiient paru fous me forme humaine 3
éc qui euffent prêché l’Evangile ? On au-
ï-oit cru qpu que Dieu vouloir faire détefter
l'Evangile, tout divin qu’il eft , en le met-
tant dans la bouche du démon ; ou que
Dieu vouloit confacrer le démon nonobfiant
&. malice 3 en le rendant, te dépofiuire de-
de Jefuï - Çhrtjf. *$>
FEvangile. Cette comparaiton pour être
odieufe , n'en eft que plus propre à faire
connoître ia vérité. Car cc que nous difons
du démon , nous pouvons le dire des induc-
teurs qui font fes miniftres , nous pouvons
Je dire* fur le fujet de Mahomet. Que fi cet
homme étant un impofteur > a été choifi par
la Providence poür établir la véritable Re-
ligion, il faut que la Providence ait voulu,
ou rendre la Religion infâme en la faillit
rétablir par un impofteur , ou conl acier
l'impofture en la choiliftant pour rétablir la
Religion : & l’un & l'autre* eft également
impie & extravagant.
CHAPITRE III.
©« Von fait voir que fi fefus-Chrifl n'eft pas d'u-
ne meme ejfence avec fon Pere , Mahomet ejt
un grand Prophète , le plus grand des Prophè-
tes , & meme plus préférable en toutes manié-
rés à Je fus Cbriji,.
MÂis allons plus loin , Sé difons que fé-
lon cette fuppofition , Mahomet peut
être regardé non- feulement comme un Pro-
phète, mais comme plus grand que tous
les Prophètes de l'Ancien Teftament. Les
Prophètes anciens ne parlement qu'au feu h
peuple d'Ifràcl : Mais Mahomet a parlé à la
plus belle 8c plus confiderable partie de l'U-
nivers. Les Prophètes fe fuccedoient ’es uns
aux autres , parce qu'un feul ne vivoit 'pa*
aftfez long-tems pour inftruire lerÿiommcs
de differens fiécies. Mahomet n'a point be-
foin de compagnon ni de fucceffeur pour
bannir pour toüjours l'idolâtrie despaïs , où
fado&rme a été reçûë. Les anciens Prophê*
sa Traité de la Divinité
tes ont été fufcitez extraordinairement ponr
détruire la fuperitition & l’idolâtrie , en fai-
fant divers miracles. Mahomet a ruiné fans]
miiacle une idolâtrie répandue dans tout
rUnivers. Enfin , fi Moïfe a été honoré du-
tître glorieux d’ami de Dieu , parce que
Dieu lui réveîoit fa volonté fans obfcuritéi
& fans énigme : Il faut eftimer encore da-
vantage le privilège de Mahomet , qui n’au-
ja pas feulement connu la volonté de Dieu ,
mais qui l’aura très-diftinélement fait con-
Jioître. Moïfe n’a point connu Dieu tel qu’il'
étoit. Jefus Chrift feul & l’a connu , & l’a
fait connoître. Mais fi les principes de nos
adverfaires font vrais 3 Mahomet l’a encore
mieux fait connoître que n’a fait Jefus- j
Chrift. Et ceci nous conduit infenfiblement
à montrer que dans leurs hypothefes Maho-
met doit être regardé comme un plus grand;
Prophète que Jefus Chrift.
C’eft dequoi il faudra demeurer d’accord ,
foit que vous confideriez fa doctrine 3 foie
que vous regardiez le fuccès de fon Mïnifte-
re. Si vous confiderez le fuccès de fa doc-i
j.ine, la chofe parle. Jefus-Chrift a fait re-
cevoir fon Evangile dans tout l’Univers..
Mais à peine a-t-il détruit une efpecedefu-
perftition 3 que les hommes retombent dans
une autre qui n’eft pas moins dangereufe ,
& ils ne font pas plutôt délivrez de lldola-
trie Payenne , qu’ils tombent dans l’idolâ-
trie Çhiétienne. Mahomet a établi fa Reli-
gion ^ j des fondemens plus fermes ; & il
a pris des mefures plus jufies pour empêcher
que l’idolâtrie ne renaquit après avoir été
détruite , puifque nous voyons que depuis 1
que fa Religion fubfifte fes difciples n’ont
aucun penchant à çeue e.fpece de fupeifti- {
uon,.
de Jefiuf - Chrift. % î
Il ne faut pas s'en étonner. Le defavanta-
ge que Jefus-Chrift a dans cette comparai-
son, vient, fi le principe de nos adverfaires
efi véritable , de ce que la do&rine de Ma-
homet a un cara&ere naturel qui ell plus
opofé à l'idolâtrie , que n'eft celle de Jefus-
Chrift. Que Ton eonfidere bien le langage
de Jefus Chrift, foit lors -qu'il parle par lui-
même , foit lors qu'il parle par le minifie-
re de fes difciples , & qu'on le compare
avec le langage de Mahomet ; & l’on en fe-
ra perfuadé.
jefus-Chrift parlant par lui-même, ou par
fes ferviteurs > vous dira , qu’il a été fait
avant Jean-'Baptifie -} qu’il était avant qu’ Abra-
ham fut ; qu'il a en fa gloire par devers fon Pere
avant la naiffance du monde , qu'il efi l'Alpha &
V Oméga , l commencement & la fin , le premier
& lê dernier : qu'il étoït au commencement \ qu’il
étoit avec Dieu -, qu’il êtoit Dieu j que toutes
chofes ont été faites par lui ’ que fans lui rien
de ce qui a été fait , n’a été fait ; que les fiée te s
ont été faits par lui ; que toutes çhofes ont été
créées par lui , tant celles qui font au Ciel , que
celles qui font en la terre , les chofes vifibles & les-
chofes invifibles , foit les trônes , foit les domina-
tions: foit les principautés, foit les puiffahees -, que
toutes chofes ont été faites par lui & pour lui ;
qu'il efi avant toutes chofes , & que toutes chofes
fubfifient par lui. Il vous dira, qu’il y a un feul
Seigneur qui efi Jefus - Chrifi: , par lequel font
toutes chofes , & nous par lui ; que c’efi lui qui
a fondé la terre , & que [es Cteux^nt les œuvres
de fis mains.
Il fe nomme le Fils de Dieu , le Fils unique
de Dieu , le propre Fils de D eu , l’unique iffu du
Pere , ëmanuël , c'ell:- à-dire , Dieu avec nous ,
Vm mmfifié en chair , Dieu mortifié en chair 3
Jean t.
Ibid. 8,
A p oc.
17 fear>
1,
Heb. 2<*
I .Cor.
i. Hebr
1.
Afoc, î.
3^.
If aie $j.
£?i traité de la 'Divinité
Ô* jujtifié en efprit , le Seigneur (gr le Dieu : quel-
quefois le Sauveur Ô'jgrand Dieu , U Vitu &
le Sauveur de toute U terre y l'Etemd de nôtre juf-
fice.
Mais afin que nous ne doutions point du
fens dans lequel toutes ces eiiprelhons con-
viennent à J. C. il ell infiniment remar-
quable que parlant par lui - même , ou par
fes ferviteurs , qu'il a inftruits & remplis
de fon efprit , il s'applique à lui - même les
oracles des Prophètes qui font mention du
3Dieu Souverain , & qui contiennent les ca-
ractères de fa gloire la plus propre & la plus-
incommunicable. Il avoit été dit au Livre
des Chroniques, que Dieu feul connoit les mœurs
des fils des hommes. Jefus-Chrift s'attribue ce
titre glorieux comme un titre qui lui doit'
attirer la crainte & l'admiration des hom-
mes. Et toutes les Eglifes f auront' , dit-il dans*
l'Apocalypfe , que je fuis le ferutateur des reins-
& des cœurs -, tgr je rendrai à chacun félon fes œu-
vres. Il a été dit dans la Loi , Tu adoreras le-
Seigneur ton Dieu , & tu ferviras à lui feul , fui-
vant Texpofition qu’en donne Jefus - Chrift.
Et l'Auteur de l'Epître aux Hebrèux nous
aprend , que Dieu dit en introduifant fon Fils-
premier né au monde , Qge tous les Anges l’ ai-
dèrent. 11 a été dit du Mellie par un Prophè-
te : L'efprit du Seigneur efi fur mot. Car le Ssi—
gnettr ma oint : il ma envoyé peur porter de bon-
nes nouvelles aux affligez, , pour guérir les de fiez,
de cœur y & pour publier aux prijonr.iers leur dé—
livrante , l'ouverture de leur prifon , &C. Je fuis
le Seigneur fejîjrnel , aimant jugement , f> hdif-
fant rinjuflice pour l’holocaufle. f établirai leur œu-
vre en vérité , & je traiterai avec eux une alitan-
te étemelle. JefusChrift s’applique cet oracle1
emSaint Luc, chap, 4» 18. lors qu’il di: aux»
dé Je fus - Chrîff.
juifs, Aujourd'hui cette Ecriture eft accomplie ,
&c. Les Prophètes avoient parlé d'une voix
qui crieroit au defert , PrépareXJe chemin du Sel- l'f'ievf^
gneur 5 faites droits fes f entiers r Et ïiaïe pré-
voyant ce tems-là , exhorte Sion à annoncer
bonnes nouvelles , d élever fa voix avec force 3>
& d dire aux villes de Juda , Voici ton Dieu s
ajoûtant immédiatement après , vaiti le Sei-
gneur viendra avec force , & fon bras aura domi-
nation , &c. il paîtra fon troupeau comme le ber-
ger, Il ajfemblera de fes bras les agneaux & les
portera en fon fein , &TC. Et puis : §lui eft celui
qui a mefuré les eaux avec le creux de fa main
& qui a cctnpaffé les deux avec fa- paume ; qui'
a pris la poudre de la terre avec trois doigts , qui a'
pefé au crochet les coteaux , & les montagnes a Itfr
balance ? qui eft celui qui a drejfé l'éfptit du Sei-
gneur ? ou qui a été fon Confeiller ? &TC. Voici les
nations font comme une goutte d'eau , & font efti -
mies comme uu grain en la balance. H jette au loin-
les ifles comme de la poudre menue , &C. Ce font
là fans difticu lté les caraéteres de TEtre
Souverain : & cependant l'Evangile en fait
l’application à Jcfus Chrift ; puifque Jean-
Baptifte eft cette voix qui crie âu defert ; ou
que c'eft devant Jefus Chrift que Jean-Bap-
tifte a préparé le chemin , & que peu après
on a entendu les Meffagers de paix dire aux
villes de Juda , Voici ton Sauveur qui vient.
Voici votre Dieu. Dieu avoir dit par la bou-
che du Prophète î Tare ; Dites aux trouble^ de lfaïi%^ .
cœur y Soyef confiez , & ne craignez plus , Voi-
ci vôtre Dieu viendra prenant v ngeance , Dieu
viendra donnant rétribution , C T il voM fauvera.
Alors les yeux des aveugles feront ouverts > Ô*
les oreilles des fourds feront débouchées. Alors J ’au »-
fera le boiteux comme le cerf, & la langue des
mtsets. chant sr a , &e» Lifcz le Chag. I h d§.-
14 Traité de la Divinité
Saint Mathieu , Sz vous verrez que Jefus-
Chrift fe fait vifïbiement l'application de cet
oracle dans la réponfe qu'il fait aux Difci-
ples de Jean. Il fe déclare donc pour le Dieu
des Ifraëlites > le Dieu qui les doit confoler i
& aufti le Dieu de rétribution & de vengean-
ce , le Dieu de leur falut , qui font tous
des titres que le Dieu fouverain a accoutumé
de prendre dans les anciens oracles. Il avoit
été dit à Dieu par la bouche du Pfalmifte :
Tfeetu- Tu as au commencement fondé la Terre -, & les
Ute loi. deux [ont l’ouvrage de tes mains, ils périront j
mais tu feras permanent. Ils vieilliront tous com-
me un vêtement ; tu le changeras comme le vête-
ment , & Us feront change ^ : mais toi, tu és
toujours le même , & tes ans ne prendront jamais
de fin. On ne peut nier que toutes ces chofes
ne foient dites au Dieu Souverain & du Dieu
Souverain, auffi-bien que le commence-
ment du Cantique qui commence ainfi y
Seigneur , oy mon oraifori , & que mon cri parvien-
ne jufquà toi , & ces expreftions qui en font la
fuite : Tu le lèveras, & auras compajfion de
Sien y $zc. Alors Les nations redouteront le nom
du Seigneur , & tous les Rois de la terre ta gloire
quand le Seigneur aura réédifié Sron , & fera apa»
ru en fa gloire : D'autant qu’il a regardé de fon
faint lieu qui efl la haut , & que le Seigneur a con-
templé du Ciel en la Terre. Il eft très-évident
qu'il s'agit- là du Dieu Souverain, & plus
évident encore , que cet oracle eft aplicpié
à Jefus Chrift au Chapitre T. de l’Epitre
aux Hebreux. C'eft au Dieu Souverain que
le Pfalrfefte s'adrefîe, lors qu'après avoir dît,
Tfeau- La chevalerie de Dieu efl de vingt mille , & de
me 66. milliers d' Anges. Le Seigneur efl ent deux au Sanc-
tuaire , comme en Sina. Tu es monté en lieu haut.
bicn> : Et c'efi ici le Dieu de notre falut : S elab.
C'ell ici le Dieu Souverain , le Pere de nôtre
Seigneur Jefus Chrift , qui a des légions
d'Anges en fa difpofition , comme Jefus-
Chriit le dit lui-qnême; c'eft le D eu bénit,
le Dieu qui étoit monté en un lieu élevé
dans T Arche qu'il rempliffoit d'une maniéré
particulière, le Dieu qui diftribuë fes dons
aux hommes : Mais c'eft auffi Jefus Chrift
lelon l'application que lui en fait l’Apôtre en
ces termes qui lèvent toute difficulté à cct
égard : 3lais la g race efl donnée à chacun de mus 'Epkef.ÿ,
félon la mefure du don de Chrift. Pour laquelle cho -
fc il dit : Etant monté en haut , il a tnené capti-
ve une grande multitude de captifs , 0* a donna
des dons aux hommes. O r te qu'il eft monté , queft-
ce finon qu'il étoit premièrement def tendu dans les
parties les plus bajjes de la terre. Ces dernieres
paroles montrent que c'eft à Jefus Chrift
que cet ancien oracle ell apliqué ; & il
ne faut que confiderer l'oracle même , pour
voir qu'il regarde manuellement le Souve-
rain. Il avoit été dit par les Prophètes ,
que Dieu répandrait fur la mat fort de David & 2 ’ach.l®
fur les habitant de jerufnlcm , Vefprit de grâce
& de mifericorde , qu’ils regarder oient vers luit
qu'ils aurcient percé , qu’ils le plaindront comme
l'on plaint un fis unique , & qu’il ■ mener oient
deuil fur lui , comme l'on mcr.e deuil fur la mort
d’un premier né. On ne peut douter que ce ne
foit le Dieu Souverain qui parle dans cette
prophétie. Il n'y a qu'à écouter ie Prophète
qui nous i'aprend dès l'entrée du # aphte en
ces termes. Le Seigneur qui étend le Ciel , é- qui
fonde la terre > qui forme îtfprit de l'homme
en lui , a dit : loici je mettrai fer ufalem , &'c.
& quelque temps après , fans changer dq
Tmn t III, C
%$ Traité de la Divinité
perfbnne : Je répandrai fur la maifon de 'David
& fur le s habit ans de Jerufalem l'efprit de grâce &
de mifericorde,& ils regarderont vers moi qu’ils ont
percé , &c. Saint Jean dans Ton Apocalypfe ,
fait Implication de cet oracle à Jefus- Chrift.
Voici , dit- il , H vient avec les nuées , & tout
ml le verra , même ceux qui Vent percé. Mais
fi Ton fe defie de ce témoignage , & qu'on ne
le trouve pas affez évident , il faut du moins
acquiefcer à celui que nous lifons au Chapi-
tre 1 9. de l’Evangile de cet Apôtrp , en ces
mots : Et derechef une autre Ecriture dit , ils
verront celui qu'ils amont percé. Ainfi l'oracle
s'entend très-certainement du Dieu Souverain
& très- certainement encore , c'eft en Jefus-
Chrift que l'Evangelifte en cherche l'accom-
pè’fTement. C'eft le Dieu Souverain que le
Prophète Ifaïe introduit parlant ainfi : fai
juré par moi-même , & la parole efi fortie en jufti-
ce hors de ma bouche , & ne retournera point à
moi : c’eft que tout gencüil fe ployera devant moi9
& toute langue jurera à moi. Je dis que celui
qui parle dans cette Prophétie , eft le Dieu
Souverain. Le Prophète le dit expreflement
dans les verfets quf précèdent. Car vcici ce que
dit le Seigneur quia crée les Cieux : Je fuis l’ Eternel
qui a formé la terre , &rc. Je fuis le Seigneur l'E -
ternel , & il n'y en a point d'autre , &TC. Et peu
après : N'e(l-ce pas moi L'Eternel votre Dieu , fans
qu'il y ait autre Dieu que moi ? & c. Mous tout
les limites de la terre , regardez vers moi „
vous fereffauveXj, car il n'y en a point d'autre.
J'ai juré par mot-même , &TC. c'eft que tout ge -
noisil fe ploftbca devant moi , & toute langue me
donnera gloire. Cependant il eft certain que
Saint Paul en fait l'application’à Jefus Chrift.
Car après avoir dit , Rom. 10. que nous corn-
paroiirm tm tevmf is Tribunal te Chrift , ü
ds Jefùs - Chrijf . rr
fijoàte : Car il eft écrit : Je fuis vivant , dit le
Seigneur , que tout geno'ùil fe ployer a devant moi ,
& toute langue donnera io'mnge à Dieu .
CHAPITRE IV.
OÙ l'on compare le langage de Je fus- Chrtft avec
celui de Mahomet ; & où? on montre que fi Je-
fus- ChriJl n'eft pas d'une mime ejfence avec (on
Fere , Mahomet a été plus véritable , plus fa-
ge , plus charitable , Jy plus xatlé pour la gloire
de Dieu , queJefus-Chrift.
VOilà comment Jefus-Chrift parlant pae
lui-même , par la bouche de Tes Di Tri-
ples , s'égale & Te confond avec le Dieu
très-haut ; tantôt difant de foi-même des
chofes , qui ne peuvent convenir qu'à l'Etre
fuprêmej & tantôt s'apîiquant des oracles
qui ne peuvent convenir qu'à l’Etre Couve-
rai n.
Mahomet n’a pas fait cela. U déclare dans
prefque toutes les pages de Ion Alcoran ,
qu’il n’y a que le Pere étemel qui fo;t Dieu.
Il fe dit un Prophète , un homme divine-
ment envoyé ; mais il ne veut point palfer
pour Dieu. Il avoue que Jefus-Chrilt a été
envoyé divinement ; mais il ne veut point
qu'on le nomme ni ®ieu , ni Fils de Dieu.
Ses paroles ne font ni obfcures , ni équivo-
ques. Il die nettement , que ceux-là font
incrédules & infidèles , qui difent que le Fils
de Marie eft Dieu. Chrift le Fils de Marne , n’eft
que l'Envoyé de Dieu. Il dit , que les Chrétiens
font des infidèles , faifant trois Dieux , là où il
ri y en aquunfeul. Il reprefente même Dieu fc
plaignant ainfi à J. C. : ofefts Fils de Marie,
perfmdes-tH aux bemmes de vous p.aeer en la pu*
z8 Traité de la Divinité
ce de Dieu , & de vous adorer , Clarté ta tnere
& toi , comme fi vous étiez, des Dieux ? A quoi
Jefus répond : A Dieu ne plaife que je dife
quelque chofe contre ta vérité. Tu fiais fi j'ai en -
feigne cela. Tu cannois les fecrets des cœurs , &c>.
Ii veut que les hommes invoquent Dieu Créa-
teur du Ciel & de la Terre , qut a fait la lumière
épies tenebres : Et il traite d'infidèles ceux qui
établirent un autre Chrifi femblable & égal à
Daniel.
De là il femble qu’on ne peut s’empêcher
de conclurre , que Mahomet a été , fi l'on
fupofe le principe de nos adverfaires , &
plus véritable , & plus fage , & plus cha-
ritable , & plus zélé pour la gloire de Dieu,
que Jefus Chrifi. Ce font là des conféquen-
ces que nôtre cœur abhorre comme pleinesde
biafphême : mais que nôtre efprit fera con-
traint de recevoir comme véritables, fi Je-
fus-Chrilt n'eft point d'une même efifence
aveefon Pere.
Je dis qu'en ce cas-là Mahomet feroit
plus véritable que Jefus Chrifi , du moins
en ce qui fait l'effentiel de la Religion , &
qui concerne la gloire de l’Etre fuprême. Il
me femble que cela recevra peu de difficulté
fi nous rapellons ici toutes ces propofitions
furprenantes de Jefus Chrifi: parlant par lui-
même , ou par fes difciples , par lef quelles
il femble fe confondre avec l’Etre Souverain,
& que nous les comparions avec les propo-
fitions de Mahomet qui leur font contradic-
toires.
JefusXhrift dit ou par lui-même, ou par
fon Evangelifie , qu'tl étoït an commencement ,
& qu'il étoit Dieu. Mahomet vous dira , que
Jefus Chrifi n'a point été Dieu , & qu’tl r'a pas
été m commencement, JLa doctrine de Jefus-»
àe Je fus - Chrijl.
Chfift eft , que toutes chofes ont été faites par lui ;
que fans lui rien de ce qui a, été fait gn a pas été fait }
que toutes chofes ont été créées par lui , les cho-
fes vif blés & les chofes inviftbles , que le monde
a été fait par lui , qu’il a fait les ftécles , qu’il a
•fondé la terre, & que les deux font l’ ouvrage de
fes mains. La doctrine de Mahomet eft, que tou-
tes chofes n’ont point été faites par fefus-ChriJl -, que
le monde ni les ftécles n’ont point été faits par lui ÿ
qu'il n’a créé ni les chofés vfibles , ni les chofes in -
vif blés ; qu'il n' a point fondé la terre , & que les
Cieux ne font point L’ ouvrage de fes mains. Les
Evangeliftes parlant par Jefus - Chrift , &
fuivantfes principes vous diront , que Dieu
adonné fa gloire à Jefus-Chrift j & que ce-
lui qui honore le Fils , honore le Pere. Mahomet
au contraire , vous foûtiendra que Dieu ne
donne fa gloire à perfonne 5 que comme il
ne fe peut qu’un autre que lui foit le Dieu
fouverain , la gloire de l’Etre fouverain eft
une gloire incommunicable , qu’il n’eft pas
vrai que celui qui honore le Fils , honore le
Pere ; & qu’au contraire on deshonore le
Pere , lorfqu’on veut trop honorer le Fils.
Jefus - Chnft s’appliquant les Oracles des
Prophètes qui parlent du Dieu Souverain ,
fe qualifie par là même Jehova , un Dieu ai-
mant jugement , haijfant L’iniquité , celui qui a
mefuré les eaux de la Mer dans le creux de fa
main , (jr qui pefe les montagnes a la balance , çj»
qui feme les ljles tomme de la poudre menue : le
Créateur , & auffi le deftru&eur de la terre & des
Cieux » le premier & le dernier , le commence-
ment & la fin de toutes chofes : le fouverain de-
vant la face duquel de voit marcher Jean-Baptifle ,
le Seigneur qui étend le Ciel , & qui fonde la Ter-
re , & qui forme l'efprit de l’homme en lui , lequel
divoit envoyer fur les habitant de Jcrufalem l’ef
C iij
Zach,
10.
3® Traité de la Divinité
f rit de grâce & de mifericorde , &c. celui qùr
jure par lui meme , celui devant lequel tout ge-
noüil doit fe ployer > celui qui apelle les générations
des le commencement t celui qui efl vivant , & au-
quel toute langue doit donner louange , le Seigneur y
le Rédempteur , le Dieu d'ifraël , celui qui s'écrie ,
il n'y a point d'autre Dieu que moi. Qui efi fem-
blable à moi ? Qui Je nomme le Dieu des armées ,
notre crainte & nôtre épouvantement > le trois
fois Saint d'ifaie , dont la gloire remplit toute la
terre. Mahomet au contraire vous dira que
tous ces titres font juftes & véritables apli*
quez au Dieu fouverain 5 mais qu'ils font
impies & facrileges apliquez à un autre , par-
ce qu'ils enferment évidemment les caraéte-
res de la gloire la plus incommunicable de
Dieu. Ces deux langages ne peuvent être
tous deux faux , & tous deux véritables*
Car ils font contradictoires. Il faut que l'un
foit véritable , & l’autre faux. Celui de
Mahomet qui dit fi fortement, que Jefus-
Chrifi eft une fimple créature , & qu'il ne
doit point être confondu avec le Dieu fouve-
rain , n'efi point faux , fi Jefus-Chrifi n'efi:
qu’une fimple créature en effet. Il s'enfuie
donc , ce qui efi horrible à dire , que c'eft
celui de Jefus-Chrifi qui manque de vérité.
On dira que les expreflions de Mahomet
font propres & littérales ; au lieu que celles
de Jefus-Chrifi font figurées & hyperboli-
ques : <k qu'ainfî ces deux langages qui
font contraires en aparence , ne le font point
en effet.
Mais qgfjle preuve a-t-on que ce langa-
ge de Jefus-Chrifi foit un langage impropre ?
£t puis il n'efi point permis de fe fervir de
figures qui font tort à la gloire de Dieu.
On ne peut dire fans profanation , qu'u».
de Jefus - Chrïfl. $t
homme eft auffi grand > auffi puiffant , au£
fi fage que Dieu. Il ne ferviroic de rien de
dire, que ce font là des hyperboles , c’eft-
à-dire, des figures , & non pas des expref-
fions propres. Car on répondrait fort bien »
qu’il y a des figures impies , & que les hy-
perboles qui ofent mettre le Créateur en pa-
xalelle avec la créature 5 font de ce nombre.
Si dans le Hile du monde , on dit des beau-
tez mortelles qu’elles font adorables , fi l’on
en fait des Divinitez ; fi on prétend leur of-
frir de l’encens , & leur faire des facrifices,
ces exprelïions toutes figurées qu’elles font,
ne laifient point de palier pour des expref*
fions impies. La qualité d’exprelfions figu-
rées ne les en met point à couvert. On ne
peut pas même faire leur apologie , en di-
fant qu’elles ne feront jamais prifes dans la
rigueur delà lettre > & qu’il n’y a perfonne
qui s’avife de prendre une femme qui a de
la beauté pour une Divinité , trompé par
cette forte d’expreflions. Car il fuiSt que ces
figures enferment quelque irrévérence , &
quelque manque de refpeét direfl; ou indireéfc
■pour le vrai Dieu , afin qu’elles paffènt pour
impies. Que fi dans le langage humain , on
ne doit point fouffrir des figures qui enfer*
ment quelque idée defavantageufe à la Divi-
nité , combien moins dans un langage fairit
& divin comme celui de l’Ecriture? Et fi les
hyperboles ne font pas fiiportables , lorf-
qu’il s’agit de faire honneur à des beaucez
mortelles , qu’il eft impolfible mie l’on con-
fonde jamais avec le Dieu fouv<ffain ? Com-
bien feront elles plus dangereufes , lorfqu’iî
s’agit d’un fujet qui peut facilement etre
confondu avec l’Etre Souverain , comme
l’évenement l’a allez juftifié de Jefus- Chrift*
C iiij
Traité de la Divinité
Nôtre fécondé propofirion eft , que fi Je-
fus Chrift n’eft pas d'une même eftence avec
fon Pere , il s’enfuivra que Mahomet aura
écé plus fage que Jefus-Chrift. En effet la
fagefte confinant elfentiellement à choifir les
moyens les plus propres pour parvenir a la
fin qu'on fe propofe ; il n’y a qu’à examiner
quelle eft la fin de l’une & de l’autre dans
l’établiftement de leur Religion , & de
les voies ils fe fervent pour réüfiir dans
leur deftein. Le deftein de Mahomet , à ce
qu’il déclare , eft de faire connoître le Dieu
Souverain pour le feul Dieu , qui eft en lui-
même élevé au-deftus de tous les autres
Etres , & que nous devons dans les Aétes de
la Religion diftinguer de tout autre , même
de Jefus-Chrift , reconnoilfant que celui-ci
eft bien éloigné de partager avec lui la gloire
de la Divinité. C’eft- là ce qu’il veut perfua-
der aux hommes. Pour y réüflïr , il choifit
les exprelïïons du monde les plus claires &
les plus propres. Il déclare hautement &
fortement, que ceux-là font de vrais idolâ-
tres, qui reconnoiftent Jefus-Chrift pour être
Dieu. C’eft venir parfaitement bien à fon
but. Voyons fi Jefus-Chrift réüftita de mê-
me dans fon deftein. Son but eft , comme
on le fupofe , de glorifier Dieu. Glorifier
Dieu, c’eft évidemment l’élever au defliis
de tous les autres êtres. C’eft-là particuliè-
rement le ftile de l’Ecriture. Les anciens
Prophètes pour dire que Dieu feroit extraor-
dinairement glorifié aux derniers temps , di-
fent : En c9êempr*là toutes chofes feront abaijfses ,
& Dieu fera feul élevé. Or dans le même tems
que Jefus-Chrift dit avoir deftein d’élever
Dieu , il l’abaifte , puifqu’il le confond avec
lui par fes expreftîons. Car n’eft* ce pas fè
de Jefu* - Chrift. _ 33
confondre avec lui , que fe dire Dieu , s'at-
tribuer l'ouvrage de la création , les attri-
buts de la Divinité , & s'impliquer ou pei>
mettre qu'on lui aplique les oracles de l'An-
cien Teltament , qui marquent les caraéie-
res lés plus eftentiels de la gloire de l'Etre, fu-
prême ? On dira qu'il fuffit que Jefus-Cnrift
déclare que fon Pere e(l plus grand que lui. Pre-
mièrement ce fcroit une modeftie bien fuper-
be à une fimple créature de dire que le Dieu
fouverain eft plus grand qu'elle. Moyfe ,
Ifaïe , les Prophètes ne parlent point ainlî.
Un fujet n'affe&e point de dire que Ton Roi
eft plus grand que lui. Cela s'en va fans dire.
Une créature ne le dira pas non plus de fou
Créateur j parce que c'eft fe mettre en pa-
rallèle avec lui. D'ailleurs que fert-il que
Jefiis Çhrift déclare que fon Pere eft plus
grand que lui ( nous verrons dans la fuite
quel a été fon fens en le difant ) que fert-il
que Jeliis Chrilt le déclare une feule fois
dans une feule ocCafion , lorfque fa condui-
te confiante î fes maniérés, fon langage,
& le langage qu’il a apris à fes Difciples ,
difent très- fortement qu'il fe confond avec
l'Etre fouverain ? On dira , que lorfque nous
difons que J. C. fe confond avec l’Etre fou-
verain , nous fupofons ce qui eft en queftion >
&: que les expreflions qui nous donnent cet-
te idée, doivent être prifes dans un autre fens
que celui que nous leur donnons. On veut, par
exemple, que quand Jefus-Ohrift eft apel-
lé Dieu, cela (unifie un homme envoyé de
Dieu , & reorefentant Dieu : qu® quand il
eft dit , qu'il a fait les fiécles , cela veuille
dire qu'il fait le bonheur de ce fiéçle avenir ,
que les Juifs attendoient avec tant d’ardeur i
que lorfque fes Difciples nous aprennenc
34 " ‘Traité de la Divinité
a créé les chofes vifibles & les chofes inviftbles , CC -
Ja veuille dire qu'il y a aporté changement
qui confifte , en ce que les créatures vifibles,
comme les hommes , ont été éclairées de la
connoiflance de l'Evangile -, & que les créa-
tures invifibles , comme les Anges , ont
commencé d'avoir un chef qu'elles n'avoient
pas, à fçavoir Jefus Chrift : que lorfque ces
Difciples difent qu'il étoit au commencement , à*
ejue toutes chofes ont été faites par lui , cela ligni-
fie qu’il étoit dès le temps de Jean-Baptif-
te, & qu'il eft l'auteur de l'Evangile; &
de tout ce qui fe fait fous cette difpenfation :
que lorfque Jefus- Chrift eft apellé Dieu mani-
fefiéen chair , cela veuille dire une créature qui
reprefente Dieu : que lorfque il eft dit de lui
par opofîtioa aux Anges , qui a fondé la ter -
re , & que les deux font l'ouvrage de fes mains ,
cela lui eft attribué par accommodatios &
non pas à la rigueur de la lettre , &c.
11 ne faut qu'un peu de fens commun ,
pour voir combien toutes ces explications
font violentes. Mais fupofons qu'elles peuvent
avoir lieu , du moins ne peut on point nier
que ces expreffions , fi elles doivent erre pri-
fes dans ce fens , ne foient un peu obfcures
& équivoques. On ne le peut nier; puis
qu'on a été tant de fiécles fans les entendre ;
& que conftamment la première imprefiion
qu'elles forment naturellement dans nôtre
cfprit , nous donne un autre fens que ce-
lui là.
Or cette vérité qui eft inconteftable , fuftit
pour noiw perfuader que Jefus-Chrift a été
moins fage dans fes expreffions & dans fon
langage , que n'a été Mahomet , ( fi je puis
le dire fans blafphême. ) Car Mahomet a
parlé jufte , clairement , expreffémenc &
de Jefut - Chrîfî. $$
fortement, pour montrer que le Dieu fou-
verain ne de voit point être confondu avec la
créature. On ne le peut nier. La chofe par-
le. Chacun peut voir de quelle maniéré il
s'exprime dans fon Alcoran. Jefus-Chrift au
contraire a employé , ou ce qui revient à la
même chofe ; il a permis que çes Difciples
employaffent des expreflions obfcures , équi-
voques , captieufes même , & qui femblent
par leur impreflïon naturelle confondre Je-
fus-Chrift avec le Dieu fouverain : les hom-
mes étant obligez de prendre les termes dans
leur lignification ordinaire & naturelle , &
non pas dans un fens violent & extraordi-
naire. Il s'enfuit donc que le langage de Ma-
homet eft plus propre que celui de Jefus-
Chrift à élever le Dieu fouverain , & à le
glorifier ; & qu'ainfi fi le deffcin de Jefus-
Chrift eft de glorifier Dieu , il a moins réiifiî
dans ce defifein que Mahomet. Ce qui eft
une conclufion également impie & extrava-
gante.
On ajoûte en troifiéme lieu , que Maho-
met auroit été plus charitable envers les
hommes , que Jefus-Chjrift , fi le fentiment
de nos adverfaires avoit lieu. En effet , deux
chofes font certaines. La prermere eft , que
la plus.grande marque de charité qu'on puif-
fe donner aux hon nies* c'elî'de les défen-
dre de l'idolâtrie ; pu fque l'idolâtrie donne
la mort à leur arne , & que les idolâtres
n'heriteront point le Royaume des Cieux.
La fécondé eft , quec'eft Mahomet , & non
pas Jefus-Chrift, qui a pris des nBfures juf-
tes, afin que les hommes ne tombaflent
point dans l'idolâtrie, s'il eft vrai , que Jefus-
Chrirt ne foit pas d'une même efîence avec
le Dieu fouverain. Mahomet a aboli l'ida* ,
§6 Traité de la Divinité
latrie Chrétienne , & jette de tels fondemens
de la Religion , qu’on ne commence d’être
idolâtre qu’en cedant d’être du nombre de
fes Difciples. Mais pour J. C. on peut dire
qu’il a donné occalion ou par ces exprefîions ,
ou par celles de Tes Difciples , à la plus vé-
ritable idolâtrie qui fût jamais ^ files fenti-
timens de nos adverfaires font véritables.
Car non feulement il permet qu’on le traite
de Dieu , mais encore il fouffre qu’on lui
attribue les vertus les plus incommunicables
de la Divinité , qu’on lui âplique les oracles
de l’Ancien Tefiament qui expriment les ca-
ractères les plus propres de la gloire de l’Etre
fuprême. C’eft une chofe furprenante , par
exemple , que Jefus - Chrift aparoiflant à
Thomas après fa réfurreétion , il lui permet-
te de s’écrier , Mon Seigneur & mon Dieu 1
fans lui rien dire qui marque combien cette
exclamation qui confond la Créature avec
le Créateur5eft impie &■ pleine de blafphême.-
Thomas avoit été incrédule ; & le voici
idolâtre. Auparavant il nepouvoit Ce perfua-
der la refurre&ion de Jefus-Chrift , & à pre-
fent il le confond avec la Divinité , en lui
donnant un titre qu’on ne donne qu’à Dieu.
Certainement de ces deux extrêmitez la der-
nière eft la plus condamnable. L’incrédulité
eft beaucoup moirrs criminelle que i’idola-
trie. Car l’incrédulité ne fait tort directe-
ment qu’à Jefus-Chrift j & l’idolâtrie en fait
à Dieu. Il auroit donc valu beaucoup mieux
que Thomas eût perfeveré dans l’incrédulité,
que denffortir de l’incrédulité queparl’i-
dolatrie. Cependant Jefus-Chrift lui reproche
la première 5 & point du tout la fécondé.
Cela eft furprenant. Cela me paroîc d’autant
de Jefus - Chrift. 37
plus contraire à la charité que Jefus-Chrill
devoit avoir pour les hommes 3 qu'il ne
pou voit pas ignorer l’impreffion que ces ex-
preffions faifoient fur les hommes en gene-
ral , fur Tes amis , fur Tes ennemis. Il con-
noifioit le paflfé Se l'avenir. Il fçavoit donc
bien que les Juifs l'avoient accufé de blaf-
phême, trompez par des expre/fions moin-
dres que celles-là. Il n'ignoroit pas que ces
mêmes expreffions donneroient occafion aux
Chrétiens qui viendroient dans la fuite , de
le confondre avec le Dieu fouverain , en
foûtenant qu'il étoit d'une même effence
avec lui. Connoiffant donc le paffé &i l'ave-
nir à cet égard , il eil évident qu'il étoit de
Ja chariré de Jefus-Chrill de fu primer & de
défendre toutes ces expreffions qui pouvoient
faire une imprefïion fi dangereufe. Cepen-
dant il nous paroît que non-feulement il per-
met que fes Difciples parlent ainfi , mais en-
core qu'il fait rédiger par écrit fans explica-
tion , fans adouciffement , des chofes fi plei-
nes d'une impiété aparente.
On dira que ces expreffions qui marquent
la Divinité fouverainè de Jefus Chrift, font
équivoques. Premièrement, je ne fçai pas
quelle équivoque on pourroit trouver dans
ces paroles qui marquent expréffement , que
Jefus -Chrijl x fende lu terre', que les Cieux Jont
l'ouvrage de fes mains : que pur lui & pour lui
font toutes chefs 3 En fécond lieu , quand
il feroit vrai que ces expreffions feroient
équivoques , il luffiroit que certe ambigui-
té lue contraire à la gloire de Pieu, pour
les faire condamner d'impieté.
Cette confideracion nous conduit à mon-
trer en quatre r. je &■ dernier lieu . , que h Je-
fus-Cfuift pas d’une même eiîence
3* Traité de la. Divinité
avec le Dieu fouverain. Mahomet auroît pa-
ru plus zélé pour la gloire de Dieu , que ma
fait Jefus-Chrift. Pour le comprendre, il
ne faut que confiderer ce que c’eft que glori-
fier Dieu. Cpmme la gloire eflfentielîe de
Dieu cor.fifte dans l’éminence de ces perfec-
tions qui l'élevent au-deftus de tous les au-
tres êtres , la gloire extérieure de Dieu con-
fiftedans les Aétes de la Religion qui le dis-
tinguent de toutes fes créatures. Or je corn*
prens bien que Mahomet a glorifié Dieu en
le diftinguant de tous les autres êtres : mais
on ne comprendra jamais comment Jefus-
Chrift a glorifié Dieu , lorfque fon langage
& celui de fes Difciples ne femblent tendre
qu’à confondre une fimple créature avec le
Dieu fouverain. Il eft certain que ces expref-
lîons qui attribuent à la créature les carac-
tères de la gloire du Créateur , font vérita-
blement facrileges. Je foûtiens même que
quand elles pourroient recevoir un fens qui
ne foit pas impie, il fuffit qu’elles foient équi-
voques , & qu’elles puififent être expliquées
au préjudice de la gloire de Dieu , pour les
faire condamner. Car lî dans le commerce
de la vie civile, on trouveroit criminel un lan-
gage équivoque qui pourroit être expliqué
aux dépens du fervice du Souverain j & fi
dans les occafions où l’autorité royale eft ir>-
tereftee , on regarde le filence & les équivo-
ques de ceux qui s’expriment d’une maniéré
ambiguë , lors qu’il faut parler clairement
pour la gloire de fon maître , comme autant
de crime dfv leze-Majefté : n’a t on pas rai-
lon d’accufer d’im pieté & de blafphême
i’ambiguité Se les équivoques dont il s’agit
ici , quand il n’y auroit rien que cela ? Mais
il faut s'arracher les yeux > pour ne poitri
de Jefus- Chrijî.
voir qu’il y a plus que de l'ambiguité & des
équivoques dans un langage ^qui n'étant
qu une perpétuelle aplication des caraéteres
de lagloire du Dieu fouverain à Jefus-Chrift,
ji'eft qu'une continuelle profanation , fi Je-
fus-Chrift n’eft: pas d'une même elfence
avec lui.
^Ainfî^ fi nous fupofons que Jefus-Chrift
n'eft qu'une fimple créature , il s’enfuit clai-
rement que Mahomet qui n'a eu rien plus à
cœur que de faire recevoir ce principe, a
parle conformément à la vérité, à la pru-
dence, à la charité & à la pieté: au lieu
que Jefus-Chrift: aura parlé d'une maniéré
fauffe , imprudente, cruelle envers nous,
impie envers Dieu , fi l'on ofe parler ainfi :
différence qui n'eft point petite, mais tout-
a-fait extrême.
Si nous fupofons au contraire , que Jefus-
Chrift foit d'une même elfence avec le Dieu
fouverain , il eft clair que Jefus-Chrift: a
parlé conformement à la vérité , lors qu'il
s'eft attribué les noms, les titres & les ou-
vrages de Dieu : il a parlé d'une maniéré
très-fage s puis qu’il a employé les expref.
fions qui étoient le plus capable de nous fai-
re connoître ce grand principe : il a parlé
avec charité ; puis qu'il n'a pas voulu nous
Jailfer ignorer une vérité fi necelfaire : il a
parlé d’une maniéré très convenable à la pie-
té ; puifque nous ne pouvons manquer à ce
que nous devons à Jefus-Chrift , fans offen-
fer Dieu même , s'il eft vrai que Jefus-
Chrift foit d’une même elfence avec#ieu.
Mahomet au contraire dans cette fupofi-
tion, n'aura parlé ni conformément à la véri-
té , puis qu’il aura foûtenu que Jefus-Chrift
tfeft pgiflt çç qu'il eft en effet , ni confor-
4<5 Traité de la Divinité
mément au deftein qu'il dit avoir de glori-
fier Dieu , puis qu'en faifant tort à Jefus-
Chrift , on en fait à Dieu même ; ni con-
formément à la charité , puis qu’il enfeigne
aux hommes à blafphêmer contre Jefus-
Chrift j & les engage par- là dans la mort,;
ni conformément à la pieté, puis qu'il ne
peut interefler la gloire de Jefus-Chrift fans
interelfer celle de Dieu , fupofé que Jefus-
Chrift foit d'une même elfence avec lui.
Il eft facile de juger , fi c'eft le fentiment
de ceux qui croient que Jefus-Chrift efi une
fimple créature^, & duquel on tire des con-
féquences fi affreufes , qui doit être regar-
dé comme véritable ; ou fi c'eft le fentiment
qui établit la confubftantialité de Jefus-Chrift
avec fon Pere , d'où il coule des cosfeqtien-
ces fi raifonnabîes , qui doit être reçu com-
me orthodoxe.
Au refte il n'y a gueres d'objeérions que
l'on puiife faire contre tous ces principes ,
aufqueües il ne nous foit bien facile de ré-
pondre.
Car fi l’on dit , que Mahomet eft coupa-
ble de n'avir pas eu d’aflez grandes idées
de Jefus-Chrift : il eft aifé de répondre ,
que le préjudice qu'il a fait à la Religion à
eet égard, eft très- petit , auprès de l'avanta-
ge qu’il lui a procuré , en détruisant les idées
exceflîves que les hommes s’étoient fait du
Fils de Marie. Car fe reprefenter une créatu-
re moins excellente qu'elle n'eft en effet ,
rieft pas un grand malheur , fur-tout Jorf-
que cetrç J créature étoit devenue l'idole des
hommes. Mais aprendre à ne pas confondre
la créature , avec le Créateur, eft le chef-
d'œuvre de la pieté & de la Religion. Maho-
met a regardé Jefus-Chrift comme un i mpie
homme :
de Je fus - Chrijî. 4ï
homme : mais Mahomet a regardé J. C,
comme étant l’envoyé de Dieu ; & c’elt
principalement fous cette nation que nos
adversaires veulent que nous le confinerions.
Au fonds ; quand Mahomet abolit une ido-
lâtrie déteftabie j & que par -là ilëleveîe
Dieu fouverain autant que ks hommes l’a-
voient abaiffé , il faut compter pour rien
ce petit défaut , qui confiée à ne pas élever
affez Jefus Chrill. On peut dire même que
l’abaiffement de Jefus Chrift , fimple hom-
me ou fimple créature , feroit très-julle 6c
très- légitimé , s’il fervoit à glorifier ou à éle-
ver le Dieu très-haut.
Si l’on obje&e en fécond lieu , que quand
il feroit vrai que Mahomet auroit quelque
avantage fur Jefus-Chrifi à certains égards ,
cela n’empêcheroit pas que Jefus-Chnil n’en
eût d’autres bien plus grands encore à d’au-
tres : nous répondrons , que ce qu’il peut y
avoir de plus effentiel 8c de plus important
dans la .Religion , regarde la gloire de Diet*
& le faîutdes âmes , puifque ce font ici les
deux grandes fins de cette Religion. De for-
te qu’étant évident que Mahomet a mieux
réiifîl que Jefus -Chriil dans le delïein d’éle-
ver Dieu & de le glorifier , & de défendre
ks hommes de l’idolâtrie qui e.ft contraire à
leur falut , comme nous l’avons fait voir ::
il s’enfuit que Mahomet elf en effet préfé-
rable à Jefus - Chritf. Je paffe plus avant 5.
& je dis que fi le principe de nos adverfai-
res efi véritable , Jefus-Chrifi ôt^ Dieu fai
gloire, & que Mahomet la lui-rencr
. Si l’on dit , que Mahomet a fait fembîant
d’avoir dans le cœur le defîr d’avancer 1&
gloire de Dieu , qu’il n’y avoit pas en effet r.
on répond , que. félon la.maxime. de Jefuasr
Tome. Xlk
4t Trahi de la Divinité
Chrift » on reconnoît les Douleurs à leurs
fruits.
Si l'on objedle , que Mahomet n'a point
fait de miracles , nous dirons , qu'il r/eft.
pasefientiel à un Prophète véritable de fai-
re des miracles , comme cela paroît par l'e-
xemple de Jean-Baptifte ; & qu'au relie la
Loi nous apprend à juger non de la doctrine
par les miracles 5 mais des miracles par la
do&rine.
Si l'on dit , que Je fus - Chrift avoit été
prédit par les oracles des Prophètes j & que
Mahomet ne peut fe vanter de cet avanta-
ge : c'cfr-cela même qui augmente l'em-
barras de nos adverfaires. Car peut - on^
comprendre que les anciens oracles n'ayent
point prédit la venue de Mahomet qui dé-
truit l'idolâtrie dans les plus belles & plus
conliderabies parties de l'Univers : & qu'ils,
ayent annoncé la venue' de celui qui devoir,
être l'idole des Chrétiens pendant plulîeurs.
jGécles , &: qui par les exprelEons & celles
de fes Difciples devok donner lieu à la plus-
horrible & plus monftrueufe idolâtrie qui.
fût jamais ? n’eft ce pas une belle matière
de joie que la venue & le miniilere d'un
homme qui devoit s'égaler & fe confondre.'
avec le Dieu fouverain , pour être ainfi cé-
lébrée par un Prophète : Leve- tôt & fois illu-
minée. Car ta lumière efi venue , & la gloire fe.
i’Eternel s’eft élevée fur tôt,.
Si l’on dit , que la Morale de Jefus-Chrift
furpaife celle de Mahomet : on demandé'
quelle plit être cette morale qui n'empêr
chepasles Chrétiens d'être coupables d'im-
pieté & de blafphême , ni Mahomet d'être
plus charitable & plus zélé pour la gloire
ïe Dieu que Jefus Chrift. Certainement û
dé Jefus - Chrîfi. 4*
Jefus-Chrift n’eft point d'une meme enesce
avec le vrai Dieu , c’eft une dourine d’im-
pieté , plutôt qu’une do&rine de pieté , que
la Religion Chrétienne.
Si l’on dit que Mahomet a agi par poli-
tique j au lieu que Jefus - Chrifi a agi par
perfuafion , nous demandons en qui on re-
marque le plus de caraéteres de i’efprit du
monde , ou en un homme qui s’attribue tous
les cara&eres les plus eftentiels de la gloire
de Dieu fans l’être véritablement , tel qu’éft
Jefus-Chrift s ou en un homme qui ne fe
propofe rien de plus effentiel dans J’établif-
fement de fa Religion, que d’élever & de
glorifier le vrai Dieu , en montrant qu’on
ne lui doit point aflbcier une fimple créa-
ture.
Si l’on obje&e , que Mahomet Rate la
chair & le fang , en promettant un Paradis
charnel & des délices groflteres : nous n’a-
vons y fans examiner fi les Difciples de Ma-
homet ne fpiritualifent pas leur Alcoran , en
prenant ces exprelïions groflïeres dans un
lens myftique & fpirituel , comme c’eft la
vérité , nous n’avons qu’à répondre en tout
cas , que les vices qui naiflfent des affections
de la chair & du fang , ne font pas fi dange-
reux que ceux qui naififent de l’orgueil &: de
l’impiété de l’efprit, & qu’ainfi ja Morale de
Mahomet feroit encore , à cet égard , moins
dangereufe que la doétrine de Jefus-Chrift.
Enfin j tandis qu’on fupofera que Jefus-
Chrift a donné lieu à l’idolâtrie Chrétienne s>
en parlant comme il a fait ,& que Mahomet
au contraire a aboli cette idolâtrie , on trou-
vera que les avantages que Jefus-Chrift peut
avoir fur Mahomec , font très-petits , & les*
avantages que Mahomet a. fur Jefus-Chrift-»
B ijt
*44 traité de la Divinité
très- confidérab les , parce qu'il n'y a pas rien
de plus effeniiel dans la Religion que de glo-
rifier Dieu.
Ce qui commence a nous faire voir , que
la vérité de la Religion Chrétienne , & la
Divinité de nôtre Seigneur Jefus-Chrift font
fi eflfentiellement jointes , qu'on ne peut éta-
blir l'une fans jufiifier l'autre , ni détruire
celle ci fans renoncer à celle - là. Mais on le
montrera beaucoup plus clairement & plus
fortement encore dans la fuite de cet Ou-
vrage.
II. section.
Où l'on fait voir que fi Jésus-Christ
n'étoit pas le vrai Dieu d'une même
cfïènce avec fon Pere , le Sanhédrin
auroit fait un adte de Juftice en le fai-
fant mourir, ou du moins que les
Juifs auroient bien fait enfuite de s'en
tenir à cette fentence.
CHAPITRE I.
fremiere preuve tirée de ce que Jefus-Chrift a
pris le nom de Dieu..
COmme le fèntimentdéceux qui croyent
que JefuSrChrift eft un fimple homme 5
ou mêmd une fimple créature > va à. confa»»
crer la Religion Mahometane , il tend auift
à juftifier les Juifs du plus execrable parricir
de qui fût jamais ni commis , ni conçu , qui
eft le meurtre de Jefus- Çbrift noire Saur
de Je/us - Chrîfî. 4-ç
En effet , pour juftifier parfaitement les
Juifs à cet égard , il ne faut que montrer
premièrement que le Sanhédrin a eu droit
déjuger Jefus-Chrift : en fécond lieu, qu'il
a eu raifon de le condamner de blafphême :
pour un troifiéme , qu'il a eu droit de Je
faire mourir : & enfin , que les Juifs ont eu
raifon de s'en tenir à la femence de leur San-
, hedrin ,. & de rejetter la prédication de ceux,
qui leur ont propofé de croire en ce Cruci-
fié. Or iL effc certain que ces quatre propo
fitions font véritables, s'il eft vrai que Je-
fus-Chrift foit un fimple homme , ou une
fimple créature % & non pas le Dieu fou-
verain.
Pour le droit que l'on a eu de juger Je-
fus-Chrift , il eft inconteftable ; puifque le.
Sanhédrin étoit un Confeil établi de Dieu-
même , & qu'il connoiffoit géneralemenr
de toutes les affaires capitales qui regar.-
doient la tranquilité de l'Etat, ou laconfer-
vation de ^ Religion.
U n’eft pas moins certain qu'on a eu Je
droit de le faire mourir, s'il a été convaincu*
de blafphême & derejetter la prédication
de fes Apôtres , fi on l'a fait mourir avec
Juftice. Ainfi la difficulté, confifte unique-
ment àfçavoir , fi Tors a pû. le convaincre
de blafphême. Il n'eft plus fur la terre. Les
Juifs ne peuvent point inftruire le procès de
nouveau en le mettant fur la fellete : mais
il leur fera facile de connoître fa doctrine
dans les Ecrits de fes Duciples $üi nous
l'ont confervée. En effet le témoignage que
Jefus-Chrift rend de lui- même, doit. être corif
fondu avec celui que fes Difciples rendent
de lui j puifque tout le monde convient,
qujls ont parlé par l'ordre & par l'efgrk.dç;
4^ Traité de la Divinité
Or il paroît que les Ecrits de Tes ©ifcipîes s
». Que Jefus-Chrift a été appelle Dieu : t.
Qu’on lui a attribué les vertus de Dieu ; hon-
neur qui n’avoit jamais été rendu qu’à Dieu :
3. Qu’il fe fait adorer : 4. Qu’on l’a fait
égal à Dieu : 5. Qu’on lui a attribué les
oracles de l’Ancien Teftament,qui expriment
la gloire deDieu 5 & il eft évident par la
lumière naturelle , que tout cela ne peut fe
dire d’un limple homme , ni d’une limple
créature , fans un bîafphême manifefte.
Mettons-nous pour un moment en la pla*
ce des Juifs de nos jours , & voyons li fu-
pofé que le principe de nos adverfaires eft
véritable , nous ne ferons pas obligez de
perfeverer dans nôtre incrédulité.
Pour fortir hors de cet état , il faudroit
de deux chofes l’une : ou que nous pûfîions
nous perfuader que Jefus - Chrift ne s’eft
point apellé Dieu, qu’il ne s’eft point fait
adorer , qu’il n’a point prétendu être égal à
fon Pere, & qu’il ne s’eft point appliqué , oü
qu’il n’a point permis qu’on lui appliquât les
©racles de l’Ancien Teftament,qui expriment
la gloire de l’Etre fouverain : ou bien il faut
fe perfuader qu’un limple homme peut fans
impiété porter le nom de Dieu avec l’idée
que cet augufte nom renferme , & la gloi-
re & le culte qui fuivent cette idée.
Le premier n’eft point poffible. Jefus-Chrift
eft apellé Dieu dans les Ecrits des Apôtres.
Il eft nommé le grand Dieu. Thomas lui
dit apre^la réfurreélion , Mon Seigneur & mon
'Dieu ! Saint Jean commence ainlï fon Evai>-
g: le : Au commencement éioit lu Parole , & la
Farole étoit Dieu. Saint Paul l’apelle , Dieu ma-
nifejlê en chair , & juftifié en efprit. Il n’impoiv
seau, refte que ce foit en Grec ou en Hfc*
de Jefuî - Chrrfî. 47
t>reu que ce nom foit donné à Jefus - Chrift..
Chacun f$ait que dans quelque langue que
ce foit , ce nom exprime la gloire d'une ef-
fençe élevée au- deflus de la nôtre. D’aHîeurs
on ne |>eut douter que les Apôtres n'attri-
buënt a Jefus-Chrift tous les noms de Dieu
eonfacrez dans l’ufage delà langue fainte ,
puis qu'ils lui attribuent tous les oracles ou
il efr parlé du Dieu fouverain.
Ileft bon de remarquer ici , que ces cinq
chefs de l'accufation que les Juifs peuvent
former contre Jefus-Chrift j fe foutient mu-
tuellement. On ne peut douter que Jefus-
Chrift ne s'attribue le nom de Dieu ; puis=
qu'il fe fait adorer. On ne peut pas douter
qu’il ne fe falTe adorer dans un fens propre-
ment dit , puis qu’il fe fait nommer Dieu*
On ne peut difconvenir que ce nom ne lui
foit attribué entant qu'il exprime la gloire
de Dieu , puis qu'on ne fe contente point
de lui donner ce nom , mais qu'on le lui
attribue avec l' idée des perfections que ce
grand nom renferme , & même qu'on le
fait égal à Dieu , après lui avoir attribué
les perfections divines. On ne peut nier
qu’on ne le fafle égal à Dieu } puisqu’on lui
applique des oracles qui parlent du Dieu,
fouverain , qui ne parlent que du Dieu fou-
vesain , & qui expriment les caraéteres de
fa gloire efifentielle. Mais il faut confîderer
toutes chofes dans le détail.
Chacun {çait que nous nous faifons natu-
rellement un fcrupule de prendre 1 Jnom de
; Dieu ; & l’on demande d'abord d'où vient:
cette répugnance : fi c'eft du refpeCt que nous
avons pour la Divinité j ou de quelque au-
tre principe. Si c’eft de quelque autre prin-
cipe, qu’on nous marque ce principe- là. SI:
48 Traité de la Divinité
e’eft du refped que nous avons pour la Di-
vinité , je demande encore , fi c’eft du re£
pedt que nous devons à l'Etre fouverain j oa
du refipecï que nous avons pour quelque Di-
vinité fubalterne. Ce n’eft pas du refpeâ: qui
eft dû à quelque Divinité fubalterne : car fi
cela étoit , il s’enfuivroit que ceux qui n’ont
point reconnu la Divinité fubalterne , n’ont
point du faire difficulté de prendre le nom
de Dieu : ce qui feroit rempli d'extrava-
gance. Que fi c’eft le refpeét que nous avons
pour le Dieu fouverain qui fait que nous
refufons de prendre le nom de Dieu , il
s’enfuit qu’en prenant ce nom , nous cro-
yons faire tort à l’Etre fouverain ; & qu’ainfi
il faut que nous foyons perfuadez que ce
nom foit propre à i’Etre fouverain : & fi
nous croyons que ce nom eft propre & con-
facré à l’Etre fouverain , nous ne pouvons
regarder que comme un impie celui qui
fans être le Dieu fouverain , ofe prendre ce
nom.
Et en effet le nom de Je fus - Chrift , celui
de Sauveur ou Rédempteur du monde , n’eft
alfûrément pas plus confacré au Fils de Ma-
rie, que le nom de Dieu eft confacré à
l’Etre fouverain. Car comme jufqu’ici per-
fonne n’a ofé donner ce nom à un autre
qu’au Fils de Marie parmi lés Chrétiens :
auffi perfonne n’avoit ofé donner le nom de
Dieu à un autre qu’au Dieu fouverain par-
mi les Juifs. Et comme les Chrétiens n’en-
tenden{j’as plffiôtcet adorable nom > Jefus-
Chrift , qu’ils fe repreentent cet homme
£aint & divin qui a été conçu dans le fiein
de Marie : de même on ne prononçait pas
plutôt l’augufte Nom de Dieu, ou celui
qui répond àceluirci , que les Juifs avaient
l'idée
de Je fus - Ckrift. 49
l'idée de ce grand Dieu qui a créé les Cieux
& ia terre. Comme donc un homme qui
prétendroit aujourd'hui le nom de Jefus-
Chrid fans l’être véritablement , & qui vou-
droit être adoré comme nôtre Sauveur , fe-
roit judement condamné de blafphême : on
foûtient qu’un homme qui a pris le nom
de Dieu fans être le Dieu fouverain , peut
être jullement condamné d'impieté. Il ne
fervira de rien de dire , que quoique Jefus-
Chrid ait pris le nom de Dieu , il a pour-
tant fait entendre qu'il n’étoit point le Dieu
fouverain. Car premièrement il eft faux, que
Jefus-Chrid ait donné à entendre , du moins
comme il falloir , qu'il n'étoit point le-
Dieu fouverain. Le contraire paroît évidem-
ment de fon langage & de fa conduite. Car
s'il n'ed pas le Dieu fouverain , pourquoi
prend-il un nom propre & coni atré au Dieu
fouverain ? S'il n'ed pas le Dieu fouverain ,
comment fe fait- il rendre l'adoration , qui
ed un hommage ou cuite propre au D;eu
fouverain ? Je réponds en fécond lieu , que
comme ce feroit une impiété à un homme
qui fe reeonnoîtroit n'être point Jefus-Chiid,
de prendre les noms & les qualitez de Je-
fus - Chrid j & de prétendre a-u culte qui
n'ed dû qu'à xe divin Sauveur : c'ed une
impiété tout de même à un hpmme qui
n'elt pas le Dieu fouverain , de prendie les
noms & les qualitez du Dieu fouverain , Sc
en fe faifant adorer , fe faire rendre un hon-
neur qu'on n'avoit accouumé de rendre
qu'au pieu fouverain. ^
. Suppolons que Moïfe revenant de la fain-
te Montagne , <ic ayant la face toute ref*
plendiflante par le commerce qu'il venoit
d’avoir avec Dieu, eût ofé prendre le nom
Tome l U, £
5© Traité de la Divinité
de Dieu , qu'il fe fût attribué ce qui ne con^
Venoit qu’à l'Etre fouverain , & qu'il eûc
voulu être adoré du peuple ; je veux qu’a-
vec cela il eût été diftinélement connu pour
n'être qu'un fimple homme : je foutiens que
le peuple d'Ifraël auroit été bien fondé à
réjetter Moyfe comme un féduéteur , fans
confiderer la gloire de fes miracles fi grands
& fi fenfibles. Car Moyfe auroit donné & dé^
truit la Loi tout à la fois* Il auroit ordon-
né au peuple de la part de Dieu , de n'avoir
point d'autres Dieux devant fa face : & cepen-
dant il fe feroit. lui* même mis en la place de
Dieu. Que fi les Juifs auroient bien fait de
rejetter Moyfe fe difant Dieu : il femble
qu'on foit de même obligé de rëconnoître ,
que les Juifs qui compofoient le Sanhé-
drin , n’ont pu s’empêcher de condamner
Jefus-Chrifl: à la mort pour caufe de blafi-
phême , quand Jefus - Chrift a voulu , ou
feulement permis qu'on le traitât de Dieu.
Car quand il s'agit d'ufurper les noms &:
la gloire de Dieu ; ni les miracles , ni la di-
gnité prétendue de la perfonne accufée de
faire ce larcin» ne doivent être comptez
pour rien. Non les miracles : parc£ que les
miracles ne peuvent jamais faire recevoir
un blafphême 5 mais qu'a* contraire un
blafphême doit faire rejetter les miracles.
Non la dignité de la perfonne qui fait cette
ufurpation : car le larcin de la gloire de
Dieu , n'eft que plus odieux , lors qu'il eft
fait par une perfonne excellente.
Si unCyere de famille s'avife de prendre la
qualité de Roi , fous prétexte qu'il a quel-
que autorité fur fes enfans ; qu’il la pren-
ne plufieurs fois fans reftriélion , fans adou-
ciifcjnem j & fur-tout qu’il veuille être trai*
de Je fus - Chrifî. fT
té en Roi , il eft fans doute fort coupable*
Mais le crime fera plus grand , fi c’eft un
Magiftrat qui ufurpe ce nom parmi fes con-
citoyens ; parce que cet attentat devient
alors d'une plus dangereufe conféquence.
Le crime fera plus grand encore , fi c’eft un
Gouverneur de Province ; & plus grand en-
fin à proportion que la perfonne eft élevée
•en dignité.
Ainfi le nom de Dieu étant confacré par
un ufage très-ancien & très- fai nt, à reprefên-
ter le Dieu qui a fait les Ci eux & la Terre ,
on peut dire que bien loin qu'on puiffe jus-
tifier le procédé de ceux qui le donnent à
un autre , en difant que c’eft à une créature
noble & excellente qu’on l’attribué , qu’au
contraire cela même augmentèrent à cet
'égard le blafphême Sc l’impiété.
Au refte il eft bon de remarquer , que le
Nom de Dieu en nôtre langue, & celui de
en Grec, répondent à ces noms auguftes & vé-
nérables que Dieu s ecoit impofés dans l’An-
cien Teftament. Noms qui doivent être ia-
crez , premièrement parce que c’eft Dieu
lui- même qui fe les eft impofés j en fécond
lieu , parce qu’ils dillirrguent ce grand D eu
de fes créatures. U y en a un qui lignifie ,
Celui qui efi fuffiOint , pour marquer que les
autres ont befoin de Dieu , mais que Dieu
n’a pas befoin du fecours des autres pour
être parfaitement fa tnt & heureux. U y en
-a un autre qui marque , Je fuis ou je fuis ce-
lui qui fuis : pour marquer & que Dieu eft
eftentiellement & par lui-même^, &r que
Dieu n’eft pas comme les créatures corn*
pofées en partie d’être , & en partie de
néant, &■ qu’il eft éternel & ne celfera ja-
mais d’être. Il y en a d’autres qui emportent*
% i Traité de la Divinité
Celui qui eft le Juge ou le fondement de toutes
chofes , &c.
Èc il eft remarquable que tous ces noms
enferment une éminence de gloire & de
perfections, qui eft telle, qu'ils ne peuvent
jamais convenir qu'à l'Etre fouverain. Car
on ne peut point dire d'une créature , qu’el-
le eft le fondement de toutes chofes , qu'elle
eft par elle- même , ou qu'elle fera infailli-
blement , &c.
Or il eft remarquable qu'il y a dans la
langue du nouveau Teftament deux noms
qui expriment ce qui avoir été lignifié par
ces noms divers , qui font celui de Sios & de
xhptos employez & par les Septante , & par
les Apôtres mêmes , pour rendre les noms
que Dieu s'attribua dans les oracles de l'An-
cien Teftament : mais deux noms qui font
aufli tellement propres & confacrez à Dieu ,
que nous ne voyons point d'exemple de gens
qui fe les foient donnez fous la nouvelle dit
penfation.
Et certainement il ne faut pas s'imaginer,
que les noms que Dieu s'eft confacrés fous
le nouveau Teftament , foient moins facrez,
& lui foient moins propres , que ceux qu'il
s'eft impofés fous l'Ancien. Car s’il étoit
néceffaire que Dieu fût alors diftingué de
fes créatures ; & fi c'eft pour cela qu'il prend
des noms qui expriment la gloire qui lui eft
la plus eftentielle & la plus incommuniqua-
ble : il n'eft pas moins nécelfaire que Dieu
foit aujourd'hui diftingué de fes ouvrages.
Au contrée, la néceflité eft encore plus
grande 5 puifque c’eft ici le tems marqué
par les Prophètes , ou toutes chofes doivent être
abuijfées , & ou Dieu doit être lui feul élevé,
Çvmmç donç on n’auroit que faire de cher-»
de Jefus - Cbrift.
cher des preuves pour convaincre d’impieté
& de blafphême un homme qui fous l’An-
cien Teftament auroit ofé ufurper le nom
de Jehova , avec l’adoration qu’on rend à
l’objet reprefenté par ce nom } ainfï aulii il
n’y a rien qui frape davantage, que l’impiété
de celui qui ufurpe aujourd’hui le nom de
Dieu , & qui prétend à l’adoration , qui eft
un culte qui a toujours été attaché à ce
nom.
En effet, le blafphême &: l’idolâtrie ne
confident pas feulement à s’attribuer toute
la gloire de Dieu , mais encore à s’en attri-
buer une partie. C’ed ce qu’on peut judi-
fîer par des exemples inconteitables. Lors
qu’Herode haranguant le peuple , fut frapé
d’un ulcéré pour avoir permis ces acclama-
tions , Voix de Dieu & non point d'homme : ni
le peuple , ni Herode n’entendoient afsûré-
ment point que tout cela fût vrai au pied de
la lettre. Herode ne fe croyait pas le Dieu
fouverain : & le peuple ne s’imaginoit pas
que ton Roi eût été changé tout d’un coup en
l’Etre fuprême. Cependant fon impiété ne
laiffa pas d’être exemplairement punie. Ain-
fi il ne fervira de rien pour j'uftifier Jefus-
Chrid de blafphême , s il ed tel que nos
adverlaires fe l’imaginent , de dire qu’il fe
déclare homme , qu’il reconnoît- que fon
Pere ed plus grand que lui. On peut être
impie fans fe dire le Dieu fouverain , com-
me cela paroît par l’exemple ci deffus mar-
qué : & fimpieté & l’idolâtrie aie confident
pas feulement à ufurper touteTa gloire de
Dieu , elles confident aufii à en ufurper une
partie.
Les Juifs qui confiderent toutes ces cho-
es , n’ont-ils pas raifo n de s’attacher à leur:
L » j
f4 Traité de la Divinité
Sanhédrin } & de prétendre que Jedis-Chîfffi
nôtre Sauveur a été jugement condamné à
la more apiès avoir été convaincu de biaf-
phême ? Et que pourront répondre nos ad-
verfaires pour iuiiitier nôtre MeiHe ? Iis di-
ront une feule choie ; car il n’y a qu’une
chofe à répondre : c’etl qu’il y a cette diffé-
rence entre Ilerode & Jefus - Chriil 5 que le
premier content par orgueil qu’on le traite
de Dieu contre la volonté de Dieu j au lieu
que Jefus-Chrift ne fe nomme Dieu , que
parce que Dieu le veut ainfi. Mais on prêt
fera nosudverfaires de dire en quel lieu Dieu
a déclaré qu’il vouloit que Jefus - Chrift
portât ton nom : & alors ils feront obligés
de répondre de ces trois chofes l’une. Ils
diront que Dieu Ta déclaré par les Prophè-
tes , ou qu’il l’a dit par la bouche de fon.
Fils , ou qu’il l’a fait entendre par le mi-
nittere des Apôtres. Si l’on dit que Dieu a
déclaré fa volonté à cet égard par le minif-
tere de fon Fils : les Juifs demanderont fi
ce n’eft pas là ce que répondront tous les
fédu&eurs du monde. Ils diront que Dieu
leur ordonne de prendre les qualitez qu’ils
prennent. Mais on les convaincra de men-
fonge , & leurs miracles d’impollure , par
cela même qu’ils ufurpent les noms & la
gloire de Dieu. Si l’on dit que Dieu a dé-
claré fa volonté à cet égard par les Apô-
tres : on tombe dans un embarras qui n’efl
pas moins ridicule. Car ceux, qui ont con-
damné Jefus - Chriil , ne condamnent pas
moins lesVkpôtr es , & ils les acculent de
blafphemer , en raviffant à Dieu fa gloire
pour U donner à un autre. Il ne relie donc
linon qu’ils difent , que c’etl par le minif-
sere des Prophètes , que Dieu a fait connoi-
de Jefus-Chrijî. ff
tre la volonté qu'il a que Jefus-Chrift por-
te Ton nom , & qu*il foit adoré des autres
créatures. Mais fi nos adverfaires répondent
cela , ils font forcez de reconnoître que
Jefus-Chrift eft le Dieu fouverain. Car tous
les oracles de l'ancien Teftament , qui par-
lent de Jefus-Chrift comme d'un Dieu , le
confondent avec le Dieu fouverain 5 comme
nous l’avons déjà montré en partie , &
comme nous le montrerons ci-après. Il n'y
a rien de fi exprès que l'ordre qui eft don-
né à tous les Anges de l'adorer : mais il
n'y a rien de fi vrai aufii , que c'eft du Dieu
fouverain qu'il y eft fait mention. Enfin»
comme les Prophètes ont mille & mille fois
déclaré qu'il n'y avoit qu'un feul Dieu , qui
étoit le Dieu Créateur du Ciel & de la terre }
il eft évident que celui que les Prophètes
traitent de vrai Dieu » eft néceftairemene
confondu avec le Dieu fouverain.
Il faut bien que le Dieu que nous annon-
cent les Prophètes comme devant venir ,
comme envoyant fon mdfager devant fa
face , comme envoyant fes lerviteurs pour
dire à Jerufalem , Voici ton Dieu ; il faut
bien , dis- je , que ce Dieu foit le même Dieu
qui a fait le Ciel & la terre. Car deux cho-
fes font certaines. La première çft , que fi ce
n'eft pas le même Dieu , il faut qu'il y ait
deux Dieux dont les Prophètes nous par-
lent. La fécondé eft , que la Loi & les Pro-
phètes ne nous enfeignent rien de plus ef-
ientiel que ce. principe, il n'y a qu'un feul
Dieu. I
Les Juifs ne pouvoient ignorer une vérité
qui fait le fondement eflentiel de toute leur
Religion. Ifaïe ne dit autre chofe. Ainft a
dit 1‘ Eternel , le Roi a'iftaèl > fon Rédempeur »
E iiif
Traité de la Divinité
l'Eternel des armées. Je fuis le premier , & je
fuis le dernier, il n'y a point de Dieu fi ce n'efir
moi. Cela veut dire , que celui - là qui eft
Dieu , peut fe nommer Jehov a , le Rédempteur
ulfraèl , le Dieu des armées , le premier & le
dernier -, mais que celui qui ne poffede point
tous ces titres , ne peut & ne doit point être
regardé comme Dieu. Vous voyez com-
ment les Juifs ont raifon de s'attacher à ce
grand principe , qu'il n’y a qu'un feul Dieu ,
& qu'autre que le Dieu fouverain, ne doit
porter ce grand nom. Je fuis l'Eternel , dit-
il par la bouche du même Prophète , & il
n'y en a point d’aUtre , il n'y » point d'autre Dieu
que moi. Je t' ai ceint , bien que tu ne me connufjet
point, afin qu'on tomoijje depuis le Soleil levant ,
juf qu'au Soleil couchant , qu'il n’y en a point d'au-
tre que moi. Je fuis l'Eternel , (y il n'y en a
point d3 autre qui crée les ténèbres , Ô* qui forme
la lumière , qui fait la paix , & qui crée L'ad-
•uerfité. C'efi moi l'Eternel qui fais toutes ces
chofes. Voyez , je vous prie , avec quel foin
le Prophète répété cette vérité effentiellc 8c
capitale , qu'il n'y a qu'un feul Dieu , 8c
qu'on ne doit reconnoître pour tel, que celui
qui a créé la lumière , & qui forme les té-
nèbres. Vous , tous les bouts de la terre , dit - il
ailleurs, regardez vers moi , & foyez fauvez.
Je fuis le Dieu fort , & il n'y en a peint d'autre .
C'eft fur ce principe , diront les Juifs , que
nos Peres ont jugé votre Melfie. Il s'ell dit
Dieu , & nous fçavons qu'il n'y a qu'un
feul Dieu quj a créé les Cieux 8c la terre.
Vôtre Melllt n'étant point ce Dieu , il ne
fçauroit l’être , pu ï! que nous fçavons qu'il
n'y en a point d'autre. lia blafphemé.
Quand, les Juifs parleront ainfi , qu'au-
rons-nous s répondre , fi nous fupofons que
de Je fus - Chrîjt. j 7
Jefus-Chrift eft un (impie homme , & que
néanmoins il s’eft dit Dieu ? Dirons - nous
que c’eft un Dieu équivoque j qu’il n’y a
que le Ton de cette expreflion qui lui con-
vienne ? Non. Car fi cela étoit , Jefus-
Chrift ne meriteroit pas mieux qu’un autre
homme, de porter le nom de Dieu. Dirons-
nous que c’eft ici un Dieu métaphorique ;
& que Jefus-Chrift eft dit Dieu , dans le
même fens qu’un homme extrêmement bra-
ve , appelîé le Roi des vaillans , porte ce
nom? Mais ce qui montre que Jefus Chrift
ne fe donne pas pour un Dieu métaphori-
que , c’eft qu’il fe fait adorer. Quand nous
apellons un homme extrêmement brave ,
le Roi des vaillans r nous ne le traitons pas
pour cela de Majefté. Outre qu’on n’a pas
accoutumé de prendre un nom Simplement »
fans correétif & fans adouciflement , lors
qn'on ne peut fe l’attribuer que par méta-
phore. Dirons -nous que Jefus-Chrift eft à
la vérité un Dieu proprement dit , mais que'
ce n’eft qu’un Dieu fubalterne & dépendant
du Dieu fouverain ? C’eft-là en effet la ré-
ponfe de ceux qui croyent qu’il eft une (im-
pie créature par fon effénce. Mais par mal-
rneur pour eux , lorfque l’Ecriture exclud la
pluralité des Dieux en étabWfant l’unité de
Dieu , elle exclud les Dieux fubalternes.
Car elle exclud les Dieux qui n’ont, point
créé toutes choies , comme cela fe voit par-
tout dans i’ancien Teftament.
D’ailieurs je demande, fi lorfqu^le fou-
verain Légiflateur dit dans le Décalogue ,
Tu n'nu'As point d’autre Dieu devant ma face ,
il prétend exclure généralement tous jes ob-
jets qui ne font point le Dieu fouveraift.j, ou
feulement quelques - uns d’eux. S’il n’en
Traité de la Divinité
a voulu exclure que quelques-uns , il s*en-
fuit que dans le tems que le Législateur di-
foit 5 Tu n'auras point d'autres Dieux devant ma
face , les Ifraëlites pou voient entendre qu’il
leur étoit permis d'avoir quelques autres Dieux
devant fa face. Que li Dieu défend d'adorer
tous autres objets qui ne font point le Dieu
Souverain , fans exception , il s'enfuit que les
Juifs ont eu raifon d'accufer Jefus Chrift
de blafphême , lorfque celui-ci a voulu fe
faire reconnoître d'eux comme un Dieu fu-
bal terne , contre ce précepte li exprès de
leur Loi.
On me dira ici , que lorfque le fouve-
radi Législateur dit dans la Loi , Tu n'auras
point d'autre Dieu devant ma face , il prétend
principalement exclure les faux Dieux des
Payens. Cela ne fait rien. Car première-
ment , lorfque le Législateur exclud les faux
Dieux en cet endroit , c'eft par une proposi-
tion générale qui exclud tous les objets de
nôtre culte , qui ne font pas le Dieu fouve-
rain. Car le Législateur n'abhorre point les
idoles Payennes parce qu'elles font Payen-
nes , mais parce qu'elles ne font point le vrai
Dieu , & qu'elles font adorées comme Si
elles rétoient. Prenez donc non-feulement
le bois, la pierre, mais un homme , mais
un Ange } dès que vous l'adorez comme un
Dieu , vous ea faites une idole Payenne.
Autrement , on ne pourroit point redrelfer
celui qui adoreroit quelqu'Ange , en lui di-
fant cef*précepte du Décalogue , Tu n duras
point d'autre Dieu devant ma face. C'eft donc
ici un précepte général qui défend de recon-
noître d'autre Dieu que le Dieu Souverain »
& qui par conféquent exclud tous les Dieux
fubalternes.
de Jefüf-ChriJf.
Que fi le fens du Légillateur étoit, Tu n' au-
ras point d'autres Dieux fouverains devant fa-
ce , on peut dire que de tous les Dieux des*
jPay eus il n'y auroit que leur Jupiter dont le:
fervice fut condamné dans la Loi du Décalo-
gue. Car il n'y avoit que Jupiter qui paflat
parmi eux pour le Dieu fouverain.
On peut dire que le delfein de la Loi 5c
des Prophètes , lors qu'ils répètent fi fou-
vent , que 1‘ Eternel feul efl Dieu , qu'il n'y en a
point d’autre que lui , que nous ne devons point
avoir d'autres Dieux devant fa face , n'eft pas
d’exclure la multitude des Dieux fouverains*
car pourquoi entreprendroient-ils de con-
damner une erreur qui n'a jamais été , 5c
qui aparemment ne fera jamais ? mais que
leur but eft lur-tout d’exclure la multitude
des Dieux fubalternes. Ce qu'ils font , en
montrant i'impolïibilité qu'il y a que des
créatures baffes & foibles partagent la gloire
de la Divinité avec une Effence fi grande, fi
parfaite & fi puififante , telle qu'ell le vrai
Dieu. C’eft là la raifon pour laquelle ils font
des defcriptions les plus magnifiques &: les.
plus éclatantes qu'il eft poffible de ce Dieu ,
qu'ils repréfentent tantôt comme le Créa-
teur du Ciel & de la terre , tantôt com-
me le fouverain difpenfateur de la profperirc-
& de l'adverfité, &c. & des defcriptions fi
balles & fi trilles des idoles , qu'ils repréfen-
tent comme n'étant dans leur fubftance que
des pierres qui ont été tirées de la carrière >
ou une partie d'un bois qui a crû. pB laro-
ifée des Cieux.
Les Juifs n'ont-ils donc pas raifon de trou-
ver mauvais que Jefus-Chrift n’étant qu'un;
fimple homme , il fe falfe un Dieu ? Et pou-
vons-nous condamner leur jugement, à moine
€o Traité de la Divinité
que nous ne (bions perfuadez quejefus Chrift
n'eff point effentiellement different du Dieu
qui a créé le Ciel & la terre ?
Ils attachent ridée de l'fctre fouverain à ce
nom de Dieu , parce qu'ils ont apris des Pro-
phètes , qu'il n'y a qu'un feul Dieu qui a
fait les Cieux & la terre , & que tous les
autres Dieux ne font que vanité , & qu'ils
doivent périr fur la terre. S'ils fe trompent,
iis fe trompent avec les Prophètes qui les
ont jettés dans l'erreur. S'ils ne fe trompent
pas , iis ont raifon de condamner d'impieté
tous ceux qui ufurpent le nom de Dieu.
En effet les noms , comme chacun fçait ,
ne lignifient point naturellement , mais par
inftitution. Ainfi il ne faut pas confiderer les
lettres & les voyelles qui compofent le nom
de Dieu en nôtre langue , ou Sios en Grec,
oujehovazn Hebreu ; mais il faut voir quel
fens les hommes lui ont attaché. Or ce fens
n'eft pas celui qu'il plaît à un particulier de
lui donner , mais celui que le confentcment
des hommes lui a attaché. S'il prenoit en-
vie à uii Comte de l’Empire de fie qualifier
Empereur , il courroit grand rifque de dé-
plaire aux Puiffances. Et il ne lui ferviroit de
rien de dire , que par le nom d'Èmpereur il
n'entend autre chofe qu'un homme qui eft
fouverain dans fies Etats ; on lui diroit , que
c'eff le confentement des hommes , & non
pas fon caprice particulier , qui fait la li-
gnification des noms. De même il ne fervira
de rivaux Chrétiens de dire , que Jefus-
Chriff véritablement a pris le nom de Dieu ,
mais que par ce nom il n'entend pas ce que
les hommes ont accoutumé d'entendre. Car
il ne s’agit pas de fçavoir ce qu’il a entendu ,
mais çe que les autres on dû entendre , lors
de Jefus-Chrifl. 6 1
qu'ils ont vu qu'on lui donnoit ce nom.
Ainfi, pour fçavoir ce que Jefus-Chrifl: a
prétendu s'attribuer en fe difant Dieu, ou
ce que les Difciples ont prétendu lui attri-
buer en lui donnant ce nom , il ne faut que
confiderer quelle étoit la véritable lignifica-
tion de ce nom, établie par l'ufage. Cet ufa-
ge eft ou des hommes en général , ou des
Payens , ou des Juifs , ou des Prophètes,
ou de Dieu même. Si le nom de Dieu con-
vient à Jefus-Chrifl fimple homme , dites-
nous fuivant quel ufage. En voilà cinq.
Choifififez. Ce n'eft point fuivant l'ufage des
hommes en général , ou des Payens en par-
ticulier , puis qu'ils n'ont pas acccûtumé de
donner le nom de Dieu à celui qui efl un fim-
ple homme , ou un fimple efprit par fa na-
ture. Ce n'efl pas non plus félon l'ufage des
Juifs , des Prophètes , & de Dieu même.
Car les Juifs étoient accoûtumés à attacher
à ce nom l'idée de l’Etre fouverain , l'idée
de Dieu qui a créé les Cieux & la terre. Us
n'en connoiâent point d'autre. On peut dire
la même chofe des Prophètes qui les avoient
ainfi inftruits , & du Saint-Efprit qui avoit
ainfi inftruit les Prophètes.
CHAPITRE II.
Suite de la même Preuve.
LEs Juifs qui vivoient du tems des Apô-
tres , ne font point coupables de parler
comme Dieu 8c comme les Prophêÿs leur
ont enfeigné. Us ne le font point de n'avoir
ipû deviner qu'il y avoit une lignification du
nom de Dieu , inconnue jufqu'alors , qui
juflifioit pleinement un homme convaincu
«ri Traité de la Divinité
fans cela de blafphême. Les Juifs de nos
jours le font encore moins de parler comme
leurs Peres ont parlé.
Mais il fera bon de voir en combien de
maniérés les Prophètes les avoient inftrnits à
cet égard. I. Ils les faifoient continuellement
fouvenir de cette Loi du Décalogue, Tu n’au-
ras point d’autres Dieux devant ma face : & ja-
mais ils n^ont ajouté le moindre adoucilfe-
ment , ni la moindre reftriélion qui ait mar-
qué que ce précepte ne de voit être regardé
comme un piécepte général , & qui obligeât
les hommes de tous les tems & de tous les
lieux. Les Juifs ont ■ ils été obligés de croire
fans en être avertis , que l'obligation de ce
précepte fi inviolable jufqu'alors , avoit cef-
fé du tems de Jefus-Chrift ?
I I. Iis opofent perpétuellement le Dieu
qui a fait toutes chofes , aux Dieux qui (e
font faits eux-mêmes. Ils donnent ce carac-
tère au Dieu dont ils fcûtiennent l'unité en
toutes fortes d'occafions , c'eft: qu'il a fait les
deux & la terre ; & ils nous déclarent qu'il
n'y a point d'autre Dieu. Les Juifs feront- ils
plus fages que les Prophètes ? aporteront-iis
des exceptions là où les Prophètes n'en ont
jamais aporté ?
III. Ils nous difent que tous autres
Dieux que le vrai Dieu Créateur du Ciel &
de la terre , font des Dieux corruptibles , &
qui périront tôt ou tard. Les Dieux , difent-
ils , qui n'cnt point créé les deux & la terre ,
périrent de deffus la terre. Le Prophète fait un
Taifom^ment caché & implicite , qui peut
être ainfi dévelopé. I.es Dieux qui n'ont
créé les Cieux , périront fur la terre. Or les
Idoles qu'adorent les Nations, font des Dieux
q«i n’ont point créé les Cieux. Donc les Ido*
de Jefus - Ckrift. 6$
les qu’adorent les Nations , périront fur la
Terre. La première propofition de cet argu-
ment , eft une propofition générale , qui èn-
feignoit aux Juifs à ne reconnoître point
d'autre Dieu que celui qui a créé les Cieux ,
& qui demeure éternellement. Les Juifs ont-
ils dû regarder ce principe des Prophètes ,
comme étant faux& illufoire ?
IV. Ils nous donnent ce caraélere de
Dieu , c'eft qu'il ne peut être portrait , par-
ce qu'il n'y a rien qui foit capable de nous
le reprefenter. A qui me feriez-vous femblahle ?
dit Dieu par la bouche du Prophète Ifaïe.
Ma main n a-t-elle pas fait toutes ces cbofes ? Ce
qui aprenoit aux Juifs à ne pas reconnoître
pour Dieu tout ce qui pouvoit être reprefen-
té par des llatuës ou par des images , & à
croire par confequent qu’un homme étoit
bien éloigné de pouvoir porter ce nom
glorieux.
V. Le nom de Jehova & les autres noms
de Dieu étoient des noms fans diftinélion,que
Dieu s’impofoit à lui - même , ou que les
Prophètes lui donnoient pour l'élever au défi-
fus des créatures, fe fuis ÏEtemel , dit Dieu
par la bouche d'Ifaïe : C'eft - là mon nom. il
n’y a point d’autre Dieu que moi. Les Prophètes
enfeignoient auflià jurer par le nom de Dieu.
Celui qui jurera , difei it -ils , en la terre , jurera
par le Dieu ds vérité. Vous jureref par mon nom ,
dit Je Souverain Legiflateur. Ou ce nom
devoit le diftinguer de toutes les créatures
fans exception » ou il ne devoit le diftinguer
que de quelques-unes de les créâmes. S'il
ne devoit le diftinguer que de quelques-unes
de fes créatures , en vain Dieu s'écrie par
la bouche du Prophète , fe fuis l’Etemel :
t'ejl-là won mm i il n’y a point d'autre gieu qm
€4 Traité de la 'Divinité
moi : puis qu'on peut lui répondre : Il eft
vrai , ceft-là ton nom , mais ce nom ne te
diftingue pourtant pas de toutes les créatu-
res , puis qu'il y en a , ou qu'il y en doit
avoir , qui le porteront aulîi bien que toi.
Que fi ce nom devoir le diftinjjuer de toutes
fes créatures fans exception , je dis que qui-
conque prend cet augufte nom , fe tire par-
la de la condition des créatures > & qu'ain-
fi3 fi Jefus-Chrift prend ou ce nom , ou d'au-
tres noms qui en expriment la gloire, ce
qui eft la même chofe , les Juifs ne peu-
vent s'empêcher de l'accufer d'impieté & de
blafphême.
V I. Les Prophètes répètent ce qu'ils
nous difentde l'unité de Dieu, dans prefque
toutes les pages de leurs divins Ecrits. Or ,
pour le dire en pafiant , on ne peut raporter
c es foins extraordinaires de nous aprendre
qu'il n'y a qu'un feul Dieu , fi ce n'eft au
danger qu'îl y avoit que les hommes tom-
bafîent dans l'idolâtrie , en reconnoiflant
pour Dieu ce qui ne l’étoit point. Or je
demande , , n'y avoit-il plus aucun danger
i||ue les hommes tombaient dans l'idolâtrie ,
lorfque le Sanhédrin a jugé Jefus-Chrift?
Certainement le danger étoit aufti grand en
ce temps-là que du temps des Prophètes : &
s'il en faut croire nos adverfaires, l'évene-
ment a fait voir que les hommes pouvoient
redevenir Payens , en mettant une créature
honorée du nom de Dieu , fur le trône de la
Divinité. Les Juifs dévoient avoir foin de
la gloirf 'de Dieu , comme les Prophètes en
avoient eu du temps de leurs Peres. Les
Juifs pouvoient prévoir que fi on permettoit
à un fimpîe homme de prendre le nom de
Dieu 3 il feroit mis bien-tôt en la place de
l'Etre
de Jefus - Chrijf .• gj
TEtre fouverain ; & l'évenement ne les au-
roit que trop juftifiez à eet égard» Si donc
les Prophètes avoient crié pendant tant de
Cécles qu'il n'y avort qu'un feui objet qui dût
porter le nom de Dieu > pour empêcher les
Juifs de tomber dans l'idolâtrie : les Juifs
ont dû par ce même interet s'élever contre
un homme qui ofoit prendre les noms & les
titres de Dieu.
VII. Il ed extrêmement remarquable ,
que les Prophètes prennent à tâche de faire
voir aux Juifs j que les êtres fubalternes &
dependans ne doivent point être apellez des
Dieux , en nous difant qu'il ne faut point
reconnoître les Dieux qui n'ont point fait les
Cieux , qui ne font point pleuvoir fur la:
terre, &c. Les Juifs ont- ils du perdre tout:
d'un coup & fansaucune raifon ce jude pré-
jugé ? ou ne le perdant pas , ont-ils pû con~
fentir à l'Evangile ? Ils voyoient que Jefus-
Chrill étoit un fimple homme , & par con-
féquent un être fubalterne & purement dé-
pendant. Us ont donc été obligez de regar-
der comme une fuperllinon, la Religion qi*»
lui attribuoit les noms & la gloire de Dieu,
- ou de fe mocquer des principesde leurs Pro-
phètes.
VIII. Les Prophètes voulant nous mon-
trer que Dieu ne peut jamais consentir ë
voir honorer d'autres Dieux que lui, en pren-
nent une raifon du confeil de Dieu j ils in-
troduifent Dieu parlant ainfï : fe ne donnera v
point ma gloire à un autre. Les Jui% avoient
donc raifon de penfer qu'il n'avoit pointdon-
né fa gloire à Jefus- Chrid. Car ou cette pro-
pofition ed générale, de forte qu'elle ligni-
fie , que Dieu ne donne jamais fa gloire ë
perfonne ; ou elle ed particulière., de forts;
3 sm. LL. U fi.
Truité de la "Divinité.
qu’elle marque feulement , que quelquefois
& en certaines rencontres Dieu ne donne
point fa gloire à un autre. Si c’ell une propo-
iïtion particulière , le raifonnement du
Prophète ne vaut rien. Car il doit être con-
çû de la forte. Dieu ne donne point fa gloi-
re à un autre en quelque occafion , bien
qu’il la donne en d’autres. Donc il ne don-
nera point fa louange aux images taillées.
Qpe fi c’eft là une propofition générale ,
comme le bon fens & la force des termes
nous rapprennent aiTez j & qu’elle lignifie ,,
jamais en aucune occafion Dieu ne donna fa;
gloire à un autre : il s’enfuit que les Juifs,
ont été obligez de croire que Dieu n’âvoit
point donné fa gloire à Jefus- Ghrift , &
qu’ainfi Jefus- Chriil ne pouvoir fans une im-
piété manifeile , ni fe revêtir des titres de;
Pieu j ni prétendre à. des honneurs divins ,.
ou à l’adoration qu’on avoir accoutumé de
rendre feulement à l’Etre fouverain.
IX. Le refpeét que les Prophètes ont eu.
pour les noms qui expriment i’effence & la,
gloire de Dieu, eft tel, qu’ils évitent d’en
prendre leurs métaphores. C’eft-là une diffé-
rence effentieiie qu’on peut remarquer entre
le langage humain & divin. Le premier ,
comme étant le langage des hommes qui ne
refpeélent pas alïez. la Divinité , eft rempli
de métaphores prifes de Dieu. Tout y- eft'
divin, adorable , éternel, infini. Les ter-
mes d'encens , de facrifke:, de confacrer
de fe défiler , & mille autres exprdftons .
prifes du culte que nous devons à. Dieu , ne
coûtent rien. Mais elles font bannies du lan-
gage du Saint - Efprit , qui parlant de Dieu
comme de Dieu-, Se de la créature comme
de là, créature y évite les métaphores prifes .
de fefut - Cbift.
deTEtre fouverain3quand il faut parler de la.
créature. Elle ne dit point le Dieu des épott-
•y ante mens , mais le Roi des épouvante mens.
Que s'il arrive une fois au Pfalrr^iile de dire ,
Vous êtes Dieux > il ajoâce immédiatement
après : Mais vous mourrez, comme des hommes.
Sur quoi il faut remarquer quel eft le terme
de l'original : c'eft celui de Elohim , nom
qui n'eft pas fi propre à Dieu que les autres y
puis qu'il eft aulfi donné aux Anges : nom
pluriel qui eft plutôt un nom appellatifqu'uifc
pom propre : nom qui ne peut interelfer la
gloire de Dieu , parce qu'il n'eft donné en
cet endroit aux Puiftances , que pour former:
l'antithefe qui doit les humilier. Vous êtes
Dieux , mais vous mourrez comme des
hommes. Que fi le refpeét que les Ecrivains,
facrez de l'Ancien Teftament ont eu pour les
noms propres de Dieu , eft fi grand ; ôc fi l’on
peut remarquer ce même refpeét dans les
Ecrivains du Nouveau, qui ne prennent:
point leurs figures & leurs métaphores *
quand iis parlent de la créature , des attri-
buts de Dieu , comme ont fait les Auteurs^
payens , & comme font encore aujourd'hui:
les Auteurs du fiécle : peut - on condamner
d'une excdfive délicatefte les Juifs* lorsqu'ils;
ne peuvent fouffrir qu'on donne à un fimpie
homme le nom de Dieu, & même qu'on;
le lui donne dans un fens qui engage à l'ado-
rer ? Car enfin , ou le nom de Dieu exprima
la gloire du Créateur , ou il exprime la gloi-
re de la créature, ou il exprime use gloire1
commune au Créateur Se. à la créamre. Om
ne peut point dire qu'il exprime une gloire
commune au Créateur & à la créature. Car
fi cela éioic , les Prophètes n'auroient pûi
dire y qu'il y a un feul Dku y Se chacumdft
Traité de la "Divinité
nous pourroit prendre ce nom fans en faire
difficulté. On ne peut point dire qu'il expri-
me lu gloire de la créature. Cela feroit ex-
travagant. Il s’enfuit donc qu'il exprime la
gloire du Ci éateur. Or je loûnens que les
Juifs ne peuvent fe difpenfer d'accufer de
blafphême celui qui fans être le Créateur,
fe donne un nom qui exprime la gloire dit
Créateur.
X Enfin il eft certain que les Prophètes ont
principalement deux fins lorfqu'ils nous infc
truifent du nom & des attributs de Dieu-,
£a première eft , de glorifier Dieu en l'éle-
vant au- deflus de toutes les créatures. La fé-
condé eft , de fauver les hommes en les em-
pêchant de tomber dans la fuperftition &
dans l'idolâtrie. Or il eft certain que ces
deux fins de la Religion périlfent , fi les
Juifs permettent à un fimple homme de
prendre les noms de Dieu. Car première-
ment, comme les noms ont été impofez
aux chofes pour les faire connoître & pour
les diftinguer ; il s'enfuit que fi un fimple
homme prend les noms de Dieu , il fera,
confondu avec Dieu , du moins en quelque
maniéré: ce qui eft oppofé à cette premiè-
re fin , qui eft de glorifier Dieu en i'élevanc
au- defliis de toutes les autres chofes.En effet*,
qui ne voit: que fi Dieu fe glorifie lui-même,,
lorsqu'il s'impofe des noms qui ne convien--
nent point à la créature *• il faut par la loi
des contraires , que la créature deshonore
Dieu , ^qrs qu'elle fe donne les noms qui-
avoienr été confaerez à Dieu. A l'égard de
la fécondé fin de la Religion , qui eft d'em-
pêcher que les hommes ne tombent dans l'i-
dolâtrie , elle eft encore détruite par cette
iffurpation du nom de Dieu. Car ou. Jeius-
de Jeftts - Chrîfî.
Chrîft s’attribue ce nom fans idée , ou il fe
l’attribué avec quelque idée. S'il fe l’attri-
bue fans idée , il fe l’attribue follement ».
ce qui eft impie. S’il fe l’attribue avec une
idée , il fe l’attribue avec l’idée que les
autres hommes y ont attachée , ou il fe l’at-
tribue avec une idée particulière qu’il y a at-
tachée lui-même.S’il fe l’attribué avec l’idée
que les autres hommes y ont attachée , il fe.
l’attribue avec l’idée de l’Etre fouverain , &
par confequent il engage les hommes dans
l’impieté. S’il fe l’attribué avec une autre-
idée , avec une idée inconnue aux hommes *
il leur tend des pièges par-là ». il les jette
dans l’erreur » & de l’erreur dans la fuper,-
ftition ; il fait du langage un commerce d’il-
lufion & de tromperie * au lieu que par fa
naturelle diftinétion il doit être un commer-
ce de vérité & de fîncerité.. Enfin on peut dif
re , que la lignification du nom de Dieu net
dépendant point de la fantaifie d’un particur
lier y mais du confentement & de l’ufage 5:
la direction de fon intention ne peut le iau?
ver, ni lui de blafphême > ni ceux qui le:
fuivront, d’idolâtrie.
On nous dira peut - être ici , que Jefus»
Chrill ne s’eft point dit Dieu , mais le Fils,
de Dieu , lors qu’il converfoit fur la terre 5.
& que même il s’eft. juftifié d’une maniéré?
qui moutroit qu’il n’afpiroit pointa ce pre-
mier titre, lors qu’il a cité à ce proposées,
paroles du Pfal mille , Vous êtes D ux , &ç...
Comme l’on. doit examiner ce paff^e à part
dans fon lieu , on le contentera de dire ici
deux chofes. La première eft , que ce n’elE
pas une chofe qui puilfe être conteüée entra
nos adverfaires & nous , que Je.us-Chriib.
fe. Câ,e«e en cette occaiîon comme eu pia®
•J9- traité de la Divinité
fieurs autres , & qu'il ne dit point au*
Juifs tout ce qu'il eft. Car à ne confiderer
que l’impreflion de fes paroles , il femble
qu'il ne fe dife Dieu ou le Fils de Dieu , que
dans le même fens que les hommes élevez
en dignité dans le monde , portent ce nom
dans l’Ecriture ; & nos adverfaires même
conviennent que Jefus-Chrift eft Dieu d'une
maniéré qui lui eit propre , & qui ne fçau-
r-oit convenir aux PuitTances de la terre ; mais
dans un fens très-éminent. C'eft ce qu'on
montrera diftinéleroent dans la fuite. Il n'eft-
point necefifàite de preffer ici cette confîde-
ration : elle eft inutile. Car quand il feroit
vrai que Jefus-Chrift n'auroit point pris le
nom de Dieu dans aucune occafion 5 & que
le Sanhédrin ne pourroit rien dire de pareil
pour juftiner la fentencc qu'il prononça corn-
tre lui : il eft du moins inconteftabie que
fes Difçiples lui ont donné & les noms &
ks éloges qui étoient confacrez à Dieu 3 &
que les Juifs qui ont entendu depuis 3 & qui
entendent encore leur langage , ne peuvent
s'empêcher de condamner l'Evangile d'im-
pieté , & font forcez d’aprouver la fentence
de leurs Peres , quand on leur dit que l'ef-
prit de Jefus-Chrift eft le même que celui de
fes Difçiples , & que ceux ci ne nous difent
rien que ce que celui-là veut bien qu'ils nous
difent. On laiftera- là , fi l'on veut , les Juifs
qui ont condamné Jefus Chrift , & l'on s'ar-
rêtera à ceux qui enfuite ont rejette la pré-
dicatio^ldes Apôtres. On fera voir qu'ils
ont dû regarder ceux-ci comme des gens qui
blafphemoient , tk qu'ils n'ont pû s'empê*
eher d'aprouver l'arrêt porté contre Jefus-
Chrift s'il eft vrai que celui-ci n'ait été
qu'ime fimple créature 3 ou un fimple hoir»*
de Je fus - C Hrifî.
me par (a nature. En un mot , il ne s^àgir
point de juilifier le Sanhédrin , fi l'on veut :
mais il s'agira de juilifier rattachement que-
les Juifs ont eu dans tous les fiécles pour ce
jugement du Sanhédrin, en confiderant que
ceux qui le compofoient, avoient le droit de
juger Jefus-Chrift , puis qu'ils étoient établis,
de Dieu pour juger de cette forte d'affaires ;
qu'ils ont eu raifon d'accufer Jefus-Chrift- de;
blafphême , puilquela doélrineque fes Dis-
ciples annoncent, par laquelle feule on peut
juger de fes fentimens , le revêt de tous les.
caraéteres du Dieu fouvej-ain ^ lui qui n'elt
qu'une créature 5 ce qui fait l'effence de la.
prophanation & du blafphême ; &: qu'on,
ne peut pas nier que cette affemblée ne pût.
& ne dût condamner à la mort les blafphé-
mateurs , ne pouvant même fedifpenfer de;
cett# rigueur , fans trahir fon devoir. O11 ob-
jectera , que les Juifs qui compofoient le
Sanhédrin ont agi par pafTion & par envie».
Cela peut être , répondra t-on. Tant pis pour
eux, fi cela ell. Ce n'ell point à nous , di-
fen t les Juifs qui viennent enfuite , à juger,
du coeur de nos Peres, qui nous ell incon-
nu ; mais il nous apartientde juger de la.
jullicede leur fentence, qui nous ell très-con-
nue. Il ell inoüi que devant aucun Tribunal
on s'arrête plutôt aux foupçons qu'on peut,
avoir de la mauvâife difpolition des Juges ,
qu'aux caraCleres de jullice ou d'injuilice ,
qui font dans leur jugement. Les Juifs n'ont:
pas appris à fonder, les cœurs : mais !§ur Loi;
leur enfeigne à difeerner les blafphemateurs, ,
en leur difant , Tu n'auras point d'autr* Dieu
devant ma face , & en les obligeant par - là à;
rejetrer celui qui n'étant pas le Dieu dTfraëi» .
le Dieu de leurs Peres , ofe prendre, le nom-.
&les titres de Dieu.
7». Traité de la Divinité
Si celui qui devoit venir dans l'accompli£
femenc des tems pour racheter Sion , &
pour détourner les infidelitez de Jacob , de-
voit être le vrai Dieu , le Dieu d'Ifraël , &
fi les oracles des Prophètes rapprennent aux
Juifs , comme on le montrera dans la fui-
te : ceux - ci font évidemment coupables
d’impiété. Mais fi celui qui devoit venir pour
faire l'ouvrage de nôtre rédemption , ne de-
voit être qu’un fimple homme , ou une (im-
pie créature : les Difciples de Jefus-Chrill
ne peuvent être excufez de blafphême , ni
Jefus-Chrifi: lui- même regardé comme inno-
cent j parce que nous fupofons que ces Dif-
ciples ne parlent que par fon efprit & par
fon ordre. Nous en verrons une confirma-
tion dans les Chapitres qui fuivent.
CHAPITRE I I L #
Seconde preuve 3 prife de ce que les Difciples At-
tribuent àfefus-ChriJl tous les titres principaux
qui ferment dans Us Ecrits des Prophètes l’idée
du Dieu fou ver /lin , & qui le distingue ejfentiel «
le ment de fes créatures.
\ v _ ' ' y •*. f *
AU refte, ce qui montre que Jefus Ghrift.
s'elt véritablement 3c proprement don-
né le nom de D:eu , c’etl qu'il s'eil attrir
bue les qualitez qui forment lJidée de ce
nom augufie , ou fi vous voulez , que les
Apôtres lui ont attribué ces qualitez. Car,
comnfutTious l'avons déjà remarqué , on ne
doit point mettre de différence entre ce
qu'il dit de lui-même, & ce que les Apôr
très difent de lui j puifque ceux-ci parlent
far fon efprir.
Tes Prophètes avaient attaché à ce nom
l'idéd
de Je fus- Chrift. 7 $
l'idée d*un Etre tout-puiftant qui avoir créé
les Cieux & la terre. On attribue à jefus-
Chrift les ouvrages de la création. Car Par
lui , dit faint Jean , toutes chofes ont été fai-
tes ; & fans * lui rien de ce qui a été fait , n'a été
fait. Par lui , dit un autre, ej pour lui font
toutes chofes ; Il a créé , dit faint Paul , les
chofes vifibles & les invifibus, il a fondé la ter-
re , & les Cieux font l'ouvrage de fe< mains. Il a
fait les fécles. De vouloir ici chicaner fur ces
palfages , cela ne fert de rien. Car il eft auf-
fi clair que le jour , que toutes ces chofes
font dites de Jefus-Chrift; & on le juftifie-
ra d'une maniéré invincible en fon lieu ; 8«r
il n'eft pas pollible de donner un autre feus à
ces paroles , fans faire une violence manifes-
te à l'Ecriture. Ce qu'il 7 a de plus confidera-
ble à remarquer fur ce fu jet , c'eft cet atta-
chement des Difciples à caraétérifer Jefus-
Chrift par la création de routes chofes , qui
eft le caraétére le pius ordinaire dont les
Prophètes fe fervent pour faire connoître le
Dieu fouverain , & pour l'élever au-deftus de
toutes choies par la confideration de cette
Puilfance qui les a faites. Ce qui feroit une
affectation impie , fi jefus-Chrift croit une
{impie créature.
Les Prophètes nous a voient parlé de Dieu
comme d'une Eftencequi connoîc toutes cho-
fes , & devant laquelle les ténebies mêmes
deviennent lumière. On attribue à Jejus-
Chrift de connoître tout. Seigneur , dit faint
Pierre , tu ff»is toutes chefs s , tu connoh que je
t'aime. Il ne ferviroit de rien de dire Hi , que
faint Pierre parle là de fon chef ; fk qu'il
n’eft pas dit que fa penfée fût aprouvée de
jefus-Chrift. Car fa penfée eft un bîàfphê-
îüc, ou une vérité, Si Jefus «■ Cbrift cca-
Tome III . Q
74 Traité de la Divinité
° noît toutes chofes , c’eft une vérité. S’il ne
connoît point toutes chofes , c’eft un blaf-
phême. Il n'y a point de milieu. Si c’eft une
vérité , il faut que Jefus-Chrift l’aprouve ,
car il eft la vérité même , & il faut par con-
féquent qu’il laifte dire faint Pierre. Si c’eft
un blafphême , il eft de la gloire de Dieu ,
& du foin qu’il a du falut de fon Difciple ,
qu’il le redreiïe & le cenfure avec beaucoup
de févérité. Car quoi ! lorfque ce Difciple
veut le détourner d’aller à Jerufalem pour
y foufFrir la mort , Jefus-Chrift fe montre-
ra févere à fon égard , jufqu’à lui dire : va,
Satan , arriéré de moi. Tu m'es en fcandale . Car tu
ne comprens point les chofes qui font de Dieu ,
mais celles qui font des hommes : Et lors qu’il
s’agit d’empêcher qu’on ne dérobe à Dieu
une louange qui lui eft dûe , pour la don-
ner à un autre , Jefus-Chrift gardera un ft-
ience tranquille ? Certes s’il y avoit quel-
que chofe à reprendre dans le zélé que
faint Pierre témoigne fur le chemin de Je-
rufalem , c’eft cette inconfidération , qui ne
lui permet point de voir que croyant parler
en faveur de fon Maître , il veut empêcher
une œuvre qui avance la gloire de Dieu.
Car , comme la gloire de Dieu eft la derniè-
re fin de toutes chofes , il n’y a rien de £
pernicieux ni de fi digne d’horreur , que ce
qui s’opofe.à la gloire de Dieu. Or l’Apôtre
ici non- feulement dit quelque chofe d’incon-
fidéré contre la gloire de Dièu , mais il blaf-
phême ouvertement contre lui , fi la penfée
n’eft poif* véritable.
Saint Pierre dans cette occafîon n’attribuë
pas feulement à Jefus-Chrift de eonnoître
toutes chofes en général > il lui attribue en
particulier de fçavoir ce qui fe paffe dans les
de Jefuî-Chr/fî.
•Cœurs. Seigneur , dit- il , tu ff*is toutes chofes :
tu [fais que je t'aime. Cependant c’eft là ie ca-
ra&ere le plus efientiel de la gloire du Dieu
fouverain. Le cœur , dit Dieu par la bouche
•de Jeremie , le cœur de l'homme ejî méchant Ô*
infcrutable : Qui le connaîtra ? Moi L'Etemel , je
fuis celui qui comois les cœurs , & qui fende
les reins. Vous voyez bien que Dieu s’at-
tribue la connoiffance des cœurs , comme
une gloire qui lui eft propre , & qui n’apar-
tient à aucun autre. Mais afin que vous n’en
puifîîez point douter , écoutez comment
Salomon parle fur ce fujet dans une priere
qu’il adrefîe à Dieu. Toi féal , lui dit*il ,
cannois les coeurs des hommes. Il dit deux cho-
ies : La première eft , que Dieu connoît
les cœurs des hommes : La fécondé , qu’il
n’y a que lui qui les connoiffe. D’où il s’en-
fuit que la qualité de Scrutateur des cœurs
entre dans l’idée propre que les Prophêces
nous ont donnée du Dieu d’Ifrael. Cependant
Jefus-Chrift s’attribue ce glorieux titre > de
même d’une maniéré très-remarquable &
très-folemneîle. Et toutes les Eglifes , dit-i! ,
fç auront que je fuis le Scrutateur des cœurs & des
reins , & je rendrai a chacun félon fes œuvres.
Il s’enfuit donc qu’il s’attribue non fimple-
ment le nom de Dieu s mais encore ies qua-
litez qui forment l’idée la plus propre que
les Prophètes nous avoient donnée de lui. Et
cela étant , ou Jefus-Chrilt eîl en effct le
Dieu d’Iiraëi , eu ies juifs font fondez à re-
garder fon langage comme impie & idein de
blafpbême. Que pourra-t on leur Jlpondre
îorfqu’ils feronr cette objection ?
On leur dira , que Jefus-Cbrift ne prend
pas ce titre de Scrutateur des cœu»s dans le
même feus que Dieu i’avoit pris dans les
G ij
r . R oh r
8.
Afoc. U
je. Traité de la Divinité
anciens oracles : Que lorfque Dieu eft die
connoître les cœurs , & fonder les reins ,
cela doit s’entendre d‘une connoilfance qui
lui eft propre. Car il les connoît par lui- me-,
me & fans le fecours d’autrui. Au lieu que
îorfque Jefus-Chrift dit qu’il fondeies cœurs
& les reins , cela s’entend d’une connoilfan-
ce qui lui vient d’ailleurs. Il ne connoît
point les fecrets des cœurs immédiatement
& par lui même , mais il les connoît par-
ce que Dieu les lui révélé. C’eft tout ce que
la fubtilité a pu inventer fur ce fujet 5 & ce-
pendant tout cela eft fi peu raifonnable, qu’il
fe détruit de lui-même. Car premièrement,
quand quelqu’un s’attribue une qualité qui
le rend évidemment fufpeâ: d’ufurper une
gloire qui ne lui apartient point , il eft:
obligé de s’expliquer en ôtant l’équivoque
du terme ; autrement , il fe rend coupable de
larcin. Ainfi , fi quelqu’un s’avifoit de fe fai-
re traiter de Majefté , fous prétexte qu’il eft
élevé à quelque rang confiderable dans le
monde , fans être pourtant Roi ; il feroit
par cela même criminel envers le Monarque
dont il ufurperoit la gloire. Il auroit beau
dire , que lors qu’il fe fait traiter de Ma-
jefté , il n’attache point à ce nom de Majef-
té.l'idée qu’y attachent les autres hommes ,
qu’il n’entend par-là qu’une Majefté fubal-
terne & dépendante ; on lui diroit que ces
exeufes font trop froides pour être reçûes j
que le terme de Majefté étant confacré par
l’ufage des hommes & par la volonté des
PuiffanceC* à exprimer la dignité fouveraine
des Rois , qui les distingue non feulement
des autres hommes , mais encore des auttes
Princes ; il n’a pu fans crime s’attribuer ce
titre , & moins encore fe l'attribuer fans
de Je fus - Chrifl. fy
l'expliquer , ce qui eft un fécond degré de
témérité 8c d’infolence tout-à-fait infuporta-
ble. De même le titre de Scrutateur des
cœurs eft confacré par l’ufage 8c par l'auto-
rité, à exprimer la gloire propre 8c eflfentiel-
le de Dieu. Il eft confacré par 1’ufage , &
même par un ufage général. Car jamais
homme ne l’avoit attribué qu’à Dieu ; 8c les
Fidèles le regardent comme un caraétere
propre qui fepare Dieu de fes créatures , 8c
Téîeve au-defius des autres intelligences. îl
eft confacré par l’autorité , mais par une au-
torité divine 8c facrée ; puifque c’eft Dieu
lui-même qui fe l'attribue par le miniftere
de fes Prophètes , qui fe l’attribué en plu-
sieurs occafions differentes , qui fe l'attribue*
comme lui convenant uniquement , 8c fai-
sant un caraélere propre 8c efléntiel de fa
gloire. Il s’enfuit donc qu’un autre que Dieu
n’a pû l’ufurper fans crime > 8c encore moins
J’ufurper fans expliquer en aucune maniéré
le fens dans lequel il le prenoit. Toutes les
Tglifes connaîtront que je fuis le Scrutateur des
cosurs & des reins ; O* je rendrai à chacun jelon
fes oeuvres. Nous voyons bien que dans ces
paroles il joint la qualité de Juge du mon-
de avec celle de Scrutateur des cœurs>comme
les Prophètes les uniffoient aulîi lorfqu’ils
les attribuoient à Dieu. Nous comprenons
que pour pouvoir rendre â chacun félon fes
oeuvres , il eft neceffaire de fonder les cœurs
8c les reins. Mais nous n’y trouvons pas que
Dieu connoifife les lecrets des coqurs par lui-
même , 8c que Jelus-Chrift ne connoilfe
point immédiatement. D’ailleurs il eft re-
marquable que bien loin que les Apôtres
attribuent à Jefus-Chrift de connoître les fe-
crecs des cœurs , parce que feulement Dieu
7 8 'Traite de la Divinité
les lui révélé 5 ils lui attribuent cette con*
noilfance particulière, parce qu'ils lui attri-
buent de connoître généralement toutes
chofes. Seigneur , dit Saint Pierre , tu con-
nois toutes chofes : tu fuis que je t’aime, Con-
noître les fecrets des cœurs , parce que Dieu,
les révélé , c’eft les connoître en homme :
Mais connoître les fecrets des cœurs parce
qu'on connote toutes chofes , c'etl les can-
noître en Dieu. Or c'dl cette derniere con-
noiflance qui elt attribuée à Jefus-Chriit.
En effet on peut ajouter en troisième lieu y
que s'il fuffifoit de connoître les fecrets des.
cœurs par révélation , pour mériter le titre
de Scrutateur des cœurs , les Apôtres eux-
mêmes auroient pû prétendre à la gloire de
ce titre. Car parmi tant de dons miraculeux
qu'ils avoient reçôsduSaint-Efprir,on compte
celui de connoître les fecrets des penfées.
C'eft ce que Saint Paul fupofe , lors qu'il
dit au Chapitre 13. de la I. Epître aux Co-
rinthiens : Quand bien faurois le don de Prophé-
tie , & que je connoîtrois tous les fecrets , &C. Sir
je n'ai point de charité , cela ne me prof te de rien.
Ce don étoit dans les uns plus parfait que
dans les autres. Mais fupofons avec Saine
Paul , qu'il fe fût trouvé quelqu'un qui l'eût
eu dans le degré de la perfection , 8c qu'il
eût connu tous les fecrets : je demande ft
un tel homme auroit pû prétendre au titre;
de Scrutateur des coeurs. Si l'on dit qu'il l'au-
roit pû , on avance un blafphême , puis
qu'on atftibuë à un autre les éloges confa-
crezà iJrtu & à Jefus-Chrilt. Si l'on dit
qu'il ne i'auroit pas pu , on demeure d'ac-
cord tacitement avec nous , que qui dit Scru-
tateur des cœurs , dit quelque chofe de
plus que connaître les coeurs par révélation,.
de Jepus - Chrîjl. 79
'On répondra peut-être, que quelque parfai-
te qu’on fuppofe la connoiilance de cet hom-
me qui connoît les fecrets , celle de Jefus-
Chrift fera plus parfaite encore : ce qui l’em-
pêche.ra de pouvoir prétendre à cet égard
aux mêmes titres que ce dernier. Mais fi la
connoifTan.ee de cet homme cede à celle de
Jefus-Chrift, la connoiffance de Jefus-Chrift
à cet égard cede encore davantage à çelle de
Dieu.
Comme donc cet homme ne doit point
s’attribuer le titre de Scrutateur des cœurs,
par refpeétpour Jefus-Chrift ; celui-ci a dû.
beaucoup moins fe l’attribuer , par relpeét
pour Dieu. Ce qui confirme cette penfée ,
c’eft que la connoiffance de Jefus-Chrift &
celle de cet homme, ne diffeient que du plus
au moins. Elles font toutes deux de la mê-
me efpece. L’une & l’autre eft une connoil-
Tance acquife ôz qui naît de la révélation»
Au lieu que la connoiilance de Jefus- Chiift
& celle de Dieu, différeront en cfpece ; puil-
que Dieu connoît les cœurs immédiatement
& par lui-même ; au lieu qu’on fupofe que
Jefus-Chrift ne les connoît que par la révé-
lation. Si donc cet homme que nous fupo-
fons connoître les fecrets des cœurs , ne peut
faire fçavoir aux Eglifes qu’il eft le Scrutateur
des cœurs & des reins , fans ufurper la gloire
de Jefus-Chrift ; n’avons- nous pas raiferc
auffi de dire que Jefus-Chrift n’aura pûpren-'
dre ce titre approprié à Dieu en ces mots.
Toi feul qui connois les coeurs des filules hommes ,
fans ufurper la gloire du Dietrfouverain ?
Remarquez en quatrième lieu la différence
qu’il y a entre connoître les fecrets des
coeurs, & être Scrutateur des cœurs. Celui
qui eft Scrutateur des cœurs, connoît necef^
G iiij
îo Tirai tê de la Divinité
fairement les fecrets des cœurs : mais ?I
n’eft pas neceflaire que celui qui connoît les
fecrets des cœurs, foie Scrutateur des cœurs.
On dira d'un homme à qui les penfées d'un
autre font révélées , qu'il connoît le^ cœur
d'un autre , quoique même il évitera de
parler fi généralement , pour n'être pas fuf-
pe<ft d’impieté , & dira , s'il parle fage-
ment & pieufement , qu'il les connoît par
révélation : mais il ne dira point qu'il fon-
de les cœurs & les reins , ou qu'il eft Scru-
tateur du cœur de celui dont les penfées lui
font révélées^ car il parleroit faulfement.
Les termes de fonder les reins , d'être Scru-
- tateur des penfées , ne fignifient pas connoî-
tre par révélation, mais, connoître , fonder ,
•découvrir par foi-même ce qui étoit caché.
C'eft la forme du terme de l'original.
Jefus-Chrift parlant ainfi , a voulu qu'on
saarrêtât à la lignification naturelle de fes
paroles , ou qu'on s*en départît. S'il a vou-
lu qu'on fe départît de la lignification natu-
relle des termes , il faut qu'il nous ait ten-
du des piégés , & qu'il ait eu deffein de
nous tromper. Car c'eft avoir delfein de
nous tromper, que de parler pour n’être
point entendu : & c'eft parler pour n’être
pas entendu , que de prétendre qu'on ne
prendra point fes expreflions dans leur natu-
relle fignification.Qiie J.C.a voulu qu’on s'ar-
rêtât à la lignification naturelle des termes f
il eft impofiible que fi nous fuivons là volon-
té, nous puiilîon^comioître les fecrets des
cœurs par (V velation, & être Scrutateur des
cœurs & des penfées, pour une même chofe.
En troifiéme lieu , les Prophètes avoient
donné cette idée du Dieu fouverain , qu'il
étoit le Sauveur, &le feul Sauveur de la
de Jefut - Chrijf. St
terre. C’eft ce qu'Ifaïe exprime , lors qu'il
die : "Regardez- moi y vous toutes les extrémitez
de ta terre , & vous ferez fauvées. Car je fuis
le Seigneur , & il n'y en a point d'autre. C'eft-à-
dire évidemment , il n'y a point d'autre
Seigneur pour vous fauver. J’avouë que le
Prophète dans cet endroit fait allufion aux.
idoles Payennes, incapables de fauver ceux
qui mettoient en elles leur confiance : Mais
cela n'empêche pas qu'il n'établiiîe ce prin-
cipe général , que Dieu eft Je feui qui peut
fauver les extrêmitez de la terre. Si l'on en
doutoit,on n'auroit qu'à conliderer ces paro-
les de Dieu parlant par le même Prophète :
Ne fuis-je pas L'Eternel ? Et y a-t-il un autre
Dieu que moi ? il n'y a point d'autre Dieu jujle &
qui fauve y fi ce%neftmci. Or non- feulement
J. C. prétend fauver les hommes » mais
il fe nomme leur Sauveur par excellence.
Peut-on s'empêcher de reconnoître qu'il s’at-
tribue un titre que le Dieu d'Ifraël s'éioit re-
fervé pour lui leul ? Non fans doute ; on
en conviendra , pour peu qu'on y faiTe de
férieufes reflexions. Car je demande , lors-
que les Prophètes pour confondre la fuper-
ftition & l'idolâtrie de ceux qui mettoient
leur confiance aux Idoles , avançaient ce
principe , qu'il n'y avoit point d'autre Sau-
veur que le Dieu d’Ifraël , prétendoient- ils
parler pour toujours , ou Amplement pour
le tems d'alors ? S'ils parloient feulement
pour le tems d'alors , il s'enfuit que les rai-
fons dont Dieu fe feiwoit alors pour tipnfon-
dre les idolâtres, ne font plus véritables &
légitimés : Il s'enfuit qu'un oracle devient
faux précifement lors qu'il s’accomplit. Car
cet oracle , Regardez vers moi , toutes les ex-
trémité^ de U terre 3 & votes ferez, fauvées , &ç<,
Si _ Traité de la Divinité
Car je fuis le Seigneur , & il n'y en et point Vau-
tre > exprimant la vocation des Payens , ne
s'accomplit que depuis ia manifeltation du
Meflie : Et c'efi depuis la manifeftation du
Mefiie,qu'il y a un autre Sauveur & un autre
Seigneur que le Dieu d'Ifraël, qui avoit par-
le dans cet oracle. Ainfî il s'enfuivroit de-là,
que cet oracle deviendroit faux précifemenÉ
lors qu'il s'accomplit. Que fi les Prophètes
ont parlé pour toujours , & fi ce principe
efi d'une perpétuelle vérité : Un y a point d' au-
tre Dieu jufie & qui fauve, fi ce n'efi le Dieu
d'ifraïl : je demande comment on pourroit
fe difpenfer de regarder comme un blafphe-
mateur celui qui n'étant point le Dieu d'If-
raëî , fe dit néanmoins un Dieu jufte & qui
fauve, ou plutôt le Sauveur du monde , ce-
lui qui fauve les extrêmitez de la terre. On
dira qu'il fe dit un Sauveur fubalterne. Mais
je demande encore le delfein de Dieu , lots
qu'il dit , Il n’y a point d’autre Dieu jufie & qui
fauve, fi ce n'efi moi. Son defifein n'efi- il
point d'exclure auifi les Dieux & les Sauveurs
lubalternes ? Et s'il eut pris fancaifie à quel-
qu'un en ce tems-là de regarder un Prophète,
ou Moiïe le plus grand des Prophètes,,
comme un Dieu & un Sauveur fubalterne,
par le minifiere duquel Dieu avoit racheté
ion peuple , &: de le fervir après fa mort
pour cette railon : n'auroit-on pas pu re-
drelfer ce fuperfiitieux , par ce principe fi
généralement énoncé , Il n'y et point d'autre
Dieu jdfie & qui fauve, fi ce n'efi le Dieu d'Ifraël ?
Il efi donc vrai que les Prophètes ont pré-
tendu exclure les Sauveurs & les Dieux fubal-
ternes j car aulïï la plupart des faux Dieux
des Payens étoient dans ce rang : Il efi vrai
que le fens des Prophètes a été qu'il ne fai-
de Jefm - Chrifî. gj
loit reconnoître qu'un feuî Dieu & Sauveur,
qui eft le Dieu d'Ifraël ou le Dieu fouverain j.
& qu'ainli celui qui fans être le Dieu fou-
verain, fe dit le Dieu & le Sauveur de toute
la terre , ne prend pas feulement le nom de'
Dieu -, mais encore le prend avec l'idée la.
plus propre que les anciens oracles lui euftent.
attachée.
En quatrième lieu , les Prophètes, pour
diftinguer le Dieu fouverain, de tout autre ,
( car c’eft du Dieu fouverain , & point d'au-
cun autre qu’ils nous parlent ) l'apellent*
Celui qui eft le premier & le dernier ; & chacun
fçait que Jefus-Chrift prend ce titre jufqu'à
cinq fois au Livre de l'Apocalypfe. Or pour
faire voir qu'en cela Jefus-Chrill s'attribue
les qualitez qui forment l'idée propre du
Dieu fouverain , il ne faut que conftderer
que les Prophètes ont donné au Dieu fou-
verain , ce titre comme un titre qui lui eft
propre , & incommunicable à tout autre.
Cela paroît par piufteurs railons. Première-
ment,chacun demeure d'accord, que jufqu'à
Jefus-Chrift ce titre n'avoit jamais été don-
né à aucun autre qu’au Dieu fouverain. L'u-
fage l'avoit donc rendu propre au Dieu fou-
verain. En fécond lieu , il n'y a point de
cloute que fi quelqu'un avant Jefus-Chrift
l'eut ufurpé , il auroit été taxé d'impieté.
Il faut donc que ce titre fût regardé comme-
étant propre au Dieu fouverain. Pour une
troifîéme , on ne peut nier que li aujour-
d’hui quelqu’un s'avifoit de le pré3dre , on
ne l'accusât de blafphême. D’où il s'enfuit
encore , que malgré qu'on en ait , on recon-
noît que ce titre eft confacré à Dieu., On di-
ra peut être , que fi quelqu'un le prenoic.
aujourd’hui > il feroic impie, parce qu’ilt
§4 Traité de la Divinité
feroit tort à Jefus-Chrift à qui il apartienf*
Mais s’il faifoit tort à Jefus Chrilt , il feroit
tort encore davantage à Dieu , à qui princi-
palement il apartient. Ht puis lî un homme
qui l'ufurperoit aujourd'hui faifoit tort à
Jefus- Chrill : un hômme qui l'auroit ufur-
pé avant la venue de Jefus-chrift, auroit fait
rort au Dieu fouverain. Et dé- là il s'enfuit
invinciblement , que malgré qu'on en ait, on
eft toujours obligé de regarder ce titre com-
me étant confacré au Dieu fouverain. En
quatrième lieu , ce titre fe trouve placé en-
tre les éioges de Dieu , & dans les endroits
où Dieu veut relever fa gloire & fa majefté
fouveraîne. Si ce titre ne fait rien à ce def-
fein , pourquoi efTil mêlé aux traits de ces
pompeufes & magnifiques defcriptions de la
gloire de Dieu ? Et iï ce titre fert à exprimer
la majefté, la grandeur & la gloire de Dieu,
n'eft-il pas vrai de dire qu'il eit particulière-
ment confacré à l’Etre fouverain , 8e qu'on
ne peut i'ufurper fans blafphême ? Ajoûtez à
cela, qu'il ell tellement confondu avec les
autres attributs propres du Dieu fouverain ,
qu’il n'eft pas polïible de l'en diftinguer, fans
faire une efpece de galimatias des plus beaux
oracles des Prophètes. Car tantôt il ed mêlé
avec fa puiffance : comme lors qu'il elt dit:
Qui eft celui qui a, travaillé Cr fuit cela s C'eji ce-
lui qui apelle les générations des le commencement.
Je fuis le Seigneur , je fuis le premier , & je fuis
avec les derniers. C'eji moi. Tantôt il ell joint
aux ca^éteres de fa grandeur & de fa majef-
té : comme lorfque le Prophète parle de
cette forte : Le Seigneur parle atnfi , le Roi d'if-
ra’el , fon Rédempteur , l' Eternel, le Dieu désar-
mées : je fi uis le premier & le' dernier , Ô* il ri y
a, point d’autre Dieu que moi : & qui ejl fmblakle.
de Je fus - Chrift.
à moi ? Vous voyez qu’après avoir dit , Je
fuis le premier C^1 le dernier , Dieu ajoûte , Qui
ejl fembUble à moi ? Pour nous aprendre que
perfonne que lui ne poflede la majefté & la
gloire qui eft contenue dans ce titre , &
dans les autres titres qui raccompagnent.
Tantôt Dieu mêle la gloire de ce titre avec
la merveille de la création , pour s’attribuer
l’une & l’autre : comme lors qu’il dit :
'Ecoute-moi , Jacob ; & toi , lfraël , me j‘ apelle :
c’efi moi qui fuis le premier , & qui fuis le der-
n er - & c’ejl mu main qui a fondé la terre , &c.
En cinquième lieu * Dieu fe fert de ce titre
pour exprimer fon unité. Car voici l’expofi-
tion qu’il en donne : Il n'y a point de Dieu qui
ait été formé avant moi , & il n'y en aura point
après moi. Que fi ce titre n’étoit point propre
à Dieu , comment pourroit il emporter fbn
unité ? Jefus-Chrift en fe difant le premier
& le dernier , prend ce titre dans un même
fens que les Prophètes l’avoient pris ; ou il
le prend dans un autre fens. S’il le prend dans
un autre fens , il jette les hommes dans l’er-
reur & dans l’idolâtrie par des paroles cap-
tieufes ; il eft coupable de blafphême , puis
qu'il s’attribue abfolument un titre qui ne
lui .convient qu’avec refhiétion ; 'il change
de fon autorité la lignification des termes
confacrez par un ufage divin ; il fait ce que
jamais homme ne fit depuis la naiffance du
monde , qui eft de changer la lignification
connue & ordinaire des ternies, fans en aver-
tir perfonne i il ouvre la porte de Impiété
& du blafphême à tout le monde. Carcom-
me il s’attribue les titres qui entrent dans l’é-
loge du Dieu fouverain ^ en changeant men-
talement la lignification connue des paroles
de l’ancien Teftamenc > rien n’ernpêchera
$5 Traité de la Divinité
que fuivant (on exemple je ne m'attribue les
titres qui entrent dans Pelage de Jefus Chrift,
en changeant félon ma fantaifîe par la pen-
fée , la lignification la plus connue des ex-
prenions du Nouveau Teftament. Que fi Je-
fus-Chrift en fe difant celui qui eft le premier
&r 1# dernier , prend ce terme dans le fens
que les Prophètes Pont pris , il s'enfuit qu'il
fe caraélérife par un titre qui avoit 1er*
vi aux Prophètes à exprimer l’unité de Dieu,
fa gloire & fa majefté : il s'enfuit que Jefus-
Chrift le prenant , empêche qu'il ne convien-
ne plus au Dieu d'Ilraël auquel les Prophè-
tes l'ont attribué , & qu'ainfi le langage de
ceux-ci devient faux & contradiéloire. Car
fi le Dieu d'ifraëi eft le Dieu , avant 5e après
lequel il ne s'eft point formé d'autre Dieu :
comment Jefus-Chrift eft-il Dieu , 5e com-
ment eft il aulfi à fon tour un Dieu , avant
Se après lequel il ne s'eft point formé d'autre
Dieu ? Certainement ou Jefiis - Chrift eft. le
Dieu fouverain , ou Jefus-Chrift ne peut s'at-
tribuer ce titre fans blafphême , parce que ce
titre fait partie de l'idée propre 5e véritable
que les Prophètes ont donnée de l'Etre fou-
verain. Nous n'ajouterons pas ici 3 que fupo-
fé que Jefus-Chrift foit un fimple homme ,
on ne fçauroit comprendre j pas même de-
viner , en quel fens ce titre pourroit lui con-
venir. Car ou il s'agit là d'une priorité &
poftcriorité de tems , ( on me permettra
bien ces termes barbares dans une matière
fi difficile ) ou il s’agit d'une priorité ou pof-
teriorit^Üe dignité , ou il s'agit de l'un Se de
l'autre : & lequel des trois que l'on dife , ce
titre ne fçauroit convenir à Jefus-Chrift fim-
ple homme. S'il s'agit d’une priorité &
d'une poileriorité de tems, le fens de ces
t „ . de Je fus - Chrift. *7
paroles eft , je fuis le premier en durée , &
je fuis le dernier en durée. Mais comment
pourra- t-on dire que Jefus-Chrift eft le pre-
mier en duree , lui qui a été formé dans le
fein de Marie , dans l’accompliffement des
terris ? S il s agit d une priorité & d’une pos-
tériorité de dignité, le fens de ces paroles
ne peut être que celui-ci : Je fuis le premier
& le dernier en dignité. Et comment Jefus-
Chrift eft-il le dernier en dignité , lui qui
ert la perfection même,& tellement élevé au-
deflus des Prophètes, que Jean-Baptifte le
plus grand des Prophètes, ne fe reconnoilfoic
point digne de délier la c©uroye de fes fou-
Ijers? Que fi on l’explique <k l’un & de
l’autre de ces deux prioritez & pofteriori-
tez , ou le fens de ces paroles fera celui-ci :
Je fuis le premier en tems , & le dernier eii
dignité ; & alors la propofition elt faufile : ou
Je fens de ces paroles fera celui-ci : Je fuis le
premier en dignité , & le dernier en tems ;
& alors la propofition eft encore fauffe. Car
comment Jefus - Chrift eft il le dernier en
tems ? Eft-il le dernier des hommes ? Non ;
car il y a plufieurs hommes qui naiffenc
après lui. Eft-il le dernier des/ervireurs de
Dieu ? Non ; car il y a plufieurs Apôtres
& Prophètes de la nouvelle Alliance qui
viennent après lui. Ou enfin le fens de ces
paroles fera celui-ci: Je fuis le premier & le
dernier en tems &c en dignité , &: le fens en-
core fera faux. Car fi Jefus - Chrift n’dl
point le premier & le dernier en tem v fi
l’on ne peut point dire non plus , qu’w'ôic le
premier & le dernier eu dignité s il eft
doublement faux qu’il foit le" premier, & le
dernier en tems & en dignité tour à la fois.
Mais il ne s’agit pas ici de la vérité des pa-
88 Traité de la Divinité
rôles de Jefus-Chrilè , mais bien de Pim-
prelïion que ces paroles pouvoient & de-
voient faire fur dos hommes inllruits par les
Prophètes. Nous foûtenons qu’entendant je-
ftis Chrilf , qui fe nomme fi fouvent & avec
tant d’empreffement le premier & le der-
nier, ils n’ont pû croire autre chofe , fmon
qu’il ufurpoit un des titres les plus propres
de l’Etre fouverain.
Cette confideration devient beaucoup plus
forte , lors qu’on ramafife tous ces grands
titres , par lefquels Dieu caraftérife fa gloi-
re dans les oracles des Prophètes , celui
de Dieu , de Seigneur , de Sauveur , de Ré-
dempteur ■'flfraël , de Dieu qui fauve les
extrémités de la terre , & vers lequel les
bouts de la terre doivent regarder pour être
fauvez , de Dieu qui a fait les fiécles , ou qui
apelle les générations , celui qui ell le pre-
mier & le dernier , celui par qui toutes
chofes ont été faites , celui qui fonde les
cœurs & les reins. Car deux chofes font
très-évidentes. La première eft , que tous
ces noms forment l’idée que les Prophètes
nous donnent du Dieu fouverain. La fécon-
dé , qui ell une dépendance de cette premiè-
re , ell } que quiconque s’attribue tous ces
titres glorieux & magnifiques , &: qui fe die
Dieu avec cela , prend évidemment le nom
de Dieu , non dans un fens équivoque , non
dans un fens métaphorique , mais avec le
fens & Ridée que les Prophètes lui Ont at-
tachés :^de forte qu’il devient coupable de
J’impietVdes hommes , fi les hommes vien-
nent à le prendre fauffement pour le Dieu
fouverain. Ou donc les Juifs n’ont point dû
s’opofer à l’impiété , à l’idolâtrie , aux
‘blalphêmes j ou ils n'ont pû s'empêcher de
prononcer
de Jefat - Chrifî.
prononcer fentence de condamnation contre
Jefus-Chrill, s'il a parlé comme Tes üifci-
ples parlent & le font parler dans la fuite *
ou en tout cas on n’a pu s'empêcher de fe
déclarer contre fes Difciples , contre leur
Evangile >& contre leur Religion, fi évidem-
ment convaincus de blafphême. Mais com-
me nous avons fait voir ci defïus , que Je-
fus-Chrilt s'ell donné le nom de Dieu dans
un fens propre , parce qu'il s’elt attribué
les titres les plus propres de Dieu , nous
allons montrer dans le Chapitre fuivanr,
que les Apôtres ont apliqué à Jefus - Chrill
l'idée- propre de Dieu , en faifant voir qu'ils
l'ont reprefenté comme égal à fon Pere. Ce
qui ne peut fe dire que de celui qui elt véri-
tablement & proprement Dieu*
CHAPITRE IV,
T roifiême preuve , prifi de ce qu'on fait Je fus- Chri§
égal à. Dieu,
SAint Paul ne fait point de difficulté de
dire, que Jefus-Chrift n'a point réputé
à rapine d'être égal à fon Pere. Nous ver-
rons dans la. fuite de cet Ouvrage l'inutilité
& la faulfeté des défaites de ceux qui veu-
lent donner des explications violentes à cet-
te expreffiou , il n'a point réputé a rapine. Ce-
pendant de quelque manière qu'on entende-
ee terme.,, il nous fera toujours! permis de:
fupofer ,. que l'on attribue à jefi#- ChriR.
quelque efpece d'égalité avec ion Pere , le-
quel ell irrconteftablement le Dieu fouve-
rain.
On dira peut-être , que c’eft ici une feulé
expreflion fans confequence. & même u uei
Tarn*, EU. m
<9$ T retifê de la Divinité
expreflîofi qu’il ne faut pas prendre tottt-à-
fait dans la rigueur du fens littéral : qu'il
fe peut trouver des exemples d'une pareille
exprefiion , qui ne lignifie point une égali-
té rigoureufe & proprement dite avec Dieu :
qu'on en lit même un exemple dans Home-
re , Auteur Payen. Tout cela ne fert de rien*
Premièrement on a mauvaife grâce de citer,
un exemple tiré d'Homere. Les Livres des,
Payens , &r fur-tout les Livres des Poètes >,
font , comme chacun fçait > tout pleins d'im-
pieté &r de blafphêmes : &• c'eft là précifé-
mentce qui éleve les Livres de, l'Ecriture 3.
dont le caraétere eft de diftinguer infiniment
Dieu de la créature , en n'attribuant jamais,
à la créature ce qui peut convenir à Dieu >,
ce qui les éleve , dis - je , au - deffus de tous,
les Livres humains , où tantôt l'on confond
Dieu avec les hommes j & tantôt l'on éle-
vé les hommes au-defïus de Dieu. D'ailleurs
il eft remarquable , que^celui qui employe.:
cette façon de parler , c'eft Paul , c'eft - à-
dire, l'homme du monde qui fernble le plus,
donner à la grâce , & raporter tout à la,
gloire de Dieu. Nous avons dit-il , ce trefor
en des vaijfiaux de terre , qu’il apparoiff' que
l’excellence de cette force vient de Dieu , & non
point de nous. Un homme, qui eft en garde
pour s*empêcher de rien attribuer aux cau-
fes fécondés , de la louange qui apartient à
Dieu , n'aura garde d'employer legerement
une exprefiion qui afibcie le Créateur à la
créatufi , en faifant celle-ci égale à ceJui-lè..
En troifiéme lieu , afin que. vous ne croyez
pas qu'elle lui échape par hazard , confide-
xez qu’elle eft conçue d'une maniéré fingu-
liere , & que c'eft une expreftion qui ne
vient pas naturellement dans l'efprit.- Mais,
de Jefm -Chrift. çï
peut-être que c’eft ici une hyperbole. Si
c’eft une hyperbole , c'eft une hyperbole
qui intereife la gloire de Dieu. Quand on
ne reproche autre chofe à l'hyperbole , fi
ce nJefi qu’elle manque de vérité , étant exa-
minée à la rigueur ; ce n’eft rien : mais il
ne faut pas qu’on lui puilTe reprocher d’être
impie & blasphématoire. Ainfi REcriture ne
dira point qu’un homme Toit bon , fage ,
puiflant , &c. comme Dieu , par le danger
qu’tl-y a: que ces expreflions ne faflent une
impreffion contraire à la gloire de cette
Efifence fouveraine. Les Ecrivains du Vieux
Teftament ont évité cela avec beaucoup de
loin. Ceux du Nouveau doivent l’éviter
avec un plus grand foin encore ; parce qu’il
a été dit rque fous cette Alliance toutes
chofes feront abaiffées , 8c que Dieu feroic
fouverainement élevé.
Mais enfin je m’arrête à trois confidéra-
tions principales fur ce fujet. La première
eft , que Dieu avoit folemnellement déclaré'
par la bouche de fes Prophètes , que rien
n’étoit femblable à lui.. Il ne l’avoit pas
dit une fois ou deux , mais il l’avoit mille,
fois répété. Il l’avoit dit d’une maniéré ca-
pable de confondre les idolâtres. Il en avoit
fait le grand principe de fa Religion. Saint
Paul le lçavoit. Il avoit. lu & relu les an-
ciens oracles. Cependant S; Paul ofe ré-
pondre à cette, voix du Ciel , §h*i eft fimbUble
à moi ? en difant hardiment , que fefus-
Chrifi n'a point réputé et rapine d’être^gal à ce
grand Dieu,,
Ma fécondé confédération eft', que cet
Apôtre ne pouvoit ignorer la rai fon , ou fii
l’on veut , le prétexte pour lequel Jefus-
Ohrift avoit. été. premièrement accufé. 8&
H, ij;
$?.' Traité de la Divinité
condamné des Juifs, qui elt , qu’il fe fai-
fou égal &r fçmbîable à Dieu. C’étoit là ua
prodigieux fcandale pour des hommes qui
avoient entendu Dieu dîfànt par (es Prophê»
tes : Qui ejt rimbUble à moi ? Saint Paul fait
ce qu’il peut pour attirer les Juifs dans TEr
glife Chrétienne : mais au lieu de julhfier la
Religion Chrétienne du crime d’égaler la
créature au Créateur , dans un tems ou cela
feroit finéceffaire ta pour le falut des honv
mes , & pour la gloire de D.ieu , il pro-
nonce , que Jefus-l hrji n'a point réputé à ra~.
fine d'être égal à Dieu. Cet homme qui dé-
chire (es vêtemens , lorfque dans une autre
occafion on le prend pour Mercure, qui
eft un Dieu fubalterne des Payens , ofe-t-il
égaler une fimple créature au Dieu fouve-
rain ? Ses hyperboles ne font elles pas bie*a
édifiâmes ? Ne prend il pas bien fon tems
pour !es débiter ? Et n’a-t-il pas bonne grâ-
ce de vouloir faire l’Orateur aux dépens de
la pieté & de la gloire de Dieu l
Enfin, nous di ions en troifiéme lieu, que
les autres exp refilons des Apôtres font uo
jufte commentaire de celle ci i & que com-
me les Difciples de Jefus-Chrift n’attribuent
pas feulement à ce dernier le Nom de Dieu,,
mais lui donnent encore ce nom avec l’idée
que les Prophètes lui ont attachée , & que
les Apôtres donnent à Je fus Chrill des titres
qui ne peuvent lui convenir , à moins qu’il,
lie foit en effet égal à Dieu : il ne faut point
doyter çpe Saint Paul ne prenne ici ce ter--
me dans un fens propre & littéral.
Mais enfin ou les Chrétiens adoptent cet*
te exprefïion , ou ils ne l’adoptent point..
S’ils ne l’adoptentpoint , il faut donc qu’ils
froyent que Saint Paul a mal parié 5 Sc a! or/.
de Je fus - Çhrijî.- >3
Ils renverfent un principe fondamental de
leur Religion, qui eft que Saint Paul a été
infpiré par le Saint - Efprit. Que s'ils adop-
tent cette expreflion , il s'enfuit que nous
pouvons croire que les. autres Difciples ont
parlé de la même forte : & cela étant nous
leur demandons , H les Juifs qui ont entendu
les Apôtres parlant ainfi , n'ont pas été fon-
dez à les traiter d'impies & de blafphema-
teurs , lorfque d'un coté ils voyoient que
Jefus-Ghrift étoic une fimple créature , &•
que de l'autre il étoit égalé au Dieu fouve-
rain.
Voici quatre j.ugemens que les Juifs ont
pu faire avec raifon fur ce fujet. Première-
ment ils jugent que Jefus-Chrift eft une finv-
ple créature on en convient. En fécond-
lieu , ils jugent qu'on ne peut point dire
d'une créature fans impiété, qu’elle eft égale-
à Dieu : c'eft Dieu lui même qui nous l'en,-
feigne , Qui eft fembluble à moi? Ou , A qui me
feriez. - vous fembfabie ? En troifiéme lieu , ils
jugent que les Difciples de Jefus Chrift éga-
ient la créature au Créateur. Cela paraît
par l'exprelTion de Saint Paul. En quatrième;
fieu , ils jugent que les Difciples de Jefus-
Chnft doivent être condamnez de blafphê--
me. Ce dernier jugement eft une juiie &’
naturelle conclufion des trois autres. Lorl-
que Dieu dit , Qui eft fembm&le. à moi ? il n'en-
tend pas exclure en général toute, forte de;
relftmblance y il n'exclud point la relfem-
blance de conformité & d'analoa^e > car
nous reflêmblons à Dieu , qui eft , qui agit
qui penfe , parce que nous fômmes , que
nous âgiftbns, que nous penfons : mais il;
entend exclure la relfemblance d'égalité. Ejt
q'eft précifément cette reflemblance d'égali?
24 Traité de la Divinité
té que vous choifilfez pour l'attribuer à' une'
créature , Iorfque vous dites _ que Jefus-
Ghrijl ri a point réputé à rapine d’être égal à
Dieu. Car ou vous lui attribuez cette reflem-
blance d'égalité , ou vous lui attribuez cette
reflemblance d'analogie , qui confîfte en ce-
qir'on a quelque raport avec Dieu , plus ou
moins , félon qu'on a plus ou moins de de-
grez de perfeétion. Si vous lui attribuez cet-
te relfemblance d'analogie feulement , vous
ne dites rien , les hommes & les Anges
refifemblent à Dieu de cette maniéré 5 ôz
jamais pourtant aucun des hommes & des
Anges n’a pu ou n'a dû s'exprimer de cette
maniéré. Et puis ce feroit une extravagance
de dire en ce fens : Nous ne réputons point
à rapine d’être égaux ou femblables à Dieu.
Il relie donc que vous lui attribuiez la ref-
femblance d'égalité félon la vérité & la for-
ce de i’expreifion. Car on exprime bien
quelquefois le mot d'égal far celui de fem-
biable ; comme Iorfque les Prophètes di-
rent , ^4 qui le fejiez-vous femblable ? mais on
n'exprime point ie~ nom de femblable pris
pour relfemblant , pour conforme , par ce-
lui d'égal. L'homme eft femblable à Dieu^
de cette reifemblance d'analogie , puis qu'il
porte l'image de Dieu : cependant on ne dit
point que l'homme foit égal à Dieu. On ne
peut point dire ici , que cette égalité eft une-
égalité figurée & métaphorique. Cela eli
froid. I. C. n'a point réputé à rapine d'être
égal à©ieu par figure & par métaphore , eft-
une propofition abfurde & ridicule. Et puis,
les figures deviennent impies, Iorfque d'un
côté elles n'ont jamais été employées, & que
de l'autre elles prefentent un fens contraire
à, la gloire de Dieu. Enfin les Juifs n'écaanf
dt Jèfûs - Clirîft. $$■
pas coupables de parler comme les autres
hommes , & fur- tout comme les Prophêces-
de Dieu , qui les ont inllruits , ils ne le font
pas aulïi de croire qu’on ne peut fe dire égal
à Dieu j fans ou qu’on foit Dieu , ou qu’on
faflfe tort à Dieu. Qu’ils croyent que les
Difciples tiennent ce langage de Jefus- Chrift , .
ils ne peuvent non plus s’en difpenfer. Car-
pourquoi les Difciples parlent - ils de cette.-
maniéré , s’ils ne veulent point qu’on leur,
attribue ce langage ? On dira , qu’ils s’explb
' quent allez en d’autres rencontrestnous foute-
nons premièrement, .que quand ils fe feroient
mille & mille fois expliquez; , cette propo-
rtion ne laifieroit pas d’être contraire à la-
gloire de Dieu vil y a quelque créature qui peut'
ne pas réputer à rapine d'être ég*i à Dieu. Je r
fouriens d’ailleurs qu’ils renverfent d’une:
main ce qu’ils bêtifient de l’autre Au fonds ,
ü 'efus-Chrift n’eft point égal à Dieu , & fo
c’eft un crime de le penfer , pourquoi le di-
re ? Cette expreflion à quoi étoit-elle necef-
faire ? Etoit - elle neceflaire à la gloire de-
Dieu ? non; car elle ravale au contraire la.
Divinité , du moins fi l’on y attache l’idée-
que les hommes y ont toujours attachée,,.
Etoit - elle néceflaire pour élever Jefus-
Chrirt ? Mais Jefus-Chrift ne peut - il être-
élevé fans qu’on le mette au niveau du D:eu
fouverain ? Etoit ce pour montrer la vérité;
& l’accomplifiement des anciens oracles ?
'Mais ces oracles avoient tant de fois pro-
noncé qu’il n’y avoit qu’un feul Ûibu , 8c
qu’il n’y avoit rien de pareil à lui. Etoit-ce
pour édifier les hommes ? Mais les hommes:
peuvent ils être édifiez de voir égaler une
'créature au Dieu fouverain? Saint Pierre 8c :
Saint . Pau] font les Difciples de Jefus-Chriiia-.
$6 Traits de la Divinité
les Minières , fes AmbalTadeurs , & Huas
doute qu'ils tiennent dans l’Eglife le pre-
mier rang après Jefus - Chrift. Cependant fi
S. Pierre ou S. Paul nous difoit : fene réputé
point a rapine d'être égal à fefus-Chrifl r nous
le traiterions de blafphémateur. Dieu , le
Dieu fouverain ell infiniment plus élevé au-
deffus de Jefus-Chriii: , que Jefus-Chrilt ne
l’eft au deffus d’un de fes Apôtres, Si donc
cet Apôtre feroit accufé d’impieté, s’il fe
difoit égal à Jefus-Chriîl : celui - ci femble-
aufii le devoir être , s’il ofe dire qu’il n’a
point réputé à rapine d’être égal à Dieu.
CHAPITRE V.
Quatrième preuve , prife de ce que Jefus -Chrifl
s'eft fait adorer .
MAis pour montrer encore mieux, que
c’eil dans un feus proprement dit , que
les Difciples ont égalé Jefus-Chrift à Dieu ,
& que Jefus-Chriil s’eil égalé lui - même à
l’Etre fouverain , ne nous contentons point
d’avoir remarqué, qu’il s’ell attribué les
noms & les titres qui avoient été confacrez
au Dieu fouverain , montrons encore qu’il
a prétendu, aux mêmes hommages..
Il eit certain qu’on adore Dieu , & qu’on
n’adore que Djeu. Quand les hommes ont
prétendu à cette adoration , ils ont par-là
même prétendu êrre des Dieux : & quand
ils n’$;t pas prétendu être des Dieux , ils
^n’ont pas prétendu à l’adoration.
Quand donc nous n’aurions point fçû juf-
qu’ici que Jefus-Chrill veut être regardé
comme Dieu , nous n’en pourrions point
douter, torique. nous voyons qu’il exige
de Jefus-Chrijî.
des hommes , qu’ils lui rendent cette adora-
tion. Les Evangiles raportent qu’après fa
irai {Tance il fut adoré premièrement par des
bergers de Bethléem , & enfuite par des
Mages. On ne doit point lui imputer une
adoration , qu'il ne paroifFoit pas être en
état d’empêcner. Mais ces mêmes Evangiles
nous aprennent qu'il fut plufieurs fpis ado-
ré pendant fa vie ; ils ajoûtent que non-
feulement il'eft permis de Radorer , mais
^encore qu'il a été commandé à tous les An-
ges de lui rendre cet hommage.
Si Jefus-Chrift eft le Dieu fouverain , il a
raifon de fe faire adorer» Mais s'il n’eft pas
le Dieu fouverain , on ne peut fans une ef-
pece de facrilege , lui rendre l’adoration qui
eft dûë à Dieu , & qui n’eft dûë qu'à Dieu.
Certainement quand tout le refte feroit fu-
portable , ceci ne le feroit en aucune façon ,
puifque s’eft s’ériger en Dieu fouverain, non-
feulement par fes paroles , mais auffi par fes
actions.
Un homme qui auroit la hardieffe de
prendre le nom du Roi , quoiqu’il fût fu-
jet dans un Etat qui reconnoîtroit un légi-
time Monarque , feroit alîurément très-cri-
minel. Il le feroit bien davantage , s’il ofoie
prendre les titres qui font confacrez à mar-
quer la grandeur de fon Maître : comme
ft étant en Fance , il Te qualifioit Roi de
France , Roi de Navarre , &c ou fi étant
en Autriche , il fe nommoit Roi de Boheme,
Roi de Hongrie , &c. Mais il feroit plus cri-
minel encore, s'il vouloir outre (ièla être
{irai té véritablement en Monarque , s'il fe
faifoit traiter de Majefté , & qu'il fe fît fer-
vir à genoux , comme font quelques Rois
dans leurs Etats. Alors il n'y auroit plus au-
Tome III, l
*f% Traité de la Divinité
cun moyen de dilfimuler un tel attentat , &
il faudroit ou renoncer à la fidelité qu'on
doit à Ton Roi légitime , ou traiter cet hom-
me d'uiurpateur & de criminel de kze-Ma-
jefté.
On peut dire qae les Juifs ont eu deux
raifons pour une, de traiter ainfi Jefus-Chriit.
Premièrement , le refpeét & la fidélité qu'ils
doivent au Dieu fouverain , ne pouvoient
fouffrir qu’ils permiffent à un fimple hom-
me ou à une fimple créature , d'ufurper les
hommages qui ne font dûs qu'au Dieu fou-
verain : & d'ailleurs , l'obéïifance qu'ils dé-
voient à la Loi 3 ne leur permettoit point
d'avoir d'autres Dieux devant la face du
Seigneur.
Il n'y a que trois cho fes que l'on puiffe
répondre à cela. Il faut ou que l’on nie que
l'adoration foit un hommage propre au Dieu
fouverain ; ou qu'on dife que Jefus - Chrift
n’a pu prétendre fe faire adorer ; ou qu'on
prétende que Jefus - Chrift n'a pas voulu être
adoré dans le même fens & de la même ma-
niéré que le Dieu fouverain. Cependant on
ne peut rien dire de tout cela avec quelque
fondement.
Car fi l'on dit que l'adoration n'eft pas
un hommage propre au Dieu fouverain : je
demande, y a t-il quelqu’autre que le Dieu
fouverain , qui ait jamais été adoré? On ré-
pondra peut être que l'Ange qui aparut aux
Patriarches , & enfuite à Moïfe , a été ado-
ré, quoiqu’il ne fût qu'une fimpie créatu-
re. M éh c’elt fupofer une chofe qui eft ex-
trêmement comelïée. L'Ange qu'ont adoré
les Patriarches premièrement , & enfuite
les Ifraëlites au pied de la Montagne de Si-
jtt 3 eft k Pieu fouverain ? puis qu'il eft le
de Jefus- Chrïft.
Dim pojfeffeur du Ciel & de la terre , la frayeur
tflfaac3 le Juge de toute la terre , celui en la
préfence duquel Abraham reconnoît qu’il
lî’eft que poudre & que cendre : Celui qui dit de
lui même : Je fuis le Dieu A' ^Abraham , d' ljaxc
& de Jacob ÿ & celui-là même qui fait en-
tendre cette voix au peuple d'Ifraël prorter-
né dans la plaine : Je fuis l'Eternel ton Bien qui
t'ai retiré hors du pats d'Egypte 3 &C. C'eit l’An-
ge de l'Eternel , qui dit du milieu du buirtfon :
Je fuis le Dieu d’ Abr iham , d’ifaac & de Jacob ;
l'Ecriture le dit en propres termes : & les
Chrétiens ne peuvent douter que celui qui
parioit ainfi , ne fût en même tems le Dieu
fouverain, ayant entendu Jelus-Chrift qui
tire cette conféquence de ce partage , Btn i
n'efl point le Dieu des morts , mais le Dieu des
divans -, & qui par conféquent reconnoît que
celui qui parioit dans le buiflon , étoit le
Dieu fouverain. Il ert l'Ange de l'Eternel ,
félon le texte. Il ert: le Dieu fouverain , fé-
lon Jefus-Chrift : & l'un & l’autre dans nôtre
feajtiment.
Au rerte , un hommage propre & confacré
à Dieu, ert un hommage que les Fidèles
n'ont jamais rendu qu'à Dieu. Or les Fidè-
les n'ont jamais rendu qu'à Dieu l'adora-
tion. Donc l'adoration ert: un hommage pro-
pre & confacré à Dieu. D'ailleurs , un hom-
mage qui ne peut être rendu à la créature
fans idolâtrie , etl un hommage proprement
confacré à Dieu. Or l'adoration ert de cette
efpece. Cela parole de ce que l'idolâtrie des
Nations confirtoit à rendre cet hommage à
4’autres qu'au vrai Dieu.
On dira ici ce qu'on répond ordinaire-
ment fur ce fujet , qui ert qu'il faut dirtin-
guer double adoration : une adoration
* ij
1 03 Tvaité de la Divinité
que je nommerai fubalterne , parce qu'elîé
le rend à des êtres fubalternes j &: une ado-
ration que nous nommerons fouveraine, par-
ce qu’elle ne fe rend qu’au Dieu fouverain.
Premièrement , cette diftinélion ne fert de
rien , puis qu'il eft facile de faire voir que
Jefus-Chrift: s'eft fait rendre la fouveraine
adoration. Ce qu'on peut faire voir en dis-
tinguant une triple adoration : une adora-
tion de penfée , une adoration de parole ,
une adoration d'adtion. Celui qui veut qu'on
penfe de lui ce qu'on penfe du Dieu fouve-
rain j fe fait adorer comme le Dieu fouve-
rain. Or Jefus-Chrift veut qu'on penfe de
lui ce qu'on penfe du Dieu fouverain. Je le
prouve. Jefus-Chrift s’attribue d'être égal
au Dieu fouverain ; il s'attribue d'ailleurs
fes qualitez , fa toute-puiftance , fa toute-
fcience , &c. il veut donc que l'on penfe de
lui ce que l'on doit penfer du Dieu fouve-
rain. Ep fécond lieu , celui qui parle de lui-
même comme du Dieu fouverain , ou qui
autorife ceux qui parlent ainfi , veut être
reconnu pour le Dieu fouverain , & être
adoré en cette qualité. Or Jefus-Chrift parle ,
ou veut qu’on parle de lui comme du Dieu
fouverain. Cela paroît de ce qu'il prend les
noms de Dieu. Car quelle nécdîité y auroit-
il de les prendre fans cela ? Cela paroît en-
core de ce qu’il s’attribue les qualitez & les
ouvrages de Dieu. Il dit que toutes chofes
ont été faites par lui , ou du moins les Apô-
tres le difent pour lui. Enfin celui qui veut
qu'on falTe pour lui ce qu’on n’a jamais fait
que pour le Dieu fouverain , veut être adoré
comme le Dieu fouverain. Or Jefus-Chrift
veut qu’on faffe pour lui ce qu'on ne doit
faire que pour le Dieu fouverain. Ainfi nous
de Jefus - Chrift. la*
devons aimer Dieu par-delfus toutes cho-
fes : mais il n’y a que Dieu à qui il nous
foit preferit de rendre un fi fubiime devoir.
Nous devons aimer de même Jefus-Chrill
par-delfus toutes chofes. Nous devons l'ai-
mer plus cjue ce que nous aimons le plus ,
3ui eli nôtre confervation. Si quelqu’un^ dit-
, ne hait fon ame peur L'amour de moi , il riejl
pas digne de moi. Nous devons à Dieu le fa-
crifice , & non - feulement le facrifïce des
boucs & des agneaux , facrifïce charnel , ca-
raétere d’une Religion corporelle ; mais prin-
cipalement le facrifïce de nôtre fang & de
nôtre vie , facrifïce fpirituel, digne d’une Re-
ligion & d’une Alliance plus parfaite que
celle de la Loi. Or Jefus-Chrill veut qu’on
fouffre le martyre pour l’amour de lui, &
par conséquent qu’on lui rende un devoir
qui n’a jamais été rendu qu’à Dieu. Saine
Pierre , faint Paul & faint Jacques ne vous
diront point comme lui : Si quelqu’un ne quit-
te maifon , femme , enfans , même fa propre vie
pour l’amour de. moi & de l'Evangile , il n’efi pas
dtgne de moi. Il ne ferviroit de rien de dire ,
que Jelus Chrill étant dépendant de fon Pe-
re quand il nous ordonne de quitter nôtre
vie pour Pamour de lui , veut feulement
dire que nous devons la donner pour l’a-
mour de Dieu. Si cela avoit lieu , rien
n’empêcheroit que S. Pierre & S. Paul, & les
autres Apôtres ne nous parlaient comme
Jefus-Chrill, & qu’ils ne nous diffent à fon
imitation : Si quelqu’un ne hait fc^ ame pour
l amour de moi , il n'efl pas digne de moi. Car
comme ils feroient inferieurs &■ dépendans
à 1 egard de Dieu , ôn pourrait dire tout
de même , que celui qui feroit cet effort
pour l’amour de l’Apôtre quiparleroit aiafïa
I iij
iot Traité de la Divinité
Je feroit pour Tamour de Dieu. On me di-
ra peut-être , qu’il fuffit que Jefus-Chrift dé-
clare qu’il agit au nom de Ton Pere , & que
fon Pere eft pluÿ grand que lui , afin qu’on
ne puiffe point lui actribuer véritablement
de vouloir fe faire rendre le culte fouve-
rain. Mais je prouve que cela ne fuffit point ,
par un exemple inconteftable. Si le Minillre
d’un Roi étoit affez hardi pour donner des
ordonnances fcellées de fon fceau,. pour faire
battre la monnoie avec fon image, pour fe
faire traiter de Majefté , prenant avec cela
les noms & les titres du Souverain : croyez-
vous qu’il en fût quitte pour dire qu’il
eft moindre que le Monarque , & qu’il agit
en fon nom ? & n’auroit-on pas raifon de
lui dire , qu’il détruit par fes aélions ce
qu’il avance par fes paroles , & qu’il fe
contredit à lui- même ? Il n’eft rien de û fa-
cile que d’appliquer tout cela au fujet dont
il s’agit. Car comme il y a une certaine
idée de la Royauté que les Sujets ne doivent
jamais apliquer à un autre qu’à leur Prince ;
comme il y a des noms & des titres telle-
ment affe&ez & confacrez à la perfonne du
Souverain , qu’on ne peut les donner à un
autre fans crime; comme il y a certains
gommages extérieurs qu’on rend au Sou-
verain , & qu’on ne peut rendre à d’autres,
fans être criminel de leze-Majefté , quel-
qu’intention que l’on dife avoir , & de
quelque prétexte qu’on fe couvre , parce
que les pr oies & les allions fignifient non
pas felon'^vôtre volonté particulière & vo-
tre fantaifie , mais félon leur nature , ou
plûtôt félon l’ufage qui tès confacre : ainfi
félon un ufage très-ancien , très facré & très-
iavioUblcj établi par les Prophètes & par le
de Jejxtî - Cbrïft. top
langage de Dieu même ; il y a des idées
qui font tellement confacrées à Dieu , qu'el-
les ne peuvent convenir à d’autres > & des
titres tellement propres à Dieu , que c’eft
commettre un crime de leze-Majefté divine
que de les donner à un autre ; & un culte &
des hommages tellement dûs à Dieu , que
fous quelque pretexte que ce foie , ils ne doi-
vent jamais être rendus à un autre.
Nous avons donc montré , que Iorfque
Jefus-Chrift s’eft fait rendre l’adoration , il
s’eÜ fait rendre l’adoration fouveraine. Mais
allons plus avant. L’adoration fubalterne
eft, dit-on , diÜinguée de l’adoration fouve-
raine, en ce que celle-ci reconnoît Dieu pour
la fource de tout être & de toute perfe&ionj
& que la fécondé peut fe rendre à des êtres
émanez de Dieu , lors qu’ils ont été parti-
culièrement honorez de lui , ou qu’ils ont:
reçu de lui l’empire de l’Univers. Mais on
peut dire que l’adoration fubalterne n’a été
connue ni du Légiüateur , ni des Prophètes.
Il faut prouver tout cela par ordre.
Deux raifonsnous perfuadent que l’ado-
ration fubalterne n’a point été connue du
Légiüateur. La première eft , qu’il défend
toute adoration en général, excepté celle
qui fe raporte au Dieu fouverain , & cela
dans un précepte qui eü moral , & qui par
confequent doit etre d’une éternelle vérité
& d’une force perpétuelle. Ce qu’il n’auroit
pas fait , s’il y avoit quelque adoration fu-
balterne légitime, de peur de tendre des pié-
gés aux hommes par une équi%que qui
pou voit les engager dans l’erreur. Il ne nous
auroit point défendu en général d’adorer au-
cun autre que Dieu ; mais feulement d’ado-
ter aucun autre que Dieu d’un culte fouve*-
I iiij
i®4 Traité de la *Z>lvmîtè
rain. Car fi le fouverain Legillateur vouîoit
qu'on adorât J. C. un jour , pourquoi dé-
fendre fi généralement toute autre adoration
que celle qui efb rendue à Dieu ? La fécondé
raifon eft,que le Legillateur a delîein évi-
demment d'arrêter le cours de l'idolatne
Payenne. Or cette idolâtrie Payenne confif-
toit proprement en ce qu'on adoroit plu-
Jîeurs Divinitez , de cette adoration fubaker-
ne, car, aufii-bien que les Juifs , iis ne
reconnoilfent qu'un Etre fouverain.
On me dira peut être ici, que la Loi dé-
fend l'adoration fubakerne qui fe termine
aux idoles , & non l'adoration fubakerne
qui devoitfe terminer à Jefus-Chrift. Mais
on le dira en vain. Lorfque la Loi défend
cette adoration fubakerne , c'eft en des ter-
mes généraux qui défendent toute forte d'a-
doration fubakerne , fans aucune exception*
Il femble, à entendre parler nos adverfaires ,
qu'il y a premièrement des Idoles ,, & qu'en-
fuite ces idoles devenans l'objet du culte ,
rendent ce culte une idolâtrie. Au lieu qu'il
faut dire : on adore un objet , & cette ado-
ration tranfportée à cet objet qui n'étoit pas
adorable , fait d'un objet qui étoit innocent
en foi , une idole. Le Legillateur s'expri-
mant généralement , & défendant d'adorer
à la maniéré Payenne , c'eft- à-dire , de cet-
te adoration fubakerne , aucune des chofes
qui font au Ciel ou en la terre , il eft évi-
dent que dès que nous adorons quelqu'une
des chofes qui font au Ciel ou en la terre ,
même de <Ltte adoration fubakerne , nous
en faifons d'abord une Idole. Enfin la Loi
du Décalogue ne dit pas feulement , Tu
n'auras point d’autre Dieu -, mais , Tu n'auras
point d’autre pim devant ma face ; ce qui me
de Jefus - Chrift. i©;
femble défendre principalement l'adoration
fubalterne.
Je dis en fécond lieu , que les Prophètes
n'ont point connu l'adoration fubalterne.
Car premièrement ils n'en ont aucun exem-
ple devant lès yeux. Iis n'en ont point oiii
parler. Ils n'en font jamais de mention.
D'ailleurs ils fe mocquent de ces Dieux fu-
balternes , puis qu'ils ne peuvent compren-
dre qu'on puifie fervir des Dieux qui ne font
point pleuvoir , qui n'ont point fait les
Cieux & la Terre, &c. Ce qu'ils ne di-
roient pas fans doute , s'ils fcavoient qu'il
y a , ou qu'il doit y avoir dans l'accomplif.
fement des tems un Dieu fubalterne & dé-
pendant , qu'on doit adorer , encore qu'il
ne fafle point pleuvoir, & qu'il n'ait point
créé les Cieux & la Terre. On me dira que
li les Prophètes blâment les idolâtres , c’eft
d'adorer d’un culte fouverain des Dieux qui
n'ont point créé les Cieux & la Terre. Mais
li le Saint- Efprit n'avoit d'autre lu jet de
plainte que celui-là , il ne fe plaindroit ja-
mais à cet égard. Car il eft certain que les
Payens n'onj^oint adoré d'un culte fouve-
rain leurs dfvinitez fubalternes : c'eft-à-dire»
qu'ils ne lis regardoient point comme étant
la fource & l'origine de tous lesbiens. U
n'y avoit que leur Jupiter qu’ils pouvoient
fervir en cette qualité.
Les Difciples de Jefus- Chrift eux-mêmes
n'ont point connu cette diftinéfcion d’adora-
tion fubalterne , & d'adoration fou^raine i
puis qu'ils ont crû que toute adoration , mê-
me l'adoration extérieure, & qui n'étoic
point accompagnée de celle de l'efprit, mê-
me une adoration qui ne pouvoit en aucun
fens être crue aller à un objet fouverain
10 £ Traité de la Divinité.
que toute telle adoration rendue à la créatu-
re, préjudicioit aux intérêts delà gloire du
Créateur. Car lorfque Corneille fe profter-
ne devant Saint Pierre, Corneille ne prend
point Saint Pierre pour l'Etre fouverain. S'il
l’adore , ce n'ell qu’exterieurement , ce n'elt
pas comme l'auteur & l'origine de tout bien.
I] fçait bien que Saint Pierre n'eft qu’un
homme; & il l'a apris de l'Ange qui lui a
ordonné de le faire venir de Joppe. Cette
adoration ne peut donc être qu'une adoration
fubalterne , & même extrêmement fubal-
*erne. Car voici ce que Corneille lui dit : Il
y a quatre jours a cette heure que fêtais en jeune ,
& je faifois la priere à neuf heures en ma maifon »
Alors voici un homme fe prtfenta a moi en un vê-,
ternent reluifant , & dit : Corneille , ta priere &
tes aumônes ont été ramentuës devant Dieu. En-
voyé donc à Joppe , & envoyé quérir Simon fur •
nommé Pierre, qui efi logé en la maifon de Simon
le Corroyeur , prés de U mer ; lequel étant venu par-
lera à toi. yous voyez par-là quel pouvoir
être le préjugé de Corneille lorfque Saint
Pierre entra chez lui. Il le regardoit non-
comme le Dieu fouverain , mais comme un
homme apellé Simon , furnommé Pierre , &
logé à Joppe chez un autre Simon le Cor-
royeur. Cependant l’Hiftoire Sainte notis-
aprend que comme Pierre entroit, Corneille
venant au-devant de lui , & fe jettant à fes
pieds , l’adora. On peut croire que l'inten-
tion de Corneille n’étoit nullement de ren-
dre à homme qui lui étoit envoyé de la
part du Dieu fouverain , le même culte qui
étoit dû au Dieu fouverain. Cependant par-
ce que l'adoration , je dis même l'adoration
extérieure , étoit une aftion confacrée par
l’ufage à marquer l'honneur qu'on rendoit à
de Je fus - Chrift . ra/
l’Etre faprême , Saint Pierre n’a pas tant d’é-
gard à la bonne intention de Corneille , qu’à
empêcher qu’on ne fade pour lui ce qu’on ne
doit faire que pour Dieu. Il releve Corneil-
le en lui difant : Leve-toi. Je fuis aujjî homme.
D’où nous tirons deux preuves invincibles
pour montrer qu’il n’eft jamais permis d’a-
dorer que le Dieu fouverain. La première
èft , que Saint Pierre s’oppofe à cette adtion
pour la gloire de Dieu , en difant , Je ne
fuis qu'un homme , ■je ne fuis fias Dieu. D’où il
paroît que l’adoration fubalterne , auffi-bien
que toute autre , eft contraire à la gloire de
Dieu , quand elle le rend à un autre qu’à lui.
La fécondé eft , qu’il paroît de-là^ que qui-
conque eft un fimple homme par fa nature y
ne doit point prétendre à l’adoration , foit
fubalterne , foit fouveraine. En effet , qu’eft-
ce qui empêche Saint Pierre de fe faire ado-
rer en cette occafion ? Ou c’eft le refpeét du
Dieu fouverain , ou c’eft le refpeét de Je-
fus-Chrift. Si c’eft le refpeét du Dieu fouve-
rain , il faut que Saint Pierre s’imagine
que l’adoration , je dis l’adoration fubalter-
ne , rendue à une créature , préjudicie au
Dieu fouverain : auquel cas non .feulement
Saint Pierre , mais Jefus-Chrift lui-même
eft contraint de renoncer à cette adoration.
Si c’eft le refpeêl de Jefus Chrift; alors il
ne faut pas que Saine Pierre dite en refufant
l’adoration de Corneille , je fuis aujfi homme :
car Jefus-Chrift , à la gloire duquel il craint
de préjudicier , eftaufti un homrr>e#& n’eft
qu’un homme par fa nature. A prendre les
choies comme il faut, Saint Pierre ne dit
ici ce qu’il eft , que pour faire entendre à
Corneille ce qu’il lui doit. Il fe dit homme,
pour lui dire qu’il ne faut adorer que Dieu *
i©8 Traité de la Divinité
quelque intention que Ton puilfe prétexter
dans cette adoration. Si la perfonne de Saint
Pierre ne méritoit pas l'adoration , la qua-
lité qu'il portoit d'Envoyé de Dieu , méritoit
des honneurs extraordinaires ; & c’eft fous
cette notion que Corneille le confîderôit ,
c'eft fous cette idée qu'il veut l'adorer. Saint
Pierre le refufe pourtant , & lui dit pour
toute raifon , Je fuis aujft homme. N’eft-ce
pas là établir pour principe général , que de
quelque qualité qu'un homme Toit revêtu >
quoiqu'il foit l’Envoyé de Dieu , il ne doit
point être adoré , s'il eft Amplement un
homme ? On dira peut-être ici , que cela
ne conclud point contre Jefus-Chrift. Mais
pourquoi cela ne concluroit-il point , puif-
que la maxime eft générale ? Au fonà , fi le
refpeét que Saint Pierre a pour Jefus-Chrift,
lui défend de partager l'adoration avec Jefus-
Chrift : le refped que Jefus-Chrift doit avoir
pour le Dieu fouverain, doit, ce femble ,
l’empêcher de partager les hommages de là
Religion avec le Dieu fouverain. Or Jefus-
Chrift partageroit, du moins extérieurement,
les hommages de la Religion avec lé Dieu
fouverain, fi cette adoration fubalterne avoit
lieu.
On peut dire pour une quatrième , que les
Anges ne connoilfent point cette adoration
fubalterne dont il s'agit ici. Car s'ils la con-
noiffoient , l'Ange qui^ fit voir tant de
merveilles à S. Jean, ne fe feroit point opolé
à celleffl iue cet Apôtre vouloir lui rendre ,
ou du moins il s’y feroit opofé par d'autres
motifs. Car il eft évident que Saint Jean ne
pouvoir point prendre cet Ange pour le Dieu
fouverain , puifque cet Ange venoit de lui
parler en ces termes ; Ces paroles font certaines
âe Jefus-ChriJî. i&p
& véritables ; & le Seigneur le Dieu des Saints
Prophètes a envoyé [on Ange pour montrer a [es fer -
viseurs les chofes qui doivent être faites bien- tôt ,
&c. A quoi faint Jean ajoute ; Apres que j'eus
oüi dp vu ces chofes , je me jettai pour me profler-
ner devant les pieds de V Ange qui me montrait ces
- chofes. Mais il me dit , Garde que tu ne le faffes .
Car je fuis ton compagnon de fervice & de tes frè-
res les Prophètes , & de ceux qui gardent les pa-
roles des Prophètes. Adore Dieu. Saint Jean VOU-
loit adorer cet Ange , parce que c’étoit l’An-
ge de Dieu , & non pas croyant qu’il fût
Dieu même.Cependant l’Ange qui ne fait pas
toutes ces diftinétions , lui dit : Adore Dieu :
étabîiflant de la maniéré du monde la plus
claire & la plus évidente , que l’adoration ,
quelle qu’elle foit , ne doit être renduë qu’à
Dieu. On me dira , que l’Ange refufe cet-
te adoration fubalterne 3 parce qu'il n’a pas
alfez de dignité pour prétendre à cette ado-
ration , toute fubalterne qu’elle eft. Mais
pourquoi } fi cela eft , nous ordonne-t-il de
ne rendre cette adoration qu’à Dieu ? Adore
Dieu , dit - il. Certainement s’il eût connu
toutes ces diftinélions , loin de dire , Garde
que tu ne le faffes . Adore Dieu 3 il auroit dit 9
Prens garde à l’adoration que tu me rends ,
& garde-toi bien de la rendre à Dieu : car tu
m’adores comme l’Envoyé de Dieu , & non
comme la fource infinie du bien. Garde-toi
de rendre à Dieu cette adoration que tu me
rends , qui eft une adoration fubalterne.
Que s’il avoit crû de fon devoir de refufer
cette adoration fubalterne 5 toute*Tubalter-
ne qu’elle étoit , il auroit dit : Garde que
tu ne le fafles. Adore je fus- Chrift. Car il
n’y a que Jefus Chrift qui mérite d’être ado-
ré de cette adoration fubalterne ; comme il
lia Traité de la Divinité
n'y a que le Dieu très-haut qui mérite d'être
fervi du culte fouverain.
Je dirai bien davantage , & je foutiens
que lorfque le démon tenta dans le defert
nôtre Seigneur Jefus-Chrift , il ne connoifibit
point cette adoration fubalterne. Car lors
qu'il demande à Jefus - Chrift d'être adoré
par lui , il ne demande pas d'être adoré
comme le Dieu fouverain. Car il déclare
d’abord qu’il y en a un plus grand que lui >
puis qu'il fait connoître qu'il ne poflêde pas
originairement les Royaumes du monde &
leur gloire : mais que toutes ces choies lui
ont été don&ées. Car , dit- il, tentes ces cho-
fes m'ont été données , 0» je les donnt-à qui je veux.
Le démon veut donc être adoré d'une adora-
tion fubalterne. Jefus-Chrift le réfute par ce
précepte de la Loi : Th adoreras le Seigneur ton
Dieu , & à lui feul tu ferviras. Il s'enfuit donc
que ce précepte défend d'adorer tout autre
que le vrai Dieu , foit d’une adoration fou-
veraine 3 foit d'une adoration fubalterne : ou
plutôt il s'enfuit que cette dillinétion n'a au-
cun véritable fondement.
CHAPITRE VI.
Quatrième preuve , prife de Implication qu'on fait
afefus- Chrijî des oracles de L'ancien Tt flamtnt ,
qpdi marquent les caractères de la gloire d»
Dieu.
MAis voici qui achevé de convaincre nô-
tr^.efprit & de nous montrer en quel
fens & de quelle maniéré les Juifs ont pû
prendre les expreffions des Difciples de Jefus-
Chrixl, qui râchoient de faire un Dieu de leur
Maître 5 e'eit qu’ils n'ons pas fait difficulté
de Jefus - Chrift. m
«le lui apliquer les oracles de l'ancien Telta-
ment j qui marquent les caraéleres les plus
effenriels de fa gloire. Nous en avons déjà
aporté plufieurs exemples que nous examine-
rons dans la fuite dans le détail : & nos ad-
verfaires eux mêmes n'en difconviennent pas
entièrement , puis qu'ils prétendent que ces
oracles font apliquea à Jefus-Chrill par ac-
commodation ou par ailufion.
Or il elt étrange, il eft tout- à- fait fur-
prenant , que les Difciples ofent faire de
telles aplications à Jefus-Chrilt , fi Jefus-
Chrift neft pas le Vrai Dieu & le Dieu fou-
verain.
Quand ils n'auroient été inftruits que dans
l'école de la Nature , cela fufliroit pour leur
aprendre à ne pas faire à une créature l'ap-
plication des chofes qui ont été dites du
-Créateur exclufivement aux créatures , tels
que font ces oracles de l’ancien Teftament.
Car on n'a jamais vû que les hommes en
ayent ufé de la forte , fans avoir été fufpeéts
ou foupçonnez d'impieté & de profanation.
Je fçai bien que les Payens n'ont pas été fore
fcrupuleux à cet égard. Car ils ne man-
quoient jamais d'abaiffer Dieu , & d'élever
les créatures en les revêtant de la gloire de
Dieu : & c'eft là en quoi confille principale-
ment l'excès prodigieux de leur fuperftition.
Mais l'exemple des Payens ne doit pas être
beaucoup confideré.
Que fi vous regardez les Difciples de Je-
fus-Chrill comme ayant été inllruits dans
l'école des Prophètes , on ne les lo#pçonne-
ra jamais d'un tel égarement. Car y a-t il
rien qui égale la ctrconfpeétion des Prophè-
tes à cet égard ? Iis font dans une apféhcn-
£on continuelle que l'on ne confonde le
ï'M Traité de la 'Divinité
Créateur avec la créature. Dans cette Julie
crainte , ils n'ont garde dupliquer à çelle-ci
les cara&eres les plus elfèntiels de la gloire
de celui-là.
Au relie , les deferiptions que les Apôtres
font de Jefus-Chrilt , ne font pas affurémenc
plus facrées que celles que les Prophètes
avoient faites du Dieu fouverain. Comme
donc on n'oferoit apliquer à un autre les
deferiptions de Jefus-Chrill , il femble que la
même raifon doit nous empêcher d’apliquer
à Jefus-Chrift les deferiptions du Dieu iou-
verain.
On accuferoit juftement d'impieté un hom-
me qui traiteroit quelqu'Apôtre , faint Pier-
re , par exemple , de Fils unique de Dieu ;
qui le nommeroit l'Agneau de Dieu qui ôte les
peche^ du monde , notre Roi , nôtre Prophète ,
nôtre Sacrificateur , Sacrificateur éternel félon l'or-
dre de Melchifedec , Prince de paix , Pere de l’E-
ternité , Emanuel , Dieu avec nous , Jefus eu
Sauveur , Chrifi ou l'Oint de Dieu , la Parole
éternelle , le Sauveur du monde , le Saint des Saints ,
U Roi des fiécles , l'Alpha & l’Omega , le com-
mencement & la fin , le Lion de la Tribu de Da-
vid , le Fils de Dieu , fon Fils unique , fon propre
Fils.
On ne pourroit fouffrir qu'un homme dît
de faint Pierre , qu'il a racheté l'Eglife par fon
fang , qu'il nous a fauvez , qu'il nous a rachetez ,
qu'il a fait l'expiation de nos peche qu'il les a
portez fur fa Croix i qu'il n'y a maintenant nulle
condamnation pour ceux qui font en faint Pierre ,
& qui vivent point félon la chair , mais félon
l'efprit ; que Pierre habite dans nos coeurs par la
Foi ; qu'il n'y a point d'autre nom que le fien , par
lequel il nous faille être fauvez h que par fon fang
il a rompu la paroi eniremoyenne , nous a âpre-
de Jefuf-Chrîfî. r r$
thez, ds Dieu , lorfque nous étions loin , qu'il nous
* été fait de part Dieu juflice , fagejfe , fanSif ca-
tion & rédemption : qu'il a été fait malédiction pour
nous y afin que nous fufltons juflice de Dieu en lui :
que par fonfmg nous avons accès au trône de Dieu :
que par fa mort il a détruit celui qui a-voit l'empire
de la mort , à fç avoir le Diable.
N'eft-il pas vrai que vous regarderiez un
tomme qui parleroit ainiî de faint Pierre >
comme un impie & comme un blafphcma-
teur ? Cet homme auroit beau vous dire
avec cela , que Paint Pierre eft moindre que
Jefus-Ghrift; cela ne vous fatisferoit pas;
& vous auriez raifon de lui reprocher, que
cet aveu le condamne & le couvre de confu-
fion , puis qu'en cela il fe contredit ouver-
tement , & devient impie après avoir con-
feftfé la vérité.
On auroit beau Pexeufer , en dilant que
Implication qu'il fait des caradteres & des,
attributs principaux de Jefus-Chrift à Paint;
Pierre , n'eft faite que par allufion , par ac-
commodation , ou par une aplication ina-
parfaite & hyperbolique , qu'il ne faut point:
•preffer à la rigueur. Vous répondriez avec:
raifon , que fi e'eft une allufion , e'eft une
allufion impie ; fi, e’eft une accommodation *
e'eft une accommodation profane ; & fi e'eft
une aplication-, e'eft une aplication pleine
de blafphême ; & que les allufions, les ac-
commodations ou les aplications , quelles,
qu'elles foient , ne peuvent manquer de por-
ter ce nom , lors qu'elles font nattlfelkment:
la même impreffion..
Mais fi vous regardez comme un blafphê*.
me l'aplication que quelqu'un feroit des ca^
radteres & des attributs principaux de Jefus-
Chrift , à un grand Apôtre comme S. Pie*;-.
Xpm& ILL &
Traité de la divinité
ie : il faut demeurer d'accord que c’eft u»
plus grand blafphême encore de faire à Je-
ius-Chrift Implication des caraCteres & des
attributs de l'Etre fouverain , s'il eft vrai
que Jefus-Chrift ne foie pas d'une même ef-
fence avec lui.
Ce fera donc dans cette fupofition une-
execrable impiété- de dire, qu'il a fondé la.
Terre , & que les Citux font l’ouvrage de fey
mains } qu'il fonde les reins , & qu’il efl le Scru-
tateur des cœurs ; qu'il eft le Seigneur l’Etemel
Jehova , aimant la ]uftice , Ô* haiffant l’iniquité j
le Dieu qui vient avortant la récompenfe & le fa-
lut , le Dieu ben't , le Dieu qui eft entre les Ché-
rubins au. Sanctuaire comme en Sina ,, Le Dieu de
notre f al ut , le Souverain , le Seigneur qui étend,
le deux , & qui fonde la Terre } & qui forme
l’efprit de l’homme en lui ; le Seigneur vers lequel
doivent regarder les bouts de la terre , devant le-
quel tcutgemuÜ doit fe ployer, & auquel toute:
langue doit donner louange : celui qui apelle les gé-
nérations: des le commencement , le Seigneur , le Roi
d’ifraél , fin Rédempteur , les Dieu des armées ,
notre crainte & notre èpouvantement. Car on ne-
peut nier que les Apôtres ne donnent tous ces
titres à Jefus-Chrift , lors qu'ils difent que
c'eft Jefus-Chrift qu; eft décrit dans ces ora-
cles > ou, que c'eft de Jefus-Chrift que les^
Prophètes ont voulu parler dans ces magnifi-
ques deferiptions
En vérité , fi la difproportion qui eft entre-
Jefus-Chrift & Saint Pierre, eft grande , celle
qui eft ejere Jefus Chrift & le Dieu fouve-
lain , eft plus grande encore dans le principe
(dfenos adverfaires ; puifque celle-là eft bor-
&é.e>. 3e que celle-ci eft infinie : & par con-
séquent fi l'on ne peut fans blafphême attri-
bue* à Saint Pieae les cara&eres les plus.
de Jefus - Chrîfi, VH?
effentiels de la gloire de Jefus Chrifl j on
ne peut fans un blafphême infiniment plus
grand encore , apliquer à Jefus-CJirifi; les ca-
' raéteres les plus eflentiels & les plus incom-
municables de la gloire de Dieu.
Cela paroîcra plus évident encore , fi nous
fai Ions une fécondé fupofition : c'ell que cet
homme qui feroit de telles aplications à
Saint Pierre, fçât qu'on a déjà agité cette
quellion dans les occafions célébrés , fi Saint
Pierre elt égal à Jefus-Chrirt ; & qu'il pré-
vît que cette erreur deviendroit générale
dans le monde , & que pendant plufîeurs
fiécles on confondroit Saint Pierre avec Je-
fus-Cnrift le Sauveur & le Rédempteur du
genre humain. Je dis qu'en ce cas-là un tel
homme eft coupable d'une prodigieufe im-
piété , d'ofër faire à Saint Pierre des apli-
cations des earaéteres de Jefus - Çhrift , qui
doivent être d'une fi dangereufe & fi funelte.
confequence.
Il n'y -a rien de fi facile que d’apliquer
tout cela 38X Apôtres. Ceux-ci ne pouvoiene
ignorer que la quedion , fi Jefus- Chrift étoic
égal & femblable à Dieu , avoit été déjà
agitée, & même que c'ell fous le prétexte-
de ce prétendu blafphême que les Juifs;
avoient perfecuté Jefus - Chrift. Ils n'igno-
roient point , eu* qui prévoyoient qu'il s'é-*-
leveroit de faux Doéteurs aux derniers,
tems , & qui en caraélerifoient la doélrine
que les Chrétiens tomberoient dans cette
erreur , de confondre Jefus-Chrit avec le
Dieu fouverain. Comment donciivec cette
double connoiffance , les Apôtres ont-ils pûi
fans une impiété manifefte, apliquer à Jefus-
Chriil les oracles de l'Ancien Têltamenc , quai
expriment, là. gloire du Dieu fouverain ;3. Se
Irai té de la Divinité
fur-tout, ce qui eft infiniment remarquable,
ces oracles qui expriment la gloire du Dieu
fouverain exclufivement à celle de fes créa-
tures ?
III. SECTION.
Où l'on fait voir que fi Jesus-Christ
n'eft point vrai Dieu , d'une même
cfTenee avec fon Pere , Jc^us-Christ
& les Apôtres nous ont eux-mêmes en-
gagez dans, l'erreur.,
CHAPITRE I..
Ipiverfes maniérés d'établi* cette vérité l & pre-
mièrement, que le principe que nous combattons K
f détruit les idées que l'Ecriture nous donne- de. la
thurité des bienfaits de Dieu .
NOus avons fait voir, que fi Jefus-r
Chrift eft une fimpie créature , la Re-
ligion Mahome.tane eft le rétabliflement da
la véritable Religion & Mahomet préfera?
ble à JefuSr Chrift. Nous avons montré que
fi Jefus-Chrift n'eft pas d'une même effence
avec fon Pere , les Juifs ont rai fon de s'en
tenir à la fentence que leurs Peres pronon-r
cerent contre lui. Nous devons juftifier à
prefent lé principe que nous nous étions,
propofez d'établir, en troiliéme lieu : c'eft
que fi JeltisrChrift eft un fimpie homme, ou
fi l'on veut, une fimpie créature, il faut
qu'il nous ait voulu engager dans l'erreur, &
que fes Difeiples aufii ayent eu pour but de
fiQijs tromper...
de Jefus - Chrift. 1 1 y
la raifon générale qu’on en peut donner »
eft que les Ecrivains Sacrer n’ont point parlé
de Jefus.Chrift comme d’une Ample créatu-
re , quoiqu’ils dûlfent être parfaitement inf-
truits de ce que Jefus-Chrift étoit par Jefus-
Chrift même. C’elï ce qui nous paroîcra in-
conteftable ,. lorfque nous aurons juftifié les
veritez fuivantes» La première eft, que cette
bypothefe qui fait Jefus-Chrift une limple
créature ,. fur-tout celle qui en fait un fimple-
homme , anéantit l’idée que Jefus - Chrift
parlant par lui- même, ou par fes Difci-
ciples ,. nous donne des bienfaits de Dieu ,
de la mifericorde de- fon Pere , ou de fa
propre charité. La fécondé eft, que ce prin-
cipe affoiblit tellement l’idée que l’Ecriture
nous donne de la grandeur du miftere de-
pieté. que dans ce fentiment nous ne pou-
vons penfer autre chofe , fi ce n’eft que les.
Ecrivains facrez ont voulu nous tromper par
des exprefiions vuides &: enflées. La troifié-
me eft que ce fentiment ôte à Jefus - Chrift
toute fa dignité , en. lui faifant pofleder par
métaphore les. titres que l’Ecriture lui attri-
bue réellement : de forte que dans ce prin-
cipe les principaux cara&eres de la. gloire du
Fils de Dieu, ne font que des hyperboles de-
mefurées , ou des jeux d’efprit qui ne fçau-
roient avoir d’autre ufage que celui de nous
engager dans l’erreur. La quatrième eft, que
ce fentiment détruit la neceflité & même
l’utilité de la mort de Jefus-Chrift : d^ forte
que celle-ci n’eft plus dans cette hypothefe
qn’une épifode de Roman , fi. l’on ofe s’ex-
primer ainfi. Et la. derniere enfin ,, que ce
principe rend le langage de l’Ecriture obfcur
& incomprehenfible T faux & illufoire »,
abfurde de ridicuie., impie de plein. de.bjg£
phêmk,
si y Traité de la Divinité
J’ofe dire que ceux qui feront quelque?
attention à ces cinq efpeces de preuves que
nous propoferons d’une maniéré fuccinéte >
conferveront difficilement leurs doutes fur
ce fujet , & que s’ils demeurent perfuadez
que nôtre doctrine à cet égard a des diffi-
cultez & des ténèbres , ils croiront aufli
qu’elle a une évidence de révélation & des
lumières qui doivent nous obliger à la re-
cevoir , toute élevée & toute incompréhen-
sible qu’elle eft en elle- même par la fubli-
mité & la grandeur des objets qu’elle ren-
ferme.
Je dis premièrement , qu’on ne peut fupo-
fer que Jefus-Chrifi foit un fimple homme ,
ou une fimple créature , fans affoiblir infi-
niment toutes les idées que nous avons de
la charité & de la mifericorde de Dieu.
Chacun fçait que le grand bien-fait de cetce
mifericorde confiée , en ce que Dieu nous
a donné fon Fils bien aimé , & qu’il l’a li-
vré pour nous à la mort. C’èft un don qui
enferme tous les autres ; car fuivant^ l’Apô-
tre , celui qui j tous A donné fon Fils , nous ac-
cordera aufft toutes les autres chofes. Or fi Je fu S*-
Chrift n’ert par fa nature qu’une fimple
créature , le don de Jefus - Chriit efi d’un
moindre prix fans comparaifon que le faîut
du genre humain , & bien loin que nous
fbyons furpris que Dieu ait racheté nôtre
falut fi cher , il faudra s’étonner qu’il l’air
achetai bon marché : ce qui eft un blafphê-
me execrable.
Quelque jufte & quelque faint que l’on
conçoive Jefus- Chrift , on doit penfer qu’une
infinité de perfonnes aimant Dieu 4e tout
leur cœur , & de toutes leurs forces au jour
de kiir triomphe & de leur parfaite ré^éné.^
de Jefus - Ckrifî.
®atîon, feront encore un objet plus agréable
aux yeux de Dieu , que Jefus-Chrift. Le
falut du genre humain eft donc plus pré-
cieux que la vie de Jefus-Chrift; & cela,
d'autant plus encore , que Jefus- Chrift em
perdant la vie ne perd point fa fainteté , qui
eft bien d'un autre prix que fa vie.
En effet, il ne faut point ici comparer fim~
plement Jefus- Chrift avec les Fidèles qui:
doivent heriter fort Royaume ; mais la vie-
temporelle qu'il a perdue pour eux , avec
cette vie éternelle <k bien-hèureufe qu'ils
ont acquife par lui ; & l'on verra , que le
don de Jefus Chrift {impie créature, eft d'un
moindre prix q<ue le falut du genre humain.
On comprend fort bien , que fî Jefus-
Chrift n'eft pas un fimple homme , mais
un Homme-Dieu , cette alliance qu'il a^
avec la Divinité , rend Ôc fa vie & fon fang
infiniment précieux. On n'a aucune peine à
fe le perfuader , en raifonnant du plus au
moins. Une maffe d'argile eft fans prix &
fans dignité , nous ne comptons pour rien;
ies coups qu'on lui donne: qu'on la détrui-
fe ou qu'on l'anéantiffe , cela nous eft in-
diffèrent Mais animez cette terre > uniffez-
la à un efprit cette union produira d'abord
une efpece de nobleffe & de dignité dans ce
corps, qui attachera de l'honneur à Ces ac-
tions , du prix à ce qu’il fera, ou à ce qu’il
fouffrira pour vous. Uniffez enfuite cette
matière déjà animée à l'Effence divin^, elle
eontradera une dignité, infinie , par cela
même qu'elle eft fi particulièrement unie
avec Dieu i & fes fouffrances pourront for-
mer un équivalent des peines éternelles..
Car fi les fouffrances d'un homme de quali-
té. ont plus de valeur que celles d'un païfan s ;
it<y Traité de la Divinité '
celles du fils du Roi plus que celles d*ua
homme de qualité ; celles du Roi même
plus que celles de Ton fils ; il s’enfuit que
fi dans cette gradation nous pouvons aller a
l’infini , & que nous trouvions une perfori-
ne d’une dignité qui ne foit point bornée ,
fes fouffrances feront auffi d’un prix infini.
lefus-Chrift étant donc Dieu manileilé en
chair , & pofledant la gloire de la Divinité
au milieu des infirmitez & des miferes atta-
chées à une nature comme la nôtre ; il n a
pu fouffrir qu’une mort d’une valeur infinie >
£z Dieu qui nous le donne pour fouffrir pour
nous 5 ne nous fait point au prêtent limite.
Mais enfin un homme n’elt qu’un homme,
& ce teroit exagerer la mifericorde de Dieu
d’une maniéré puerile , que de s’écrier , o
charité ineffable , ô mifericorde fans bornes ,
qui donne la vie temporelle^ d un fimple
homme , ou d’une fimple créature , pour
le falut éternel du genre humain ! Il faut
donc chercher un autre miftere dans ces pa-
roles du Saint- Efprit : En cela paroît la charité
de Dieu envers nous , qu’il a envoyé fon f ils uni-
que au monde afin que nous vivions par lui.
Si cette fupofition de nos adverfaires tend
incompréhenfibie tout ce que 1 Ecriture
nous dit de ce grand effort de charité qui
fait que Dieu a donné Jefns- Ch rilt a la mort
pour nous , elle ne rend pas moins inconv-
préhenfible tout ce qu’on nous dit de la cha-
nté d* Jefus-Chrift même. Car s’il.fouffre
dans nôtre tens , il fouffre du moins dan£
quelques inftans le poids de la malédiction:
divine , il lutte avec la juftice de. Dieu , qui
le regarde avec feverité:, il fent le délaiffe-
ment de fon Pere avec une douleur propor-
tionnée. à l’ardeur de fon amour, Ainfi fa
sharaé:
âe Jefus-Chrifi. Ht
charité eft auffi grande , que les frayeurs de
la juftice de Dieu , qui fe rangent en bataille
contre lui dans ce moment , font terribles.
Mais fi Jefus-Chrift ne fouffre que dans le
fens de nos adverfaires } s’il fouffre avec
tous les fentimetas de l’amour de fon Pere ;
. s'il meure comme les Martyrs meurent ordi-
nairement ; fi plein du fentiment de fon in-
nocence j il ne fe fent point chargé des pé-
chez du genre humain , on peut dire que fon
aétion n’a rien d'extrêmement héroïque. Co-
drus à ce compte , feioit pour le moins aufli
loiiable que Jefus-Chrift. Ce Roi des Athé-
niens ayant mené fon armée contre les enne-
mis de fa patrie , & s’étant perfuadé fur la
réponfe de je ne lçai quel oracle bien ou mal
expliqué , que s’il n’étoit lui-même tué dans
le combat , fes Sujets ne pouvoient rempor-
ter la victoire , il quitta les ornemens de
la Royauté , il fe couvrit de haillons , 8c
étant allé dans l’armée ennemie , il trompa
le deffein qu’on avoir fait de l’épargner , en
provoquant un foldat qui lui donna la mort »
& racheta ainfi fa patrie par une aétion qui
pouvoir faire l’admiration même de fes en-
nemis. Çodrus fait alfûrément plus pour
fes Sujets , que ne feroit Jefus-Chrift pour
les Fidèles. Car il perd une vie après laquel-
le il n’en efperoit point d’autre , pour dé*
fendre fes Sujets de l’opreffion ; au lieu que
Jefus-Chrift ne donne fa vie temporelle j que
parce qu’il eft affuré de vivre & de regner
éternellement avec fes sujets , qu’il racheté
en fe lacrifiant pour eux.
Enfin nous aurions en ce cas là bien plus
■ jufte fujet d’admirer la charité de Dieu fur
Jefus-Chrift } que d’admirer la charité de
Dieu fur nous.Que Dieu fauve les hommes»
Tme U U L
lit Trahé de la Divinité
cela nous fait reconnoître la mifericorde de
Dieu dans la rémiffion qu'il nous accorde de
nos pechez : Mais que Dieu pour récom-
penfer Jefus-Chrift d'avoir fouffert la mort ,
le 'reifufcite glorieufement , le rende le Mo-
narque du monde , & le Chef des Anges ,
& le Juge des hommes , & le Roi des lîé-
cles j qu'il mette en fa difpofition les dons de
Ion Efprit , la vie & la mort 5 qu'il lui don-
ne fon nom , fa gloire , fa puiftance , &
la difpofition de fon éternelle félicité : c’eft
une bonté immenfe qu'il a pour Jefiis Chrift;
& celui-ci ne doit pas plaindre le fang qu'il
a verfé pour parvenir à cet état de gloire. Il
ne pouvoit rien faire de plus utile pour lui-
même. Pour comprendre après cela le lan-
gage du Saint Efprit, il faudroit faire un
autre Évangile. Au lieu de dire , Dieu a tant
aimé le monde , qu'il a donné fon Fils au monde ,
afin que quiconque croit en lui , ne périffe point ,
mais qu'il ait la vie éternelle j il faudroit dire ,
Dieu a tant aimé Jefus Chrifl , qu apres l'avoir
honoré du titre de fon Fils , il lui a ajfujetti le
monda , & lui a, donné tous ceux qui croiront en
lui. Au lieu de dire , Celui qui nous a donné
fon propre Fils , ne nous donnera-t-il point aujfî les
autres chofes ? il faudroit dire , Ce neft pas mer-
veille fi celui qui nous promet de nous donner la vie
éternelle , nous a donné la vie de Jefus-Chrift.
Lorfque Saint Paul dit , que Dieu nous a
donné fon Fils , il veut dire qu'il nous a
donné la vie de fon Fils s & raifonnant du
plus au moins , il conclud que Dieu nous
donneiCaufli les autres chofes , parce qu'il
fupofe que la vie de Jefus Chrift eft plus pré-
cïeufe que tous les autres biens. Mais y a-
t- il quelque proportion entre la vie tempo-
relle d'une feule créature , quelque feinte
de Jefut-Chrift.
qu'elle puiffe être, & la vie éternelle & bien-
heureufe de tous les Saints? & y a t-il rien
de plus faux que le raifonnement de l' Apô-
tre , fi le principe que nous combaccons ,
avoit lieu ?
On dira peut-être ici > que la charité de
Dieu fe manifelle , en ce qu'il nous donne
ia vie éternelle avec fon Fils. Mais il effc aifé
de découvrir l'iilufion qui eïl cachée dans
ces paroles. Dieu fait deux choies. Il nous
donne la vie éternelle , & il nous la donne
par le minillere de fon Fils. Nous ne pou-
vons conliderer la première ^fans admirer fa
bonté & fa mifericorde. On en convient.
Mais on peut demander ici , en quoi la fé-
condé nous fait voir l'amour de Dieu. Car
il ne nous paroîc pas que ce foit un grand
effort de mifericorde , de donner la vie tem-
porelle d'un feul homme pour la vie éter-
nelle de tous les hommes. Ainli on peut
conliderer deux choies dans Ja délivrance des
ifraëlites. Dieu racheté le peuple d'Ifraë! de
la captivité dans laquelle il gémilfoit , après
avoir fauvé lès premiers nez de l’épée de
l'Ange deftru&eur : & Dieu ordonne que
les Ifraëlices égorgent un agneau , qu'ils en
prennent le fang pour arrofer les pos tes de
leurs mailbns. je conrcns qu’on admire la
bonté & la mifericorde de Dieu , lorfque
l'on confidere le bien fait. Les Iftaëlites
étoient réduits à^une trille extrémité. .Leur
délivrance venoit à propos. Ils l'avoient ar-
demment delirée. Mais on 1e mocqueroit
de nous 5 û l'on vouioit nous perfAder que
la bonté & la mifericorde de Dieu ont fur-
tout éclaté , en ce que c'eft par le fang d'un
agneau que l'Ange deitru&eur a été averti
d'épargner les premiers nez des Limites >
L ij
s 2.4 Traité delà Divinité
ou en ce que c’eft par ce facrifiçe de h Pâque/
que Dieu a en quelque forte voulu opérer
une telle rédemption. Un homme pafteroit
pour être fort peu raifonnable , quidiroit.
Voyez quelle eft la charité de Dieu , d’avoir
donné un agneau ou plulîeurs agneaux à la
mort pour le falut de fon peuple. On répon-
dra fans doute , que la vie de JefusvChrift
lïmple homme, eft ianscomparaifon plus pré-
cieufe que celle d’une viétime de la Loi, J’en
conviens. Mais comme la vie d’un agneau
n’avoit aucun véritable raport avec la déli-
vrance temporelle des Ifraëlites , on peut
dire auffi que la vie temporelle de Jefus-
Chrift n’a aucun véritable raport ni aucune
proportion avec la vie éternelle du genre hs-
main , s’il eft vrai que Jefus-Chrift ne foit
qu’un limple homme , ou même une fim-
ple créature. Je ne fçai même fi l’on ne pour-
roit point dire , que la vie d’un agneau a plus
de raport à la vie d’un homme , que la vie
temporelle de Jefus-Chrift fimple homme,
n’en a avec le falut éternel du genre hu-
main. Car enfin la vie d’un agneau eft une
vie temporelle s la vie d’un Ifraëlite , qui
étoit rachetée par l’agneau , étoit aufii une
vie temporelle : & l’on fçait qu’il y a quel-
que forte de proportion entre le temporel 8c
le temporel. Mais la vie de Jefus-Chrift fim-
ple homme , ou même fimple créature , eft
une vie temporelle , & la vie qu’il a acquife
au genre humain , une vie éternelle ; 8z l’on
fçait qu’il n’y a aucune forte de proportion
entre unÊ'vie temporelle qui eft finie en du-
rée , & une vie éternelle qui eft infinie. Mais
enfin ne prenons pas les chofes dans cette ri-
gueur , puifqu’aufti-bien cela n’eft point né-
cefifaire. Il fuftiî qu’il nous paioifle aftfez en-
de Jef iï - Chrift. i if
demment par cet exemple , qu’on peut quel-
quefois admirer la mifericorde ou ia bonté
de Dieu dans le bienfait qu’il nous accorde ,
fans que nous foyons obligez de la reconnoî-
tre dans le moyen que Dieu employé pour
nous le procurer. Cela nous fuffit pour nous
obliger à dire , que véritablement Dieu re-
commande du tout fa dileétion envers nous ,
en ce que lorfque nous étions fes ennemis ,
il s’eft réconcilié avec nous , & a voulu s’o-
bliger à nous donner la vie éternelle ; mais
que fa mifericorde n’éclate en aucune manié-
ré en ce qu’il a donné la vie temporelle d’un
feul homme pour procurer la vie éternelle à
tous les hommes.
Jefus- Chrift , direz- vous encore, eft le
Maître, & nous fommes les ferviteurs ; 6c
c’eft un affez grand effort de charité , que le
Maître fe livre à la mort pour racheter des
efclaves , 6c des efclaves encore qui étoient
fes ennemis. Mais il faut éclaircir ce qu’il y a
d’équivoque 6c d’obfcur dans cette fécondé
objection. Car il faut diftinguer ici la chari-
té du Pere d’avec celle du Fils , 6c les con-
fîderer féparément. Ce n'eft point le Pere
qui fe donne ; mais il donne Jefus - Chrift ,
en confentantqu’il fouffre la mort pour nous.
Jefus-Chrift à l’égard de Dieu ne peut point
être apellé le Maître. Il eft ferviteur auftï-
bien que nous , à l’égard de Dieu , puis qu’il
eft fa créature , 6c foûmis à fes loix. Ainft
Dieu ne donne point le Maître , mais il li-
vre fon ferviteur. C’eft un fervite'jf plus par-
fait que les autres , j’en conviens , mais
c’eft toujours un ferviteur. On voit bien
que Dieu témoigne fa charité , en ce qu’il
veut fauver fes ennemis ; fa mifericorde pa-
roît dans fon deffein : mais on ne voit point
iig Traité de la Divinité
que fa mifericorde éclate en aucune forte
dans ce don qu’il nous fait de fon ferviteur,
qui ne prend rien de fa fainteté, de fa gloire,
& de fon bonheur effentiel ; qui ne perd
que trois jours de vie, perte qui lui vaut
T Empire de {^Univers j & qui par confe-
quent ne fait pas de fon côté un grand facri-
fice. Car fi celui-ci n’eft qu’un fimple homme
©u même qu’une fimple créature 5 & s’il eft
vrai qu’en fouffrant la mort , il n’ait rien à
craindre que la mort même j & que parce
qu’il fouffre il acquière pour ceux qu’il ra-
cheté , une éternité de vie & de bonheur ; &
qu’enfin il doive être fouverainement élevé
après fon abaiffement j où eft le grand ef-
fort de fa charité? Ceux qui fe font dévoüez
à la mprt pour le falut de leur Patrie , dans
]a certitude de mourir, & dans i’mcertitu-
de de vivre après leur mort , n’obtenant
pour récompenfe du facrifice qu’ils faifoient
à leur Patrie , qu’une gloire imaginaire qui
ne pouvoit pas flater leurs cendres , & une
immortalité vaine & éloignée, qui n’ôtoit
rien aux horreurs de leur mort , faifoient à
ce compte un plus grand effort fur eux-
mêmes , que n’a pas fait Jefus-Chrift. Je
dirai bien davantage : qu’on choififie parmi
tous les hommes du monde , même parmi
les plus barbares & les plus dénaturez , à
peine s’en trouvera-t-il quelqu’un qui ne fut
en état de fouffrir la mort à de pareilles con-
ditions. Où eft l’homme qui s’il le pouvoit ,
ne voulûtfvien acquérir la vie éternelle à tout
Je genre humain en fouffrant la mort , affil-
ié de reflufeiter au troifiéme jour , & d’ob-
tenir par - là l’Empire fur les créatures?
Quand il ne le feroit point par charité , il
le feroic aigrement par intérêt de par amour
de Jefus - Chrîjt. iif
propre. Il faut donc demeurer d’accord que
Jefus- Chrift n’eft pas un fimple homme , St
qu’il n’a pas auflî fouffert une mort fembla-
ble à celle des autres hommes : mais il faut
dire que ce divin Sauveur étant fouveraine-
ment élevé au-deffus de nous par la dignité
de fa perfonne , a fouffert une mort accom-
pagnée du fentiment de la juftice de Dieu ,
de ces frayeurs indicibles St de ces horreurs
vangereffes , par lefquelles Dieu punit le
crime ou en celui qui le commet , ou en ce-
lui à qui il eft imputé.
On dira en troifiéme lieu , que la charité
de Dieu confifte , en ce qu’il nous a donné
non un fimple homme , mais un homme qui
eft fon Fils. Mais je demande , cet homme
eft-il le Fils de Dieu dans un fens propre St
littéral , ou dans un fens figuré & métapho-
rique ? S’il eft le Fils de Dieu dans un fens
propre & littéral , il ne peut l’être que par
la génération éternelle: St c’eft précifement
ce que nous demandons. S’il eft le Fils de
Dieu dans un fens figuré , nous demandons
fi c’ert un grand effort de charité , que de
donner pour le falut du genre humain un
homme qui n’eft le Fils de Dieu que par fi-
gure St par métaphore. Imaginons-nous
qu’un Prince fe trouvât indifpenfablement
obligé de faire périr une partie de fes fujets
pour obéïr à quelque Loi inviolable, à moins
qu’il ne fe trouvât quelque perfonne digne
d’être leur caution , St de les racheter par
fa mort , St que dans cette trifte^extrêmité
ce Prince touché de compafliond*larât qu’il
donneroit la vie de fon Fils pour les rache-
ter : vous ne fçauriez fans doute manquer
de concevoir une très-haute idée de fa chari-
té & de fa mifericorde. Mais fi quelque
L iiij
ïiS Traité de la Divinité
tems après on vous difoit , que ce Roi n«
donne point Ton propre fils , Ton fils unique ,
8c même qu'il n'a point de fils propre 8c
véritable * mais que tout le miftere de ce
grand amour auquel on nous a tant préparez,
confilie en ce qu'il a choifi un de les fujets ,
qu'il a tiré du fein de l'indigence 8c de la
plus grande pauvreté, pour le faire élever en
fils de Souverain ; 8c qu'enfuite il veut le li-
vrer à la mort pour racheter fes fujets qui
pérififent , fi l'on ne fatisfait à la majeflé des
Loix , & enfuite le faire l'héritier de fon
fceptre , après qu'il aura fouffert la mort :
vous trouveriez que la clemence de ce Prin-
ce efl affurément digne de nôtre admiration
& de nôtre reconnoiffance , en ce qu'il par-
donne à ceux qui l'ont offenfé 5 mais ce fc-
roit une ^hyperbole puerile, que celle d’un
homme qui fe récrieroit fur le don que ce
Prince nous feroit de fon fils , & qui diroit :
Le Roi a tant aimé fon Royaume , qu'il a
donné fon fils même , fon fils unique , pour
fauver fes fujets qui avoient failli , 8c qui ne
pouvoient être rachetez que par un fi grand
prix.
Pour le mieux comprendre , nous n'avons
qu’à fupofer ici ce que nos adverfaires ne
nous conteftent point , qui efi que le facrificc
d'Ifaac eft un type excellent du facrifice de
Jefus-Chrifi. Ifaac les delices de fon Pere ,
fon fils unique , offert en facrifice , garoté
par Abraham , malgré le murmure du fang
& la voix fecrette de la nature qui parle
pour lui, kc un type excellent de Jefus-Chrift
nôtre Sauveur , l’amour 8c les delices du
Pere Eternel , que Dieu livre à la mort ,
8c qu'il permet qu'il foit faifi de trifteffe ,
Mc. environné de frayeurs indicibles } nonob-
de Jefus - Chrtft. it$
.ftant la tendreffe qu'il a pour lui. Les types
qui reprélentent la mort de Jefus- Chrift, con-
viennent dans ce raport général : c'dl qu'ils
nous repréfentent Jefus - Chrift fubftitué en
nôtre place , comme les viétimes de la Loi
étoient fubftituées à celle des pécheurs. Mais
chaque type a fon raport particulier qui 1s
diftingue des autres. Ainfi l'Agneau Pafcal
repréfente Jefus - Chrill , en ce que comme
le fang de l'Agneau arrofant les portes des
Ifraëiites , les garantilfoit de la main de
î'Ange dellruéteur : ainfi le fang de Jefus-
Chrilt arrofant nos coeurs , & coulant mys-
tiquement dans nos âmes , les garantit des
effets de la juftice de Dieu. Mais le facrifi-
ce d'Ifaac étant un facrifice non fanglant , ne
peut point avoir ce raport avec Jefus-Chrifh
Il en faut donc chercher un autre : &- cet
autre raport confifte, en ce que comme Abra-
ham offre fon fils unique , Dieu a auffi livré
à la mort fon propre Fils. Si donc on vous
difoit à préfent , qu' Abraham n’offrit point
fon fils unique , ni même fon fils , mais qu’il
prit le Fils d'Eliezer , qu'il lui donna le nom
d'Ifaac , & fi vous voulez encore, qu'il Je
revêtit des habits de fon fils ; vous cefferiez
d'admirer l’obéïffance & la foi d'Abraham ,
en ce qu'il ne fait point de difficulté de facri-
fier fon propre fils , fon fils unique.
On cherche fimpîement l'image dans le
type , & la réalité & la vérité dans l'accom-
pliffement : mais s'il en faut croire nos ad-
verfaires , il faut déformais renverfe#cet or-
dre , & chercher la réalité & la vérité dans
le type , & l'image & les. aparences dans
l'acçompliffement. Abraham aura fait quel-
qu'effort , car il aura offert fon fils en effet ,
te non pas feulement en aparence : mais,
1 30 Traité de la Divinité
Dieu ne fait rien en livrant Jefus-Chrift à la
mort ; il femble donner Ton Fils , & ne
donne que Ton ferviteur qu'il revêt du nom
de Ton Fils , dans le feul deffein de le livrer
à la mort : de forte que cette exprelfion ,
Il ri a point épargné fon propre Tils , devient par-
la également vaine & illufoire.
Mais cet homme que Dieu donne , eft fait
l'heritier de la vie éternelle : c'eft ce qu'on
dira pour relever la dignité de Jefus-Chrift.
Tout cela eft inutile. Car comme Jefus-
Chrift n'obtient cet Empire fouverain , ft ce
n'eft en confequence de fes fouffrances & de
fon abaiftement , on peut bien dire que Dieu
couronne le ferviteur pour le recompenfer
de fa patience : mais il demeure toûjours vé-
ritable , que Dieu n'a donné que fon fervi-
teur pour la rédemption du genre humain,
un ferviteur qui a dû accomplir la Loi de
Dieu pour lui-même , étant après cela un
ferviteur inutile, un ferviteur qui n’a fait
qu'un très-petit effort de charité envers (es
Freres , n’y ayant homme au monde qui ne
fît de bon cœur ce qu’il a fait pour nous,
s'il pouvoit obtenir la même gloire. Ainfi ,
qu'on tourne les chofes comme l'on voudra ,
on ne fçauroit anéantir la Divinité de Jefus-
Chrift , fans changer la Religion , fans dé-
truire le vrai fens des types , &: tellement
affoiblir l'idée du grand &r fignalé dbn que
Dieu nous a fait de fon Fils, que toutes les
expreflions de l'Ecriture ne nous paroiffent
après i/ela que déclamations vaines , ou des
(impies jeux d'imagination.
Audi n'y a-t-il point d'embarras égal à ce-
lui de nos adverfaires, lors qu'ils fe trouvent
engagez à nous expliquer ce grand effort de.
la charité de nôtre Pere celefte, qui fait lé.
de Je fus - Chrifî.
cara&ere particulier de l'Alliance de grâce.
Il était aujfi auparavant , difent-ils , le Pere des
hommes juftes : mais il ne le paroijfoit point être.
C’efi ce qui fait qu’il efi apellé rarement du nom
de Pere dans l'^4r?cien Tejlament : encore nejl-il
point ainfi nommé , parce 'qu'il veut nous donner
la vie éternelle , mais parte qu'il nous a créés ,
& qu'il nous accorde les biens temporels. Les So-
ciniens font confifter la grande charité de
Dieu , en ce qu'il nous donne la vie éternel-
le. Ils ont railon. Ils parlent conformément
à leurs principes. Mais les Ecrivains Sacrez
du Nouveau Teftament la font auffi confier
en ce que Dieu nous a donné fon Fils. Dieu
a tant aimé le monde , qu'il a donné ^ &c. &
c'eft ce qui fait une difficulté inexplicable
dans leurs principes. Car nous les entendons
bien , lors qu'ils nous prouvent la ciüirité de
Dieu par le don que Dieu nous fait de la
vie éternelle : mais nous ne voyons pas
comment ils pourront la prouver par le don
que Dieu nous fait de fon Fils.
Dieu y difent-ils, donnant fon Fils unique
four viBime pour nos pechez , s'engage à nous par-
là même par un gage d'une valeur inejlimabley &
mus promet non feulement de mus remettre nos
fautes , & de nous abfondre , mais encore de nous
donner la vie éternelle ; & par ce grand amour
qu'il nous témoigne & cela lorfque nous étions
[es ennemis , il nous attire à lui efficacement , &
nous réconcilie avec lui . Lors aujfi qu'il ne veut-
nous remettre nos pechez que par le moyen de fon
Fils , qui fe livre pour être la viélime offWte pour
eux , il nous engage par -là même à fon Fils , d*»
nous affujettit à lui ; fy> en même temps il déclare
combien il a d'horreur peur des pechez qui ont dû
être expiez par le fang de fon Fils , & quelle aver -
fon nous devons avoir peur eux à l'avenir. Os
i]i Traité de la Divinité
difcours efl adroit , & cache allez bien la
foiblelfe de la caule qu'il veut déguifer. Car
ne pouvant nous prouver la charité de Dieu,
par l'endroit par lequel les Apôtres la font
tant valoir , qui eh le don de fon Fils , on
aliénable finement toutes les circonftances &
toutes les confiderations qui peuvent le
mieux nous découvrir cette charité, com-
me la rémilïion de nos" pechez , la vie éter-
nelle, la qualité d'ennemis de Dieu , que
nous portions lors qu'il a formé le delfein de
nousfauver, & les motifs de fanéiification
& de la haine du péché , que nous trouvons
dans la maniéré dont Dieu nous remet
nos fautes. Mais ce font là des confidera-
tions étrangères , & qui ne touchent point
la difficulté. Il s'agit de fçavoir , fi la mife-
ricorde de Dieu nous fait un préfent fort con-
fiderable , en donnant la vie d'un fimple
homme pour nôtre falut. C'eli cela même
qu'il faut examiner , & c’eli fur cela que nos
adverfaires ne fe fatisferont point , & ne fa-
tisferont jamais les autres.
Dieu , difent-ils , nous donnant fon Fils , s’o-
llige par un gage d'une valeur ineflimable , à nous
donner la vie étemelle. Peut-on dire d'un fim-
ple homme , quelque faim qu'il puifle être ,
que c'eli un gage d’une valeur inellimable ;
Bz fur tout , que le don de fa vie temporel-
le , qu'il ne quitte que pour la reprendre
trois jours après , ell un sûr garant pour
nous répondre de la vie éternelle préparée
au geC-e humain ? Eli il concevable que la
mort de Jefus-Chriii ait pour but de fervir
de gage aux hommes ; comme fi Dieu eût
fait mourir Moyfe , afin que cette mort
fervît pde gage aux enfans d'Ifraël , que
non- feulement Dieu les recireroit de l'E-
de Jefus-Chrift. . r|$
gypte , mais encore qu’il les introduirôit
dans la terre de Canaan ? Les hommes peu-
vent-ils conclure de ce que Dieu leur a don-
né la vie d’un fimple homme , qu’il leur
donnera la vie éternelle ? puifque première-
ment , Dieu leur donne la vie de cet homme
fans néceflité , 8c que d’ailleurs la vie tem-
porelle d’un fimple homme , eft très-peu de
‘ chofe , comparée à la vie éternelle du genre
humain.
Par ce grand amour qu'il mus témoigne lors-
que nous étions [es ennemis , 8cc. tl nous attire
a lui , 8cc. Et où eft ce grand amour ? La
vie d’un fimple homme eft-elle donc fi pré-
cieufe ; & fur-tout d’un homme qui ne fait
qu’échanger une vie pleine de miferês 8c de
fouffranees , avec une vie éternelle 8c bien-
heureufe qu’il obtient 8c pour lui 8c pour fes
Difciples ?
Lors anjfî qu'il ne veut nous remettre nos pe-
thez, que par le moyen de fon Fils , qui eft la vic-
time offerte pou, T eux , il nous engage & nous ajfu -
jettit à lui , S:c. Voici qui nous découvre à
peu près ce que nos adverfaires ont honte
de nous avoüer , 8c ce qu’il faut néanmoins
qu’ils reconnoiffent , s’ils veulent raifonner
conféquemment à leurs principes : c’eft
que dans le facrifice de Jefus-Chrift , Dieu
fait plus pour Jefus - Chrift , que Jefus-
Chrift ne fait pour nous ; 8c qu’ainfi il ne
faut p! ’ ■ ire j Dieu a tant ■rimé le monde , qu'il
a de : Fi/si mais , Dieu a tellement aimé
for , qu’il lui a donné le monde. En
e ia mort de Jefus-Chrift ne nouAionne
point à Dieu , puifque nous étions déjà les
objets de fon amour , 8c que Dieu eft apai-
fé envers nous, avant que fon Fils meure
en nôtre place, il n'eft pas vrai 3 difient nos
ï 34 Traite de la Divinité
ad ver faites , que Dieu étant irrité contre le geft~
re humain , Ait été apaifé par fefus-Chrifi ; puis
qu'on peut dire tout le contraire ; c’ejl que Di n
étant apaifé envers le genre humain , apaife <& fe
re concilie par Jefus-ChriJl les hommes qui étaient
irritez contre lui , &c. Jefus-Chrift ne nous re-
concilie point avec Dieu, il ne fait point no-
tre paix avec lui. Il femble donc bien que
nous pouvions nous paffer de lui ; &MI fem-
ble même , fi Dieu l'avoit trouvé bon\ que
nous euffions pû obtenir la vie éternelle fans
fa médiation. Car du refte> Dieu n'avoit qu'à
agir fur nos cœurs par fa grâce , pour triom-
pher de rendurciffement qui nous rendoit fes
ennemis. Mais Jefus - Chrift n'étant' qu’un
fimple homme , comme on le prétend , ne
pouvoic afpirer naturellement à une gloire &:
à une puiffance furnaturelle , s'il n'eût figna-
lé fon obéïffance par fa mort. Ainfi le fruit
que nous retirons de fa mort , eft fort petit ,
& l'utilité que Jefus-Chrift en retire lui-mê-
me , eft très-grande , puifque par- là il fe voit
tout d'un coup le chef des hommes des An-
ges , & le maître du Ciel & de l'Eternité.
Et en meme tems il déclare combien il a d'horreur
pour des pechez qui ont du être expie ^ par le Sang
de fon Fils , &c. En vérité , fi Jefus-Chrift n'eîl
qu’un fimple homme , comme nos adverfai-
res le fupofent, il fera difficile qu'on foit bien
touché de cette confideration , & l'on dira
bien plûtôt , qu'il femble qu'on ne doit pas
faire un grand fcrupule de commettre des
pechez qui ne peuvent être fi facilement effa-
cez , {eiifque le ’fang d'un feul homme fuffit
pour expier les pechez de tout le genre hu-
main. *
de Jefus- - Chrzft.
CHAPITRE II.
ijf
Oh l'on fait voir que la âoftrine de nos adverfaires
détruit l’idée que l’Ecriture nous donne de la gran-
deur de nos Myjleres , & de la nature de la vé-
ritable foi.
SI le principe de nos adverfaires affoiblit in-
finiment les idées de la charité & de la mi-
fericorde de Dieu , on peut dire qu'il anéan-
tit d'un côté la vérité de nos Myfteres , & de
l'autre , la nature de la véritable Foi.
^ En effet , fi Jefus-Chrift n’eft qu'une fim-
pîe créature , qui pourra comprendre la
penfée de l'Apôtre , lors qu'il dit , Or fans
Contredit y le Myftere de pieté e (1 grand. Dieu man>
fcjlé_ en chair , juflifié en efprit , vu des uinges ,
crû du mondes prêché aux Gentils , & élevé en
gloire ?
On ne peut nier que le Myftere de Pin-
carnation , tel que nous faifons profefîkm
de le croire , ne Toit grand , fublime in-
finiment élevé au deffus de la portée de nos
efprits ; foit que vous confiderigz cette union
ineffable de la nature humaine avec la natu-
re divine , qui furprend les hommes , & que
les Anges mêmes ne fçauroient comprendre ;
foit que vous regardiez à la merveille de
charité que nôtre foi y découvre; foit que
vous ayez égard aux fuites fi importantes d'u-
ne telle union. Mais on ne voit pas que la
n^iffance d'un fimpîe homme qui naît en
chair, parce qu'il ne pouvoit naîrü autre-
ment , quelque agréable à Dieu qu'on le fu-
pofe , quelque ;ufte & quelque faint qu'il
foit en effet , puiffe être comptée pour un
grand myltere.
/
i$<> Traité de la Divinité
A parler exa&ement , & à raifonner jufte
fur l'hypothefe de nos adverfaires, il faudroit
plûtôt chercher les myfteres dans les termes
de l'Ecriture , que dans les objets de la Re-
ligion : & il ne faudroit point dire , c'eft un
grand myftere que le mvflere de la pieté;
. mais c'eft un grand myftere que le myftere
du langage des Evangeliftes & des Apôtres.
Nous attellerions ici volontiers la con-
fcience de ceux contre lefquels nous difpu-
tons. Nous leur demanderions , s’ils fe fe-
roient jamais avifez de faire confifter le
grand myllere de pieté en çet article , Die »
nmnifefté en chair.
Certainement ceux qui font obligez de re-
courir à des explications de l'Ecriture fi vio-
lentes , en attachant aux termes un fens juf-
qù'ici inconnu , en fupofant des apollrophes
èc des parenthefes là où il n'y en a point ,
n’ont garde de s'exprimer d'une maniéré qui
leur fait tant de peine , & qu'ils expofent
avec tant de difficulté.
Toutes les difficultez qu’on trouve dans
nôtre Théologie , font dans les objets : les
principales difficultez qu'on trouve dans !a
Théologie de nos adverfaires , font dans les
termes de l’Ecriture. L'Ecriture Sainte étant
incontellablement un Livre clair & facile à
entendre , fon langage ne doit pas être la
fource de nos difficultez : & les objets de
l'Evangile étans hauts & incompréhenfibles ,
félon le caradfere de la prédication qui eft
une folie aparente , ils peuvent & doivent
faire ll^fainte obfcurité que nous trouvons
dans ce Livre divin.
Mais confiderons ce paflage de plus près ,
faifons y quelques reflexions. Il faut d'a-
bord remarquer , que par la doétrine ou le
myftére
de Jéfits-Chrifî. 1 37
myftere de pieté , il faut évidemment enten-
dre la doctrine ou le myftere de l’Bvangile.
C3elt l’ufage du Saint- Efprit de parler ainfî.
To-us ceux , dit l’Apôtre , qui veulent vivre
félon la pieté y foujfnront perjécution. D’ailleurs ,
il ne faut que confîderer cette énumération :
Dieu mamfefté en chair , juflifié en efprit , vu des
Anges , crû du monde , prêché aux Gentils , élevé
en gloire , pour voir qu’elle contient les ob-
jets qui^ont fait la fubftance de la prédication
des Apôtres.
Cela étant ainfî fupofé , je demande d’a-
bord à ceux qui croyent que Jefus-Chrift: eft
un fîmple homme, ce que cela veut dire ,
T>icu manifeflé en chair. Si c’eft que Jefus-Chrift
homme a converfé parmi les hommes,,
certes le myftere eft petit. Il eft furprenant
qu’Enoc ait marché avec Dieu 3 qu’Elie ait
été tranfporte dans le Ciel j que Jefus-Chrift
ait ete^ eieve dans la gloire 5 parce que le
C:el n’eft pas naturellement le féjour des
corps: mais qu’un fîmple homme ait été
vu fur la terre , qu’il ait converfé parmi les
autres hommes , voilà qui ne fit jamais l’ob-
jet de la furprife de perfonne. D’ailleurs, qui:
ne voit que cette exprefîïon , Dieu manifejlé en
chair y enferme évidemment une opofîtion
entre Dieu qu’on ne voit point , & le corps
que l’on voit ? entre un Dieu fpirituel , &:
une chair fènfîble ? Et où fera la force de1
cette opofîtion, la vérité de ce myftere, fî
ce n’eft pas le vrai Dieu qui a. été manifefté
en chair ? ^
Jefus - Chrift , dira - t-on , quoiqu’il foie-
un fîmple homme par fa nature , eft Dieu >
parce qu’il repréfente Dieu, & qu’il tienc
fa place.
Et que fait cela pour juftifier l’exprelFioia
2 l»me LU. ^
Traité de la Divinité
dont il s’agit maintenant ? Les Rois font les
Dieux de la terre , parce qu'ils reprefentenE
Dieu , & qu'ils tiennent fa place : cepen-
dant où eft l'homme affez inênfé pour dire :
Or Cans contredit , le Myftere de la Royauté
eft grand : Dieu ma.nfeflé en chair.
Nos adverfaires ne voyent pas qu’ils font
ici un ridicule aflfortiment d'une chair réelle
d'une manifeftation véritable , avec un Dieu
métaphorique & improprement ainfi nom*
mé : au lieu qu'il faut joindre un Dieu pro-
prement dit à une chair réelle & à Une ma-
nifeftation véritable. ,
En effet > il eft certain que ce qui fait ici *
je ne dirai point la grandeur du myftere *
mais Amplement la vérité du myftere , c'eft
î'opofition qu'il y a entre ce qui eft fignifié
par le terme de Dieu , & ce qui eft exprimé,
par celui de chair. Or il y a de- I'opofition,
entre la chair , & un Dieu proprement dit *
tel qu'eft le Dieu fouverain : mais il n’y en
a aucune entre un Dieu métaphorique &c
une chair véritable , puis qu'il n’y a rien de
furprenant qu'un homme compofé de chair
tienne la place de Dieu > & foit nommé
Dieu , parce qu'il le reprefente. En quoi
donc fait on confifter la grandeur de ce myf-
tere 3 Dieu manifefté en chah }-
C'eft 3 dira peut- être quelqu'un , en et
que la gloire de la puifiance divine dont Je-
fus-Chrift étoit revêtu lors qu'il converfoit
fur la terre 5 a paru par des mi racles fi écla-
tans & <i/n fi grand nombre pendant fa con-
vention fur la terre. 5) qu'il a femblé que.*
Dieu même fût venu habiter en chair.
Si cela eft 5 le myftere de l'Evangile n'a*
tien de plus furprenant que le myftere de la;
Loi 3 nous pouvons reconnoître en Mpïfe. 5;
de Je fus - Chrift .
Comme en Jefus - Chrift , un T Heu tmnifefté
en chair. Car qui ne fçait que Moïfe a paru
revécu d'une puiffance qui agifloit dans tou-
tes les parties de la nature i & qu'avec la
verge de Dieu qu'il avoir en fa main , il à
changé les fleuves en fang , obfcurci les
airs j fufpendu la mer , fendu les rochers ,
ouvert la terre , allumé les nuées , & fait
refplendir les montagnes , & agi avec la
même force & avec le même empire que
s’il avoit eu la jurifdi&ion de la nature &
l'intendance de l'Univers.
Mais fans parier de Moïfe , les Apôtres
eux-mêmes n'ont -ils pas fait des miracles ?
Ils en ont fait de même,& de plus grands que
Jefus-Chrift même , fuivant la promeffe que
leur en avoit faite ce divin Sauveur. La gloi-
re de la puiffance divine s 'eft donc manifes-
tée dans les Apôtres. Cependant ou lifez-
vous qu'il ait été dit d'un Apôtre , Dieu mst-
nifefté en chair ? D'ailleurs , ou les miracles de
Jefus-Chrifl marquoient que lapuiffance di-
• vine refîdoit en Jefus-Chrifl comme dans fà
fource , que Jefus Chrift faifoit tout par fa.
propre vertu j & alors il faut neeeffairemene
reconnoître avec nous qu'il efl vrai Dieu >
aufîi-bien que vrai homme : ou bien ils mar-
quoient Amplement j que Dieu operoitces;
vertus par le miniflere de Jefus - Chrift , en-
fa prefence, à fa priere ; & alors il efl évi-
dent qu'on peut dire la même chofe des
Apôtres , & s'écrier fur leur fujet comme fur
le fujet de Jefus- Chrift : Le Myfter Jde pieté
eft grand , Dieu mmifefté en chair..
Mais en quoi confîfteroit, je vous prié *
îa grandeur de ce myftere ? Efl- il donc ft
étonnant que la puiffance de Dieu fe déployé:
avec éd$i à la pnexe d'un homme faint 5; âc
M i$
f 4« Traité de la Divinité
pour des occafions importances à fa gloire ?
Et lorfqu'Elie fit defcendre le feu du Ciel
pour confondre l'impiété des Babalins , pou-
voit-on dire alors > que Dieu étoic manifesté en
chair ? Certainement il faut demeurer d'ac-
cord , que pour remplir cette expreffion fia-
guliere , extraordinaire & inconnue jufqu'à
l’Evangile , il faut aufü un miftere fîngulier,
nouveau , extraordinaire & inconnu fous fa
Xoi. Car comme le langage efl proportion-
né aux objets qu'il reprefente , la Angularité
du langage fait excellemment connoître U
Angularité des objets. Le langage de la Loi.
paroîtra nouveau & extraordinaire à ceux
qui auront vécu dans l'économie de la Na-
ture. Le langage de l'Evangile paroîtra ex-
traordinaire & lui prenant à ceux qui auront
uniquement vécu fous l'Alliance de la Loi.
Et pourquol^cela ? C'eft parce que les objets
de la Loi font fort difterens des objets de la
Nature , & les objets, de l'Evangile fort dif-
ferens des objets de la Loi. Que peut - on.
donc juger de cette expreüion nouvelle , fur-
prenante & extraordinaire, s'il en fût jamais.
Dieu manifesté en chair , finon qu'elle lignifie
un objet inconnu dans la Nature & fous la
Loi ?
Au fond > quelle que foit la fubtilité de*
nos adver-faires,& de quelque manière qu'ils
faffent violence à leur efprit pour attacher
leurs préjugez aux paffages de l’Ecriture , je
ne vois pas qu'ils puiftent donner aucune ex-
plicatif raifonnable de ce paffage. lime
îemble que leur langage pour être jufte, doijt
être contradiétoire à celui de l’Apôtre. Car
félon eux j. c’eft la chair qui fe manifefîfi
être Dieu 5 ( on fçait que parla chair l'E-
criture entend la nature humaine) & félon
o
de Jefus - Chrîfî. 2.4 r
FApôtre , c’eft Dieu qui fe manifefte, ou qui
aparoît en chair. Selon Socin , ce qui eft
premièrement & naturellement clair , eft
élevé par la grâce jufqu’à être apellé Dieu ,
parce qu'il reprefente Dieu d'une façon ad-
mirable. Il y a donc premieremen chair , &
en fécond lieu mani fellation ou repreienta-
tiondeDieu; mais félon l'Apôtre, ce qui
étoit Dieu, eftmanifefté, fe montre ou apa-
roît dans la chair. U y a donc ici première-
ment un Dieu , puis une manifeftation de
ce Dieu dans une chair vifible. Ceft - là du
moins inconteftablement la première & plus
naturelle imprefîion de ces paroles . Dieu
wanifefié en chair.
'Lorfquele Prophète donne à Jefus- Ch rift
le grand titre à'hmanuel ou Dieu avec nom
ce titre nous frape , & nous donne lieu de
concevoir en Jefus -Chrift une certaine émir
nence de perfection divine qui ne fçaurbic
convenir .à un {impie homme. Car ce titre
n’a jamais été donné à aucun Prophète, &■
il nous paroît trop beau pour le plus grand
des Prophètes. Cependant la conjeéture ne
feroit peut-être pas alfez forte , lî l'Ecriture
ne donnoit que ce titre à Jefus- Chrift. Mais
lorfque nous voyons, qu’il elt dit outre. ceia
Dieu mamfefté en chair , ce dernier titre nous,
fait admirablement bien comprendre le prer
mier , de le premier fert auffi à nous faire
voir que ce. n'elt pas fans raifon &r fans myf-
tere que le dernier a été donné à nôtre Sei-
gneur Jefus - Chrift. Car enfin , c#®me le
premier de ces deux titres lignifie naturelle-
ment que nous étions feparez & éloignez
de Dieu , mais que nous en femmes rapro?
chez en Jefus Chrift , qui efi Dieu avec nous ;;
k fécond nous dit que la chair éïoitou pa-
I4i Traité de la 'Divinité
roiflfoit incompatible avec la prefènce de-
Dieu & que néanmoins Dieu s’eft mani-
fefté dans cette chair. Comme donc pour
remplir la vérité du premier de ces deux ti-
tres j il faut que le vrai Dieu foit réellement
avec nous : il faut de même pour remplir
la vérité du fécond , que le vrai Dieu foit
réellement manifellé en chair. Cette conjec-
ture ne paroît pas déraifonnable. Mais on
veut ajouter une reflexion plus convainquan-
te j en comparant nôtre expolition avec cel-
le de nos adverfaires.
Jefus-Chrift , félon nous , étant Dieu 8c
homme , parce qu'il étoit non - feulement
avant fa naiiïance , mais même avant la
naiffance d’ Abraham , qu’il étoit avec Dreu ,
& qu’il étoit Dieu 5 a été manifefté en chair ,
ayant revêtu nôtre nature corporelle j il a
été juftifié en efprit , ayant envoyé fon Saint-
Efprit pour jufiifier l’efflcace de fa Mort ,
êc la vérité de fa Refurreélion j il a été prê-
ché aux Gentils , vû des Anges dans fon ago-
nie & dans fon triomphe 3 crû des hommes
& élevé dans la gloire magnifique , porté
fur une nuée , 8z fes Difciples le voyant.
Qu’y a t il là de difficile ? C’elt l’Evangile
que nous avons reçu dès le commencement.,
Jefus Chrift, félon les Sociniens , eft na-
turellement un fimple homme , mais qui a
été élevé fouverainement pour avoir obéï à
Dieu jufqu’à fouffrir la mort. Or dans un
homme qui eft Amplement homme , je ne
trouve que trois chofes , un corps , une ame 5
& le compofé qui relulte de l’un & de l’au-
tre. Je voudrois bien lçavoir laquelle de ces
trois choies a été manifeftée en chair. Ce
n’efi pas l’ame de Jefus-Chrill : il y auroit de
J’ extravagance à apeiler i’ame de JefusOiriâ:
de Jefus - Chrifî. r 4$
Dieu , 8z à dire que l’ame efî: manifeftée.
en chair , & juftiftée en efprit. Outre qu’il
s’agit d’un fujet qui a été élevé en gloire : ce
' qui rre fe dit pas plus de l’ame que du corps.
Ce n’eft pas auflï le corps de Jefus-Chrift, qui
a été manifefté en chair : la chair n’eft point
manifeftée en chair. On ne peut point dire
aufti que ce foit tout le compofé , ou l’hom-
me entier qui foit manifefté en chair : ce
compofé ou l’homme entier n’eft que le*
corps & l’ame joints enfemble. Or on ne
peut point dire que le corps & l’ame joints
enfemble ayent été manifeftez en chair ou
en corps : l’exprefiion feroit ridicule & ex-
travagante.
S’ils s’agififoit ici d’un accident > ou de plu-
fîeurs accidens enfemble, on pourroitdire
que c’eft la puiflance de Dieu ou fa fainteté
ou fa fagefle , ou fon autorité , ou plufieurs-
autres qualitez divines de cette efpece,qui ont
été manifeftées en chair. Mais il s’agit d’un!
fujet qui eft une perfonne , puifque ce n’eft
que d’une perfonne qu’on peut dire qu’elle:
eft élevée en gloire. Il s’agit donc ou d’une-
perfonne humaine , ou d’une perfonne divi-
ne. Ce n’eft point d’une perfonne divine »,
car il n’y en a point d’autre , félon nos ad-
verfaires , que le Pere. C’eft donc d’une per-
fonne humaine. Or une perfonne humaine*
eft uq homme. Il s’enfuit donc que c’eft un
homme qui a été manifefté en chair. Si c’eft
un homme c’eft un corps & une ame joints
enfemble : Car l’homme ou la perfcmne hu-
maine n’eft que cela, de l’aveu de ceux
contre qui nous difpucons. Je demande-
donc encore une fois , fi l’on peut dire , ü,
l’oh a jamais dit fans extravaguet , qu’un»
corps <k une ame joints enfemble font, ma?-
244' Traité de la Divinité
nifeftez en chair. Enfin on ne peut nier ,
que fi Jefus-Chrift eft un fimpîe homme ,
la même nature qui a été élevée en gloire ,
c'ait été manifeftée en chair. Cela efi necef-
faire j puifque Jefus-Chrift n'en a pas deux ,
félon nos adverfaires. Il faut donc que la
nature humaine de Jefus-Chrifi ait été mani-
fefiée en chair , comme elle a été élevée en
gloire. Mais a- t on jamais dit qu'une nature
humaine ait été manifeftée en chair ?
On ne peut pas feulemeut dire, que le
mifteredela manifeftation de Dieu en chair
efi anéanti par lado&rine de nos adverfaires:.
on peut ajoûter encore , que cette doctrine
détruit tous les mifteres tout à la fois , en
ôtant abfolument tout ce qu’il y a de difficile
dans la Religion.
La Croix de Jefus-Chrift efi un objet diffi-
cile, élevé, incomprehenfible ; & il faut bien
qu'il foie opofé à nos préjugez , puifque
l’Apôtre des Gentils le nomme le fcandale du
Juif, & la folie du Crée. Cependant qu’eft-
ce que la Croix de Jefus-Chrift a de mifte-
rieux & d’incompréhenfible , fi Jefus-Chrift
efi un fimpîe homme ? Les Juifs n'ont - ils
pas vu des hommes agréables à Dieu , perfe-
cutez par les méchans ? Les ferviteurs de
Dieu n'ont ils jamais fouffert la mort pour
fignaler leur zele envers Dieu s ou pour con-
firmer la vérité qu'ils annonçoient ? Le mif-
tere confifte , ou en ce que c'eft un homme
jufte qui fouffre , ou en ce que c'eft un Pro-
phète tjfou en ce que c'eft le Fils de Dieu ,
ou en ce que c'eft Dieu. Ce n'eft point en
ce que c'eft un homme jufte 5 car ni les
Juifs ni les Gentils ne peuvent point regar-
der comme un objet fort, nouveau , la mort
ft'un innocent accablé & opprimé par des
coupables.
de Jefus - Chrift. 14?
coupables. Ce myftere ne confite point en
ce que c'elt un Prophète qui foufFre la mort*
On avoit déjà vu plufîeurs Prophètes mou-
rir pour la vérité. Il ne confite point en ce
que c'elt le Fils de Dieu : Car ce n'elt ici
qu'un Fils de Dieu par métaphore , s'il en
faut croire nos adverfaires ; ou du moins ce
n'elt un Fils de Dieu que de la maniéré qu’-
Adam l'étoit dans l'état de fon innocence ,
ayant été formé immédiatement par la puif-
fance de Dieu , & ayant été enrichi de Tes
dons & de les grâces. Le millere ne confite
point en ce que c’elt Dieu qui meurt , puif-
que nos adverfaires fe mocquent de cette
exprelhon , & prétendent qu'elle eft figurée
ou extravagante.
Saint Paul nous aprend que depuis qu’en
la fageffe de Dieu les hommes n'ont point
connu Dieu par fageffe , le bon plailir du
Pere a été de fauver les hommes par la folie
de la prédication. L'Evangile n’elt évidem-
ment appellé une folie , que parce “qu'il en-
ferme des objets qui nous parodient incroya-
bles & incompréhenfibles. Or, je vous prie 5
qu'y a-t-il dans l'Evangile qui nous paroifle
ni incompréhenfble ni incroyable , f l'oa
fuit les vues de nos adverfaires ? C’elt une
Religion de plein pied que leur Religion,
Ils en ôtent , ou pour mieux dire, ils pré-
tendent en ôter toutes les difficultés.
Il elt certain qu'il y a plus de difficulté &
d’obfcurité dans les objets qui nous font ré-
vélez dans l'Evangile, que dans ceux que
nous prefente la révélation de la N<Rure. Ce-
pendant, fi l'hypotefe de nos adverfaires étoic
véritable , on peut dire qu'il y auroit plus de
mylteres dans le pied d'un ciron que dans
îoute la Religion Chrétienne,
Tome 1 II,
N
s 4^ Traité de la Divinité
Les objets de l'Evangile font incompara-
blement plus élevez & plus incompréhenfi-
bles que les objets de la Loi. Ce qui le mar-
que très-évidemment , eft , que les objets
de la Loi ne portent point le nom de myfte-
res comme ceux de l'Evangile : c'eft que fous
]a Loi il ne falloit point captiver fon intel-
ligence comme fous l'Evangile : enfin on
n'a jamais dit que les objets de la Loi fufifent
une folie, les confiderant comme étant con-
traires à nos préjugez. Cependant , fi le fen-
timent de nos adverfaires étoit véritable ,
il eft inconteftable qu'il y auroit de plus
grands mifteres fous la Loi que (bus i'Evan-
gile. Dieu aparoiffant au buifton en Horeb ,
feroit un plus grand miftere , que Dieu ma*
nifefté en chair.
je dirai bien davantage : c'eft que cette
dodlrine anéantit la foi. La nature & l'ex-
cellence de la véritable foi confifte à recevoir
des veritez difficiles , & qu'on ne recevroit
point fans cela , fur le témoignage de Dieu
qui les révélé. Ce qui montre que la foi &
Ja vue doivent être differentes. La vue con-
fifte en ce qu'on reçoit des veritez qui ont
un raport affez naturel avec nos notions &
nos lumières : mais la foi confifte en ce que
nous recevons fur le témoignage de Dieu, des
veritez contraires à nos préjugez. Or cette
diftinélion eft entièrement ôtée , fi la Reli-
gion n'enferme que des veritez qui ont au-
tant de convenance avec nôtre efprit , que
les veritez naturelles en peuvent avoir. Nous
aurons àÇ'epaffer fur ces confiderations dans
un autre endroit de cet Ouvrage. Cependant
il fera bon de juftifier ce que nous nous étions
propofé de montrer en troifiéme lieu dans
cette Seélion.
de Je fus - Chrifî. 147
CHAPITRE ï 1 1.
:§l«e le fentiment de nos adverfaires ôte à Jefus-
Cbrijl toute fa dignité , en lui fàifant pojfeder
par métaphore les titres que l' Ecriture lui donne
réélit ment.
LE titre de Fils de Dieu , eft le premier qui
fe préfente à nôtre penfee. L'Ecriture
Sainte le donne à trois fujets differens. Les
uns le pofledent par métaphore. C'eft ainfi
que Job apelle Dieu le Pere de la pluye. Les
allies femblent aufli porter ce nofn : com-
me lors qu'il eft dit , que toutes les étoiles de la
lumière le loiioient , & que les enfans de Dieu me~
noient joie , Job 3$. à moins qu'on n’aime
mieux entendre par-là les Anges. Les autres
poflfedent la gloire de ce titre par adoption.
C’eft ce que l'Ecriture entend, lors qu'elle dit
que Dieu nous a adoptez en fon Fils ; qu’il
nous a donné ce droit d'être apellez les en-
fans de Dieu 5 que nous avons reçu l'adop-
tion ; que nous fommes les enfans de Dieu 9
fes heritiers & les coheritiers de nôtre Sei-
gneur Je fus-Chrift. Enfin ce titre de Fils de
Dieu eft donné à un fiijet parfait & divin ,
qui le poftede dans un fens très-particulier &
très- éminent : & ce fujet c’eft Jefus-Chrift
nôtre Sauveur , lequel eft apellé dans l'Ecri-
ture le Fils unique de Dieu , le propre Fils
de Dieu , le Fils , ce Fils de Dieu ÿ^ec l’ar-
ticle , le Fils de fa dileétion , fonTils bierc-
aimé , en qui il prend fon bon plaifir.
Il y a donc un propre Fils de Dieu , qui
eft plus véritablement le Fils de Dieu , que
11e le font ceux qui le font par adoption : Sc
Il y a des enfans que Dieu adopte en fors
N ij
14? Traité de la Divinité
amour j qui portent la qualité d'enfans de
Dieu à plus jufte titre , que ne font ceux qui
ne font fes enfans que Amplement par figure
& par métaphore.
Cependant le fentiment de nos adverfai-
res renverfe cet ordre , qui eft celui de l’a-
nalogie de la foi. Jefus-Chrift dans leurs
principes ne peut être apellé le Fils de Dieu
que par métaphore : nous fommes au con-
traire les enfans de Dieu par adoption , &
nous ne fommes qu'en Jefus-Chrift. Com-
ment un fils métaphorique peut- il être plus
véritablement fils que des enfans adoptez ?
Comment des enfans adoptez doivent - ils
leur adoption à un fils métaphorique ? Car
enfin , ou Jefus-Chrift eft lui-même adopté
par le Pere } eu il ne l'eft pas. S[l\ eft adop-
té par le Pere , d'où vient que le Saint-Efprit
ne nous a jamais parlé de fon adoption ,
lors qu'il nous parle fi fou vent de l’adoption
des Fidèles ? Pourquoi cette expreffion eft-
elle étrangère à l'Ecriture , Dieu a âdopté
fon Fils Jefus-Chrift? Et pourquoi eft-elle
tellement étrangère , qu’elle pafiferoit pour
un blafphême ? Si Dieu n'a point adopté Je-
fus-Chrift , il s'enfuit que Jefus-Chrift eft
Amplement un fils métaphorique. Il ne l’eft
point par nature : nos adverfaires n'en peu-
vent fouffrir l'exprefiion. Il ne l'eft point
par adoption : le langage de l'Ecriture ne
fouffre point cette expreftion. Il l'eft donc
uniquement par métaphore : & fi cela eft ,
nous formes plus que Jefus-Chrift > nous
avons un avantage qu'il n'a pas.
Ce qui confirme nôtre penfée à cet égard ,
c'eft que la qualité d'enfans de Dieu que
nous portons , eft regardée comme un des
' plus grands témoignages que Dieu nous ait
de Jefus-Chrifî. tq?
donné de fon amour : c'elt i'objet de la re-
connoilfance des Fidèles , & ils doivent le
remercier de ce qu'ils font Tes enfans par fa
grâce. Mais le titre de Fils que Jefus-Chrilt
porte j n'a jamais été regardé comme une
preuve de la charité de Dieu , mais plutôt
comme l'objet de fon amour. On ne peut
point dire ?que Jéfus - Chrilt foit le Fils de
Dieu , parce que Dieu l'aime ; mais il faut
dire que Dieu l'aime parce qu'il elt fon Fils.
L'JEcriture nous dira bien , Voyez, quelle cha-
rité nous a donné le Pere , que nous [oyons nomme\ ^
les enfans de Dieu : mais elle ne dira point .
Voyez quelle charité Dieu a montré à Jefus-
Chrilt , qu’il l'ait nommé ion Fils : parce
que la qualité d'enfans que nous portons ,
nous elt étrangère & accidentelle 5 mais la
qualité de Fils que Jefus-Chrilt porte , lui
elt propre & elfentielie.
De là il s'enfuit manifeftement que les
quatre fondemens furlefqueis nos adverfai-
res établiifent la qualité de Fils de Dieu qui
elt donnée à Jefus-Chrilt , ne fufiifent point
pour fonder la gloire & la dignité de ce titre.
Le premier eft fa conception & fa nailfance
miraculeufe , le fécond fa charge , le trot-
fiéme fa refurreétion , & le dernier fon exal-
tation fouveraine. Car fi Jefus-Chrilt n'étoit
le Fils de Dieu que parce qu'il a été formé
immédiatement par la vertu de Dieu dans le
fein de Marie , il ne le feroit pas mieux qu-
Adam , qui de même a été formé immédia-
tement par la puilfauce de Dieu : la diffe-
rente maniéré de leur produ^ion n'empê-
chant pas qu'ils ne partent des mains du
Créateurd’un aufli immédiatement que l'au-
tre. Si Jefus-Chrilt elt apellé Fils de Dieu à
càftfede fonrainiitere , il s'enfuit qu'avant
N iü
sço Traité de la Divinité
fon miniftere il n'étoit pas Fils de Dieu,
dans un fens auffi éminent qu'il le fut après,
fon miniftere. Cependant dans le moment
ée fon inftallation on entend une voix qui
dit j Celui-ci ejl mon Fils bien- Aimé , en qui fui
fris mon bon plaijir. Ce qui fait voir qu'il Té-
toit déjà. Et à l'égard de la refurreétion & de
l'exaltation de Jefus-Chrift , j'avonë qu'elles
ont fervi à déclarer folemnellement que
Jefus-Chrift étoit le Fils de Dieu. Car , com-
me dit l'Apôtre , il a été déclaré Fils de Bieu
en puijfance par la refurreêlion d’entre les morts.
Mais s'il a été déclaré Fils de Dieu , il étoit
donc déjà le Fils de Dieu. Et en effet l'Ecri-
ture nous marque cette qualité de Fils unique
de Dieu , par deux caraéteres : le premier ,
c'eft que Jefus-Chrift eft au fein du Pere ;
le fécond , c'eft qu'il eft à la droite de Dieu.
, dit Saint Jean » ne vit jamais T>ieu. Ce~
lui qui ejl au fein du Fere , lui-même l‘a déclaré ,
OU l’a manifejlé , l’a fait connoître. Lui donc 9
dit Saint Pierre , s'étant affis a la droite de
Dieu* a répandu ce que maintenant vous voyez.
& entendez,. De ces deux caraéteres , celui
qui eft le plus propre au Fils de Dieu , c'eft
d'être au fein du Pere. On fait affeoir à fa
droite les perfonnes qu'on honore. Qn fait
repofer fur foh fein les perfonnes qu’on ai-
me. Et comme il eft encore plus naturel
d'aimer fon fils que de l'honorer ; il s'en-
fuit qu’être au fein du Pere , eft un caractè-
re plus propre au Fils de Dieu , que celui
d'être affis à fa droite. Or Jefus-Chrift étoit
au fein du $ere dès fa conv^erfation fur la
terre , & avant fon exaltation. Il s'enfuit
donc qu'il étoit dèflors le Fils de Dieu dan*
un fens aufli éminent , ou du moins qu'üea
avait les plus grands cara&eres»
de Jefiis - Chrîjî. ifj
L'Evangile raporte , que Jefus - Chrift
étant monté à Jerufalem à l'âge de douze
ans , & ayant été trouvé affis au milieu des
Docteurs , les écoutant & les interrogeant ,
& Jes furprenant par les chofes admirables
qu'il leur difoit , il répondit à ceux qui lui
témoignoient avoir été en peine de lui :
Pourquoi me cherchiez. - vous ? Ne fçaviez.-vous
pas qu’il faut que je fois occupé aux affaires de mon
Pere ?
On demande , fi lorfque Jefus-Chrift te-
noit ce langage , il étoit Fils unique de
Dieu j fon propre Fils , Ton Fils par excel-
lence. S’il ne l'étoit pas ; pourquoi parle- t-
il comme s'il l'étoit effectivement f Jamais
aucun des Prophètes étant envoyé de la parc
de Dieu , avoit-il die , je viens de la parc
de mon Pere , ou , il faut que je fois occupé
aux affaires de mon Pere ? S'il l'étoit , il
s'enfuit donc qu'avant fon mftallation , fa
rélurreétion & fon exalt^on , jefus-Chrift
poffede ce titre de Fils de Dieu dans cette
éminence qui le fait être le propre Fils ou le
Fils unique de Dieu.
Jefus-Chrift dès-lors étant le Fils de Dieu
par excellence , ou il l'étoit à caufe de quel-
que excellence qu'il poffedoit déjà, ou à caufe
de la gloire qu'il devoit poffeder. S'il l'étoit
feulement à caufe de la gloire qu'il devoit
poffeder , il s'enfuit qu'il n'étoit en ce tems-
là le Fils unique de Dieu , que de la même
maniéré qu'il l’étoit avant fa naiffance , car
avant fa naiffance il étoit aufli deviné à cette
gloire. Il s'enfuit encore, que jefus-Chrift
aifputant avec les Docteurs Juifs , n'étoit
le Fils unique de Dieu , que dans le même
fens que l'homme eft fidèle ou enfant de
Dieu avant fa vocation, lors qu'il eft {impie-
N iiij
iyz Traité de la Divinité
ment élu : car comme Jefus-Chrift-étoît Fiî's
unique de Dieu , parce qu’il étoit delliné à
une gloire fouveraine ; il s’enfuivra que de
même nous fommes les enfans de Dieu ado-
ptez 3 même avant nôtre vocation , parce
que nous fommes dellinez de toute éternité à
cette biemheureufe adoption.
Il relie donc que Jefus-Chrift , lors qu’il
difputoit avec les Doéteurs Juifs , portât le
titre de Fils unique de Dieu , par les qualitez
qu’il pofifedoit actuellement par fon état
préfent. Or lï cela ell , Jefus Chrift n’étant
qu’un (impie homme , comme nos adver-
faires le prétendent , ne pouvoit être Fils de
Dieu , que parce qu’il avoit été concû du S*
Efprit.
Cependant il ne nous paroît point que la
Conception miraculeufe de Jefus- Chrilt pût
fonder un titre (i glorieux. Car qu’ell-ce
qu’être conçu du Saint -Efprit ? C’ell être
formé d’une m^fiere épurée & lànCtifiée
immédiatement par la vertu de Dieu. Cela
ne donne aucun avantage à Jefus-Chrift par-
defifus Adam, qui a été créé immédiatement
par les mains de Dieu i ni même par-deffus
les Saints glorifiez , qui doivent être repro-
duits en quelque l'ens par la vertu de leur
Créateur.
Cette réflexion paroîtra confiderable , fi
l’on y en ajoûte une autre qui ell beaucoup
plus importante encore : c’ell que le nom
de Fils unique de Dieu , de propre Fils de
Dieu , elf tjn nom qui non-feulement dillin-
gue Jefus^L'hrill des autres hommes , mais
qui l’éleve extrêmement au-delfus des Anges
glorieux. Car il a été fait d'autant plus excel-
lent que les Anges , qu'il a hérité un plus excel-
lent nom qu'eux. Que fi le titre de Fils unique
de Jefus - Chrift. 15 $
de Dieu fignifie principalement , qu’il a été
formé immédiatement par la vertu de Diea
dans le fein de Marie : on ne fçauroit com-
prendre que ce titre l’éleve au-deifus des An-
ges qui ont confervé la pureté de leur origi-
ne. Car ces Efprits ne font-ils pas de même
ce qu’ils font , par la vertu du Tdut-puif-
fant , qui non - feulement les a formez
mais qui les a remplis de fainteté& de gloi-
re en les tirant du fein du néant ? Où eft
donc cette éminence de perfeétion qui fait
que ce titre convient à Jefus-Chrift, de ne
convient qu’à Jefus- Chrift ?
Le.titre de Sauveur qui convient lî propre-
ment de fi véritablement à Jefus-Chrift , eft
encore un titre qui devient incompréhenfi-
ble , fi Jefus-Chrift n’eft qu’un fimple nom-
me , qui n’ait fait qu’évangelifer aux hom-
mes , & fouffrir la mort^pour leur donner
un exemple de patience , & pour confirmer
l’Alliance : en ce cas-là il n'a fait pour nous
que ce que les Martyrs de les Confelfeurs ont
fait , qui eft de nous inftruire de par leur
parole, de par leur exemple, de de confirmer
la vérité par leur mort.
Je dirai bien davantage , & je ne craindrai
point de foûtenir que Moyfe , fi cela eft ,
eft plus véritablement le Rédempteur de le
Sauveur des Ifraelites, que Jefus Chrift n’eft
le Rédempteur & le Sauveur du genre hu-
main. Car Moyfe fait par lui même ce que
Jefus-Chrift ne femble faire que par le minif-
tere de fes Difciples. Moyfe fait vojp aux If-
yaëlites la délivrance : de Jefus-Chrift nous
la fait feulement efperer. Il eft vrai que
Moyfe ne fouffre point la mortcomme Jefus-
Chrift : mais prenez garde que la mort de
Jefus-Chrift eft auffiinudle pour nous., qu«.
i? 4 Traité de la Divinité.
la mort de Moïfe l'auroit été pour les ïfraë-
lites. Mais comme cette derniere vérité eft du
nombre de ces veritez capitales qui font le
fondement des autres , il faut l'établir dans
un Chapitre leparé.
CHAPITRE IV.
Que dans le [entiment de nos adverfaires , ht
mort de Jefus- Cbrif n'a aucune
véritable utilité .
TOus ceux qui ont un peu étudié la fcien-
ce du falut , fçavent que la mort de
Jefus - Ch ri R efi non-feulement utile , mais
encore fouverainement nécefiaire. C'eft ce
que l’Apôtre S.Panl nous fait aifez connoître,
lors qu'il dit , qu'il ne s'eft propofé de fça-
voir que Jefus- Cbnft , & Jefus-Chrifi crucifié : 2c
c'eft ce qui eft bien confirmé par le témoi-
gnage des Prophètes, par celui de jean Bap-
tifie , & par celui de Jefus-Chrifi: même.
Lors que les Prophètes ont parlé le plus
clairement de Jefus*Chrift , ils fe font princi-
palement attachez à nous décrire fa mort de
fes fouffrances : témoin ce fameux oracle du
$i. des Révélations d'Ifaïe , qui contient tant
d'iliufires caraéleres du Mefïie , qui roulent
tous iur fa mort : témoin la defcripcion qui
nous efi faite de fes fouffrances au Pfeaume
Jean Baptifie voyant Jefus-Chrifi , le
marque d'abord par le cara&ere de fa mort :
& auf%tôt qu'il le voit , il le voit comme
une viétime qui doit mourir. Voici , dit-il,
l'Agneau de Dieu qui ote les pechez du monde. Je-
fus-Chrift entretenant familièrement fes DiC
ciples, ne ceffe de prédire les affligions qu'il
doit endurer de la part des Scribes & de^
de Je fus - Chrift. i j <*
Pharifiens , & la mort qu'il doit fouffrir à
Jerufalem ; & lors qu'un Difciple veut ie
détourner de nyourir , il foudroyé ce zélé in-
difcret. Va , dit - il , Satan , arriéré de moi . Tu
m'es en Jean date. Car tu ne comprens point les
chofes qui font de Dieu , mais celles qui font des
hommes. Et enfin Jefus- Chrift mourant fur
U Croix, nous fait bien voir que fa mort
comprend tout , lors qu'il s'écrie en pouffant
le dernier loupir , Tout eft accompli.
Cependant on peut dire , que fi Jefus-
Chriit eft une fimple créature , bien loin que.
fa mort foit de tous les objets de la Religion
le plus important , il n'eft pas même poffi-
ble de faire voir qu'elle enferme quelque
efpece de vérita'ble utilité.
, Car premièrement , fi cela eft , on ne
peut point dire que Jefus-Chrift ait fouffert la
mort pour nous délivrer des peines que dos.
pechez a voient méritées , parce que fa per-
donne n'étant plus d'une dignité infinie , les
fouffrances ne le font pas auffi , & qu'ainft
elles ne peuvent jamais former l'équivalent
des peines que nos pechez avgient méritées»
Jefus Chrift Homme-Dieu a pu fouffrir dans
l'efpace de quelques inftaps ce que nous mé-
ritions de fouffrir pendant toute l'étendue de
l'éternité: mais Jefift- Chrift fimple créatu-
re ne peut donner à fa mort une valeur &
une dignité infinie que fa perfonne n'a pas.
Aulii les Sociniens ont-ils bien vu qu'ils ne
pouvaient défendre dans leurs principes la.
vérité & la necefllté de la fatisfaéfioigde J.
C. qui eft pourtant le fondement de toute la.
doéirine Chrétienne , & un article de nôtre
Foi , tant de fois répété, & exprimé en tant
de maniérés differentes dans l’Ecriture, qu'il,
faut renoncer à la Révélation > ou à la lu.-
35 6 Traité de la Divinité
miere naturelle , pour le révoquer en doute.
Cette faétisfaétion nous eft marquée pre-
mièrement par les types^ anciens. Jefus-
Chrift nous avoit été reprefenté par l’Agneau
de Pâque , qui fut immolé en Egypte en la
place de chaque premier né des Ifraëlites ,
& dont le fang arrofant la porte de leurs
maifons , les défendoit de la main de l’Ange
deftruéteur. Il avoit été figuré par le bouc
Hazazeel , lequel on envoyoit au defert ,
après l’avoir chargé des pechez du peuple. Il
écoit reprefenté par la viélime que le Sou-
verain Sacrificateur offroit pour les pechez
du peuple au jour de la propitiation folem-
nelîe : viétime fur laquelle le Sacrificateur
failoit en quelque forte paffer les iniquitez
des pécheurs s ce qu’il exprimoit en mettant
les mains fur elle. Comme donc l’Agneau
Pafcal rachetoit chaque premier né , étant
mis en fa place : il faut demeurer d’accord
que Jefus-Chrift racheté les Fidèles, étant
facrifié pour eux. Il faut feulement remar-
quer, que comme les choies qui n’éto'ent
qu’imparfaitement ombragées fous la Loi ,
s’accomplifient plus réellement & plus vé-
ritablement fous l’Evangile , il y a cette dif-
férence entre l’Ag'neau Pafcal & J. C. qu’au
lieu que le premier n’ctoit pas un prix fufîi-
fant pour payer la vie d’un homme , & écoit
agréé de Dieu nonobftant fon infuffifance ,
parce qu’en ce temps-là il s’agiffoit moins
de donner une fatisfaélion convenable à la
julljjje de Dieu , que de préfigurer la victi-
me qui devoit la latisfaire i Jefus-Chrift au
contraire eft une digne rançon pour nous_ ra-
cheter , pouvant être mis en nôtre place ,
fans que nous craignions qu’il foit rejette
pour être moindre que nous 3 & étant pouc
de JefuS'Cbrlfl. i S7
cette raifon apellé l'Agneau de Dieu qui ôte
les pechez du monde : l’ Agneau de Dieu , félon
le ftile de L'Ecriture , qui apelle de ce nom
tout ce qui eft excellent dans fon genre , &
qui dit j les montagnes de Dieu , les cedres de
Dieu , un jardin de Dieu , un agneau de Dieu ,
c'eft à-dire , l'Agneau par excellence , le
fèul Agneau qui puiffe faire une véritable ré-
demption. Jefus-Chrift eft un Hazazeel : il
faut donc pour remplir la vérité de ce type ,
qu’il foit chargé de nos pechez , qu'il foie
fait anathème , qu'il devienne malédidtion
pour nous j que nos iniquitez lui foient im-
putées. Si cela n'étoit pas , pourquoi vou-
drions-nous qu’il fût repréfenté par le bouc
Hazazeel? Qu'a de commun Jefus-Chrift
avec ce bouc ?
Enfin on ne peut comprendre ni pourquoi
la vidlime qu'on offroit pour les pechez du
peuple au jour de la propitiation folemnel-
îe , étoit chargée typiquement 8c myfterieu-
fement des pechez du peuple } ni pourquoi
Jefus-Chrift nous eft repréfenté par ce type ,
à moins que Jefus-Chrift n'ait été chargé vé-
ritablement des pechez des hommes , &
qu'il n'en ait fait une véritable expiation fur
la Croix. Cependant ce ne font pas ici des
jeux d'efprit , ni des raports abitraires que
nous ayons imaginez avec effort , & qu'on
puifte nier fans peine. Les Ecrivains du nou-
veau Teftamcnt , ces hommes conduits en
toute vérité par le Saint-Efprit qu’ils avoient
reçu pour cela , & deftinez à y conJhire les
autres par leur prédication , ne nous laiftenc
point la libeiié de penfer ce que nous vou-
drions à cet égard.
Il n'y a rie” en effet de plus fenfîble que
Implication qu'ils font de ces anciens types »
ï ç8 Traité de la Divinité
Jelus-Chrift. Chrifi , <lit l'un , nôtre Vaque a
été facr'tfié pour nous, iLa. porté nos pechel^ fur la,
Croix. Il u été fait maléditîion pour nous. C’efi
V ^Agneau de Dieu qui ote les pechez du monde, il
n’y a aucune condamnation pour ceux qui font en
Je fus Chrifi. il efi mort pour nos offertes , & il
cfi nffufcité pour notre jufiifi cation. Dieu fe trouve
en fefus-Chrifi réconciliant le monde à foi. il a
•< été fait péché pour nous , afin que nous fujions juf
tïce de Dieu en lui . Il a donné fa vie en rançon,
pour ms pechez : Langage conforme à celui
des Prophètes qui nous aprennent que par fa
meurtriffure ntus avons guérifon i que l’amende
qui nous aporte la paix y efi venue fur lui ; qu’il a
porté nos langueurs , & chargé nos maladies , ( caî
cJeft dans.un double fens que ce dernier ora-
cle lui eft aplîqué ) qu'il a été mis au rang des
tran fgreffeurs , & qu’il a mis fon ame en oblation
pour le péché } qu'il a été tranché , mais non pets
pour foi y &c. Expreffiorrs qui par leur force ,
par leur multitude, par leur fingularité &
par leur variété , nous font comprendre que
Jefus-Chrift eft mort en nôtre place , & pouf
payer ce que nous devons à la juftice de
Dieu.
Cependant nos adverfaires font obligez de
renoncer à cet ufage de la mort de Jefus-
Chrift , tout apuyé qu'il eft fur les anciens
oracles , &: tout confirmé que nous le trou-
vons dans la parole de Dieu. Il faut qu'ils
difent , que Jefus-Chrift n'a non plus fouffert
en nôtre place , que nous fouffrons en la
place l£ uns des autres. Voyons donc quel-
le utilité ils trouvent dans la mort de Jefus-
Chrift.
Ils nous diront ici , que le Sang de Jefus-
Chrift fert à confirmer la nouvelle Alliance
<aue Dieu traite ayec les hommes par Jefus-
de Jefus-Chrift.
Chrift nôtre Seigneur. Certainement fi la
inort de Jefus - Chrift ne fert qu’à confirmer
l'Alliance dans le fens qu'on prend cette ex-
preftion , on ne voit point pourquoi cette
mort eft regardée comme le principal objet
de la Religion. Car c'eft de tous les événe-
mens qui font arrivez à Jefus-Chrift, celui
qui eft le moins capable de confirmer l'Al-
liance. Si l'on fupofe que Jefus-Chrift mou-
rant en nôtre place , nous délivre des peines
que nos pechez ont méritées , il n'y a point
de doute que fa mort ne nous afiiire excel-
lemment de l’amour de nôtre Dieu , & ne
confirme admirablement fon Alliance : mais
dès que nous ôtons à la mort de Jefus-Chrift
cet ufage , je ne vois point en quoi confifte
fat force ou pour nous afturer de l'amour de
Dieu j ou pour confirmer l'Alliance de la
grâce. La vie de Jefus-Chrift eft bien d'une
autre efficace pour produire cet effet , & ces
miracles fenfibles &: éclatans , qui font voir
que Jefus - Chrift eft revêtu d'une puiftance
furnaturelle , raflurent bien davantage nôtre
foi , que la triftefife & les angoiftes de fa
mort. Oui , direz vous ; fes miracles font
plus propres à nous afturer de fa puiftance j
mais fa mort eft plus capable de nous per-
fuader fon amour. Nous perfuader fon
amour ? Et en quoi une mort inutile fera-t-
elle fi capable de nous perfuader fon amour ?
A-t.on jamais vû un homme fage fe donner
la mort, fans autre néceffi té que de perfua-
der à un autre qu'il l'aime biett ? •
Mais paftons aux- idées diftinétes des cho-
ies , & voyons ce que c'eft que confirmer
l'Alliance, en montrant ce que c'eft que l'Al-
liance même. L'Alliance enferme un double
engagement, un engagement de Dieu en-
ï6o Traité de la Divinité
vers les hommes, & un engagement des
hommes avec Dieu. Dieu s'engage à nous
fauver fous condition de foi & de repentan-
ce. Nous nous engageons à fervir Dieu ,
pourvû que Dieu nous fafte grâce > 8c qu'il
nous pardonne nos pechez.
Je demande lequel de ces deux engage-
mens eft confirmé par la mort de Jefus-
Chrift. Ce n'eft pas l'engagement dans le-
quel les hommes entrent de fervir Dieu :
car c'eft la mortification &: la repentance qui
confirment l'Alliance à cet égard , ou fi vous
voulez, qui font une alfurance à Dieu que
les hommes feront leur devoir. C'eft donc
uniquement l’engagement où Dieu entre
avec nous , de nous fauver , moyennant que
nous croyons , 8c que nous nous repentions :
c'eft, dis je, cet engagement de Dieu avec
nous , qui eft confirmé par la mort de Jefus-
Chrift , parce que la mort de jefus-Chrift
nous eft une aftûrance que Dieu fera fidèle à
executer fes promeftes. Tout cela eft admi-
rablement bien fuivi & bien foûtenu dans la
fupolition que la mort de Jefus Chrift eft
une preuve de l'amour que Dieu a pour nous.
Car on peut conclure de ce qu'il nous fait
ce bien , qu'il nous fera les autres qu'il
nous promet 5 encore faut-il que ce bien
foit plus grand que tous ceux qui lui relient
à nous communiquer : car fi cela n'eft pas ,
il ne s'enfuit pas de ce que Dieu donne Je-
fus-Chrift à la mort, qu’il doive nous ac-
cordée le falut & la vie éternelle. Celui qui
fait le plus , fera le moins : mais il n'eft
pas certain que celui qui fait le moins, faf-
fe le plus. Si Jefus-Chrift eft un fimple
homme , 8c que fa mort ne foit pas une fa-
tisfa&ion qui eft offerte à la jullice divine
pour
de Jefus-Chrifl. r£r
pour nous > il s'enfuit premièrement» que
la. vie n eft pasaufli précieufe que la vie éter-
nelle de tous les hommes , & qu'ainfi le
dan qui nous eft fait de la première , ne peut
pas nous repondre qu'on nous accordera la
I!sJenfuic d'ailleurs, que fi Jefus-
Chnft nous confirme l'Alliance , & nous af-
lure de l'amour de Dieu par fa mort, il le-
laitÉpar une-chole qui n’a en loi aucune uti-
lité, jufques-là du moins 5 femblable à un*
homme qui fe donneroit un coup de poi-
gnard lans neceffite, pour prouver à un autres
qu il a bien du zele pour lui.
Mais , dira-t-on , cela ferait bon fi la mort
de Jelus-Chriit n avoit poinc d'autres utilitez:
que celle la ; mais on fçait qu'elle nous
profite en plus d'une maniéré. N'eft-il pas
vrai en effet que Jefus-Chrift fouffrant la.
mort pour fa doftrine , témoigne par - là-
qu il croit cette doctrine celefte & divine ,
oc qu ainfi fa mort eft encore utile à cet
egard ? Je réponds premièrement , qu’à Iaj
vente la mort de Jefus-Chrift fert à confia
mer la doffrine , mais que ce ne peut pas
rn, ^ Srande utilité de la mort de Jefus-
Chrift > parce que fi cela étoit , l’Ecriture:
la marquerait dans les paffages où elle dé-
couvre les fruits ordinaires de la Paffion de
ce divin Sauveur. En fécond lieu , fi c’ étoit
la la principale utilité de la mort de Jefus-
,r]^ 3 peut dire que (a mort nous fer-
rait infiniment moins utile que fa par-
ce que fa vie confirme bien mieux fi doctri-
ne que fa mort. Sa vie eft toute éclatante de
miracles , qui montrent que la doctrine qu’il ;
enfeigne, eft celefte , puifque le Ciel lui rend,
par mule prodiges un témoignage non fuf-
pect : au lieu que Jefus Ghrift fe prefent^nt.
^ms LU. Qj
16% Traité de la Divinité
à la môrt, témoigne bien par là qu'il croit
fainte & divine la doctrine qu'il enfeigne ,
mais ne montre pas de là Amplement qu'elle
le Toit en effet. En troifiéme lieu , fa mort
accompagnée de fes effrois & de fes angoii-
fes,fait naître plus de difficultés dans l'efprir,
que toutes les circonf ances de fa vie. Mais
fur tout il eft bon de remarquer , que Je-
fus-Chrift n'eft pas le feul qui a confirmé pat
fa mort & par fes fouffrances , la vérité des
chofes qu'il enfeignoit. Cela lui eft commun
avec tous les Apôtres , & avec un nombre
prefque infini de Martyrs , qui ont fouffert
la mort , & des tourmens plus cruels que
la mort même , pour rendre témoignage à
la vérité de l'Evangile.
Mais ne comptons-nous pour rien d'avoir
donné un exemple admirable de patience &
de charité ? C'eft ce que Jefus-Chrifi a fait
en mourant. Sa mort donc fans être fatis-
fa&oire, ne laiffe pas de nous être véritable-
ment utile. C'eft le dernier retranchement
de nos adverfaites , & c'eft la plus foible de
leurs défaites. Oui , j'avoue que Jefus-Chrift
adonné dans fa mort un exemple admirable
de patience & de charité > mais c'eft dans
nôtre fentiment , & non pas dans leurs prin-
cipes j que cela peut fe dire.
Il a donné un exemple de patience qui
n'avoit point eu , & qui n'aura jamais d'e-
xemple j puilqu'il n'a pas feulement fouf-
fert les douleurs de la croix , mais , ce qui eft
ïnfinimf :t plus confiderable , qu'il a en
quelque forte foûtenu le poids de la ven-
geance de Dieu jultement irrité par nos pé-
chez j ayant comparu devant lui comme nô-
tre plege , ayant attiré les regards de fon in-
dignation* & ayant été privé pour cet effet
de Jefus - Chrift.
pendant quelques momens, des fentimens de
la joie de fon Pere ; privation d'autant plus
fenlïble , que l’amour qu'il avait pour fon
Pere j étoit parfait. Jefus-Chrill a fuporté
cette trilleffe qui faififfoit fon arne jufqu'à
la mort , ces horreurs fecrettes, ces allar-
mes & ces frayeurs indicibles , qui font les
fentimens infaillibles de la jullice de Dieu ,
lorfqu'elle fe fatisfait. Qui n'admirera fa
patience ?
Mais qui n'admirera aulïï fa grande cha-
rité ? Il a fouffert la mort pour nous qui l'a-
vions offenfé , & il a fouffert une mort fans
laquelle nous étions condamnez nous-mêmes,
à mourir éternellement. Cela eft parfaite-
ment véritable dans nôtre doélrine.
Mais dans celle de nos adverfaires , on
peut dire que Jefus-Chrill n?a donné ni un;
grand exemple de charité , ni un grand exem-
ple de patience. Il n’a point donné un grand
exemple de patience j puifqu'il y a une in-
finité de Martyrs qui ont fouffert & plus;
long-tems que lui , & un genre de fupîice
plus douloureux que le lien , & un plus;
grand nombre de tourmens , & qui ont
fouffert avec plus de confiance & de fermeté
aparente.
Jefus-Chrill a fouffert pendant l'efpace de
quelques heures feulement ; & il s'ell trou-
vé des Martyrs qui ont fouffert pendant des
jours , des lemaines , des mois , des an-
nées. Jefus-Chrill a fouffert le fuplice delà
croix : & il y en a qui ont fouffer# l'huile
bouillante , le plomb fondu 3 le fer , la
flâme , à qui on a apliqué les plaques dé-
fer embrafées , qu'on a enfermez dans des^
taureaux d'airain enflâmez , à qui on a fait:
fouffrir une longue fuite de maux en leofc*
Q. îi
Traité 4s la Divinité
coupant les parties de leur corps Tune après
l'autre , & qui au lieu de faire paroître de
la trillefle , ont fait éclater des tranfports de
joie au milieu des fuplices.
Ce fait eft certain , mais il eft infiniment
étonnant. Car enfin cela frape , cela choque,
cela foûl'eve nôtre foi & nos lumières natu-
relles , que le parfait des parfaits s'abatte
à la vûë de la mort } & que fes ferviteurs
qui empruntent de lui toutes leurs forces &
leur vertu , triomphent au milieu des tour-
niens. L'un eft faifi de triftefîè jufqti'à la
xnort : les dutres font extafîez de joie. L’un
fuë des grumeaux de fang à i’aproche de
la mort : les autres voyent une main divine
qui effuye leur fueur & leur fang j car pour
des larmes , ils n’en verfent point. L'un fe
jdaint que Dieu le délaiffe : les autres
s’écrient hautement qu'ils voyent Dieu leur
tendant les bras. Ne fçauvons - nous point
d’où vient cette différence fi furprenante ?
Certainement il faut qu'elle vienne ou du
côté de Dieu , ou du côté des caufes fécon-
dés , ou du côté de la perforine fouffrante.
Ce n’eft pas du côté des caufes fécondés ,
puifque les. fuplices des Martyrs, font, je
ne dirai pas auffi longs & auffi douloureux
que celui de Jefus-Chnft , mais en quelques
rencontres mille fois, plus douloureux
beaucoup plus longs que le fien. Cette dif-
férence ne vient pas auffi du côté des per Ton-
nes qui fouffrent , puifqu'il eft incontefiable
que JeDs Chrift a fans comparaifon plus de
force & de fainteté que n’ont les. Martyrs.
Il faut donc que cette différence vienne du
côté de Dieu , & que Dieu confole davan-
tage l'ame des Martyrs que celle de Jefus-
Chrift ; & pourquoi cela , s’il ne regarde
de Jefus-Chrift. 16$
point Jefus Chrift comme nôtre piège, s’il
ne le confidere que comme Ton Fils en qui
il a pris Ton bon plailîr ? Il le regarde avec
plus d’amour que les Martyrs , & le regar-
dant avec plus d’amour , doit - il pas verfer
plus de joie dans fon ame ?
Que fi les Martyrs ont donné un plus grand
exemple de patience, je dis qu’ils ont don-
né aufli un plus grand exemple de charité.
Car deux choies font certaines fur ce fujet.
L’une , qu’ils annonçoient l’Evangile. Dont
je me réjouis , dit fairîÊ Paul , en mes [ouffrances
pour vous , & j' accomplis dans ma chair le refle
des affligions de Chrift ^pour [on corps qui eft l'Eglife
La fécondé, que plufieurs des Saintts Martyrs
ayant été & plus long-tems & plus cruelle-
ment tourmentez que Jefus-Chrift , ils ont
aufii été mis à de plus rudes épreuves , & ont
fait davantage éclater leur charité , s’il eft»
vrai que la mort des Martyrs ait les mêmes
ufages à cet égard, la Mort de Jefus-
Chrift.
Ce feroit une chofe bien étrange , que
Jefus-Chrift fût mort pour confirmer fa doc-
trine , & pour donner des exemples de pa-
tience & de charité-, & que les Ecrivains du»
Nouveau Teftament , qui ont pris le foin de
nous marquer les ufages de fa mort , ou-
bliant prefque toûjours cette grande & prin-
cipale utilité de fes fouffrances, n’employaf-
fent que les expreffions qui marquent fa fa-
îisfa&ion , comme celle-ci : qu'il efl mort pour
nous ; qu'il a été fait malédiction pejÿ noùs 5
qu'il a été fait péché pour nous ; qu’il efl L' Eternel ,
notre juffice 5 qu'il nous a été fait par Dieu jufttce &
rédemption > quil nous a racheté \ par fon ftang j
qu’il mus a réconcilié^ avec Dieu par fa mort ,
îtftf Traité de l& Divinité
qu'ilejl nétre propitiatoire par la foi en fort fang
qu'il a porté nos peche^fur la croix ; qu'tla été
facrifié pour nous ; qu'il ote nos pechez, ’3 qu'il
nous fauve & nous racheté en foujfrant la mort
pour nous.
Mais ce feroit une chofe plus furprenante.
encore , que les Martyrs ayant fouffert pour
nous dans le même Cens que Jefus-Chrifi, &
en quelque forte plus véritablement & avec
plus de fuccès que lui , l’Ecriture Sainte mît
une fi grande différence entre les fouffi ances
des Martyrs , & celles cfe Jefus-Ghriff Paul ,
dit-elle, a-t'il été crucifié pour vous , ou avez,-
vous étébaptifez. au nom rie Paul ? Nous n'avons
point été baptifez au nom de Paul : mais fi
la doétrine de nos adverfaires étoit véritable,
Paul feroit mort pour nous dans le même
fens que Jefus-Chriff
Il ne ieur fervira de rien de répondre ici ,
que jêfus-Chrift étoff parfaitement faint &
innocent lorfqu'il foHroit la mort ; au lieu
que les Martyrs ne l'étoient pas entièrement
lorlqu'ils fouffroient les tourmens. Car pre-
mièrement, fi les Martyrs n'étoient pas en-
tièrement exempts de péché , ils étoient
innocens du moins à l'égard de la caufe pour
laquelle on les tourmentoit. D’ailleurs , le
Gentiment de fon innocence n'a pas accoutu-
mé d'aggraver les fouffrances d’un homme ,
mais plutôt de le foulager & de le confoler
dans le; fentiment de la douleur. C'ell ce
que Jefus - Chrift nous enfeigne dans fon
EvangilC»' Bien-heureux font ceux qui font per -
fecutez, pour juflice , car le Royaume des Cieux efé
à eux. Vous ferez, bien heureux quand on vous
aura injuriez &■ perfecutez, , & qu'on aura dit
toute mauvaife parole de vous en mentant. R éjoüi/l ■
fsz-vous & vous égayez, , car vitre récompenfe efjt
grande dans les. Cieux.
Une faut pas dire non plus, que la dif-
férence que nous avons remarquée à cee.
égard entre Jefus-Chrift & les Martyrs , ve-
noiï de ce que Jefus-Chrift avoit été 'le pre-
mier à courir dans cette carrière d'afHiôtions 5
& que ceux qui donnent l'exemple, font tou-
jours ceux qui fouffrent le plus. Car pre-
mièrement, il n'eft pas vrai que J. C. ait été:
le premier des Martyrs. Il nous dit lui - mê-
me que Ton a perfecuté les Prophètes qui
avoientété avant luii& il foûtient le cou-
rage de fes Difcipîes par cdfte conftdération..
D'ailleurs cela feroit bon à dire pourjufti-
fïer une petite différence qui feroit entre di-
vers fouffrans :mais cela ne juftifîe point cet:
abîme de différence qui fe trouve d'abord-
entre la confiance de Jefus -Chrift & celle,
des Martyrs , à- ne confiderer que les chofes,
extérieures. Il ny avoit pas long-tems que
Jefus-Chrift avoit fouffert lorfque faint Ef--
tienne fut lapidé. Le grand nombre de Mar-
tyrs qu'il avoir vû. mourir devant lui, n'a-
voit pas élevé fon courage à cette divine 3e -
héroïque fermeté qu'il témoigne'. Cepen-
dant de combien fa patience furpaffe:t elle:
celle de Jefus-Chrift qui eft le modèle, s’il?
faut n'avoir égard qu'à ce qui nous en pa-
roît ? L'un eft dans une angoiffe profonde :
& l'autre tout plein de la joie qui le tranf-
porte , s'écrie ; Je voi les Creux ouverts , &>
le Fils de i' homme affis à lu droite de Dieu. Je-
fus-Chrift s'afflige fans bornes dans la confi-
deration de Dieu. Min Dieu , mon DiM , s'é-
crie-1 il , p urquoi m'as tu abandonné ? L'autre
feréjoüitSc eft tranfporté d’allegreffe parla
fimple vûë de Jefus Chrift , & Ja joie qui
brille dans fes yeux 3c fur fon viiage > le fait
paroitre. comme le viiage d'un Ange. Qu'on
î£? Traité de la Divinité
bous aprenne le miftere de cette différence 1T
furprenante.
Il ne faut point dire , comme quelques-
uns , que Jefus-Chrift ayant un corps for-
mé immédiatement par le S. Efprit , & d'un
tempérament divinement bien réglé , était
plus fenfible à la douleur que Tes autres
hommes. Car premièrement , qui nous ré-
pondra qu'un corps doit être plus fenfible à
la douleur, parce qu’il eft formé par le S.
Efprit , ou qu'il eft le féjour de la fainteté
& de l’innocenc® ? D'ailleurs, Jefus-Chrift ne
fouffroit point dans fon corps lorfqu'il étoit
au jardin de Getfemani ; il penloit feule-
ment à Ces fouffrances : & cette méditation
lui fait fuer des grumeaux de fang dans fon
corps. De plus , i-1 déclare que c'eft fon
ame qui ^çft faille de trifteffe jufqu'à la mort ,
&r cela avant qu'il eût enduré la moindre
chofe daijs fon corps. C'eft le déîaiffement
de fon ?ere, qui lui eft fur- tout fenfible j &
c'eft à- fon ame que ce délailfement fe fait
fentir : & lorsqu'on lui prefente un breuvage
qui amortilToit la douleur , & aftbupiftbit
les fens , il refufe d'en boire : même il pa.-
roît évidemment par l'hiftoire de fa Paftion ,
que les douleurs de fon corps ne font aucune
diverfîpn fâcheufe en lui. Il ne fe poftede
pas rtioins qu'il fe polfedoit lorfqu'il étoit
avec fes Difciples ; témoin ce qu'il dit à fa
bienheureufe mere , F emme , voilà ton Fils
& à faint Jean le Difciple qu'il aimoit , F ils ,
voilà t{\mere ; témoin encore cette magnifi-
que promeffe qu’il fit au brigand repentant >
£» venté , je te dis que tu feras aujourd'hui avec
moi en Paradis.
On ne répondra pas avec plus de folidité ,
quand on dira que ce qui faifoit la profonde
tniteiîc.
de Jefnt-Ckrïft. 169
tnfteffe de Jefus-Chrift , étoit l’ingratitude
des Juifs. Car premièrement , il elt certain
que ce caraétere lui eft commun avec les
Martyrs * d’avoir annoncé des paroles de vie
a des hommes ingrats , dont on ne reçoit
que des mauvais traitemens 5 & enfuite la
mort pour toute récompenfe. Ajoûtez à
cela , que ce n’eft pas la première fois que
Jefus-Chrift avoit éprouvé l’ingratitude de
fa nation. Ce n’étoit pas même la première
fois qu’il avoit prévû que cette ingratitude
iroit jufqu’à procurer la mortu II le fçavoic
il y avoit long-tems. Il l’avoit lui-même
alfez fouvent & de fens froid prédit à fes
Difciples. D’ailleurs , à moins qu’on ne
veüilie faire un autre Evangile , il faut de-
meurer d’accord que c’eft le délailfement de
fon Pere qui lui tenoit le plus au cœur. Il
regardoit cette heure comme l’heure de la
puilfance des ténèbres. Il étoit épouvanté
par les idées de la juftice de Dieu , fon lan-
gage le fait bien connoître. Et puis l’ingrati-
tude des Juifs étoit , je l’avoiie , une cir-
conftance touchante , qui pouvoit ajoûter
quelque chofe à fa trirtelfe : mais ce ne
peut être nullement là la principale fource
de ces angoilfes & de ces frayeurs indicibles
qu’il témoigne , foit à fa mort , foit dans
fon agonie. Enfin , fi l’aprobation de Dieu
confole ordinairement les hommes qui fouf-
frent pour la juftice , ne pouvoit-elle pas
encore mieux confoler Jefus - Chrift ? Et fi
la certitude de poflfeder une vie éternelle &
bien-heureufe , fait que les Marty rsmon- feu-
lement perdent la vie temporelle fans répu-
gnance ; mais qu’ils trelfaillent de joie ,
qu’ils triomphent en la perdant : la certitude
jnon-feulement de vivre éternellement , mais
Tome UU P
170 4 _ Traité de la 'Divinité
de faire vivre les autres , ne devoit-elle pas
remplir Jefus-Chrift d'une joie indicible?
Quoi ! des hommes qui font accoûtumez à
aimer la terre , fe réjoüifîent d'en fortir : &
Jefjs-Chrill qui n’aime que le Ciel, paroît
faili de mille frayeurs mortelles en s'en al-
lant au Ciel ? Qui le comprendra ?
CHAPITRE V.
Que le fentiment de nos adverfaires rend le langage
de l'Ecriture obfcur & incompréhenfible , f* x &
illufoire , abfurde & peu raifonnable , impie &
plein de blafpbéme.
C’eft la derniere vérité que nous nous
étions propofez de juftifier dans cette
Seéfo’on , & c’eft ici , à mon avis , le prin-
cipal & le plus eflentiel moyen de faire voir
que fi la Théologie que nous combattons ,
eft véritable , Jefus - Chrift & les Apôtres
nous ont engagez dans l'erreur.
Pour le faire mieux comprendre , nous
raporterons les pafîages de l'Ecriture , que
nous devons citer fur ce fujet à trois claffes
principales. La première comprend ceux qui
marquent l'origine de J. C. la fécondé con-
tient ceux qui prouvent fa préexiftence ; &
la troifiéme ceux qui font fenfiblement con-
noître la gloire de fa Divinité. Examinons-
les par oidre.
Les paRages de l'Ecriture , qui marquent
Porigirçjjde Jefus-Chrift, font en aftez grand
Jean. 6. nombre. Tels font les fuivans. Que fera - ce
chap. 3. donc, fi vous voyez, le Fils de l'homme monter
j^.lbid. là où il était premièrement ? Je fuis le pain defcen -
31. du du Ciel. Nul n'ejl monté au Ciel , fi ce nefi
celui qui efi defcçndH du Ciel. Celui qui efi venu
de Je fus - Chrift. ïjf
rfcnhctuty eft par-dejfus tous. Celui qui eft de l a
terre , eft terrefire , & Annonce les chofes de la terre .
Celui qui eft venu du Ciel , eft par-dejfus tous. Le
premier homme étant de terre , eft de poudre. L 9
fécond homme eft le Seigneur qui eft du Ciel. Je
fuis de fcendu du Ciel , non pour faire ma volonté ,
mais la volonté de celui qui ma envoyé. Je fuis
ijfu de mon Pere : je fuis venu au monde ; &
maintenant je laijfe le monde , & je retourne à»
mon Pere. Je fuis venu de Dieu , & je m fuis
point venu de moi- même j car c'eft lui qui m'a en-
voyé. Or de ce qu'il eft monté , qr/eft-ce, finon qu'il
etoit premièrement defcendu dans les parties les plus
baffes, de la terre ?
On ne trouve dans ces paftages expliquez
à la maniéré de nos adversaires j ni feus } ni
vérité , ni raifon 3 ni fageflfe; ni humilité :
mais on y trouve des caractères opofez. Car
tout ce que nous trouvons en Jefus - Chrift
conçu comme un (impie homme par fa na-
ture ^ c’eft premièrement qu'il a eu une ame
fermée immédiatement de Dieu ; en fécond
lieu, que fà chair a été épurée par l’operation
du S. Efprit : £our un troifiéme , qu’il a reçu
les dons du S. Efprit qui lui étoient nécefia.i-
res pour faire les fondions de fon miniftere ,
& les a reçus dans une mefure extraordinai-
re : en quatrième lieu , qu’il a été inftaîé
dans fa charge , & qu’il a été envoyé aux
hommes de la part de Dieu. Or il ne nous
paroît pas que toutes ces chofes puiiTent ja-
mais établir la vérité de ces expreffic^s que
nous avons marquées ci-delTus. 9
Car fi parce que l'ame de Jefus-Ciirifi: a
été immédiatement créée de Dieu , il s’en-
fuit que Jefus- Chrift peut être dit être def-
cendu du Ciel , être venu du Ciel , être
iàTu de Dieu > être du pain dépendu du Ciel *
P ij
tyi Traité âe la Divinité
avoir été dans le Ciel au commencement :
tous les hommes peuvent avoir part à ces
éloges; on peut dire de chacun de nous ,
qu'il a un efprit qui retourne à Dieu qui l'a
donné. Ainli l'on pourra dire de chacun de
nous : ferct-ce donc , fi vous le voyez, monter 3
là oit il étoit preiyiièrement ? Je fuis âefcendu du
Ctel. Je fuis venu de mon Pere , & fuis venu
au monde ; & maintenant je quitte le monde , o»
m'en retourne à mon Pere , 8c G.
On doit dire à peu près la même chofe de
ce que le corps de Jefus-Chrill a été formé
immédiatement par la vertu du Saint-Efprit.
Cela ne fufïit pas pour fonder toutes ces ex-
prefSons. Je fuis defcendu du Ciel. Je fuis venu \
de Dieu. J'étois premièrement au Ciel. Cela pa-
roit de ce qu'Adam a été formé quant à fon j
corps, immédiatement des mains de Dieu:
& cependant non - feulement l'Ecriture ne
parle pas ainlî d'Adam ; mais elle tient un
langage tout opofé. Le premier homme ét*nt de
terre , efi de poudre. Le fécond homme qui efi le '
Seigneur , efi du Ciel. D'ailleurs, la figure fe- \
roit un peu forte , lî Jefus-Chrill: étoit dit ve-
nu de Dieu , defcendu du Ciel , & avoir été ?
premièrement au Ciel, parce que le corps j
de Jefus-Chrill a été formé par le S. Efprit.
On dira que Jefus-Chrill n'a pas feule» i
ment été divinement conçût, mais encora
qu’il a été rempli des dons & des grâces du *
S. Efprit , & qu'à cet égard il peut être die ;
venu de Dieu ou defcendu du Ciel , parce que
c'ell ouvrage divin , ou un homme rem- j
pli des grâces de Dieu r ou fufcité divine- j
ment i ou à peu près dans le même fens , !
que tout bon don & tout préfent paràii efi d'en-
haut , defeendant du Pere des lumières ; ou dans \
Je fens que Jefus - Chrift demandoic * fi U
à e Jefus- Chrift. 175
Baptême de Jeun étoit du Ciel , ou des hommes y
& dans un fensopofé à celui de ces paroles
d'un Apôtre : Car cette fagejfe ne 'vient point
ct'enhaut , mais elle ejl terreftre , animale , dia-
bolique. Diverfes raifons nous montrent la
difparité de cette comparaifon. Première-
ment j il y a une grande différence entre par-
ler ainfi de quelques qualitez qui ne font
point fufceptibles proprement & par elles-
mêmes de mouvement local , & defquelles
par confequent on ne peut dire que dans un
fens figuré , qu'elles vont , qu'elles vien-
nent , qu'elles montent , qu'elles defcen-
dent ; & parler ainfi de quelques perfonnes ,
qui étant fufceptibles de ce mouvement lo-
cal proprement & a la lettre , peuvent être
dites monter & defcendre fans figure. D'ail-
leurs , les circonftances d'un texte 3 ce qui
fuit & ce qui précédé le but du dii cours , la
manière & la qualité des expreffions , font
voir que ces paroles qu'on produit en exem-f
pie , doivent être prifes dans un fens figuré &
métaphorique ; au lieu que toutes ces cho-
fes nous font comprendre que Jefus-Chrift
eft dit être defcendu du Ciel proprement Sc
à la lettre. Car qui ne voit que dans ces pa-
roles j Que fera-ce , fi vous voyez, le fils de
l'homme monter là ou il étoit premièrement ? il
s'agit d'une afcenfion locale & proprement
dite? Et qui peut douter, que fi ce mot de
monter efi: littéral , ces paroles qui fuivent
immédiatement , ne le foient aufii : là oit il
étoit premièrement ? Qui peut douter que dans
celles-ci , Je fuis iffu de mon Pere je fuis
venu au monde ; & maintenant je quitte le mon-
de , & je men retourne à mon Pere ; qui peut
douter que dans le fens naturel de ces paro-
les s Jefus-Chrift ne foie venu au monde, def-
P iij
174 Traité de la Divinité
cendu de devers fon Pere , dans le même
fens qu'il doit quitter le monde , & retour-
ner vers fon Pere? De forte qu'étant retour-
né vers fon Pere , & ayant quitté le monde
dans un fens propre & littéral , il s'enfuit
auffi qu’il eft defcendu de devers fon Pere
proprement & véritablement. Enfin , fi ceux
qui reçoivent les dons du S. Efprit , ou qui
font envoyez de Dieu , ou qui font particu-
lièrement l'ouvrage de fa vertu & de fa puif-
fance , pouvoient être dits être défendus
du Ciel , il n'y auroit rien de li jufte que de
dire tout cela des faints Apôtres. Car on
peut dire d’eux , & qu'ils ont reçu l'Efprit
de Dieu venant d'enhaut , & qu'ils l’ont re-
çu dans une mefure bien extraordinaire j &
qu'ils ont été divinement envoyez ; & qu'ils
peuvent être confiderez ou à l'égard de leur
régénération , ou à l'égard de leur miniftere»
comme étant très-particulierement l’ouvrage
de Dieu. Cependant il eft certain que ja-
mais l'Ecriture ne dit qu'ils foient défendus
du Ciel : encore moins peut- on dire que
tout cela foit répété dans chaque page de ce
Livre divin , & qu'on mêle ces exprelfions
avec d'autres exprelfions propres & littéra-
les. Ajoutez à cela , que Jean-Baptifte étoit
faint àplufieurs égards & en plusieurs ma-
niérés , l'ouvrage de Dieu , faint dès le ven-
tre de fa mere , rempli du S. Efprit , & en-
voyé de Dieu , formé &: fufcité extraordi-
nairement. Cependant non-feulement il n'eft
pas dit de Jean-Baptifte , qu'il foit defcendu
du Ciel f»mais il eft dit qu'il eft de la terre.
Celui , dit-il lui- même, qui e(l venu d'en-
haut j eft par- diffus tous. Celui qui eft de la terre ,
eft terreftre , (5* annonce les chofes de la terre. Ce-
lui qui eft venu du Çiel}eft par- deffus tous»
de Jefus - Chrift.
Les ennemis de la Divinité de Jefus-Chrift
ne pouvant ni fatisfaire les autres , ni Ce fa-
tisfaire eux- mêmes là- deffus , feignent pour
fe tirer d'embarras , que Jefus-Chrift eft
monté au Ciel après fa naiffance ôc Cà con-
verfation fur la terre, & qu' après y avoir été
quelque tems pour y être inltruit des veritez
qu’il devoit enfeigner aux hommes , il en
eft defcendu pour remplir les devoirs de fon
miniftere , & ils prétendent que c'eft-là le
fondement de toutes ces divet fes façons de
parler , qui ont quelque chofe d'extraordi-
naire & de furprenant. Tout cela elt bien-
tôt dit , & plutôt imaginé encore 5 mais
lorfqu'on examinera cette fupofîtion , on la
trouvera opofée à la vérité, & même à la
vraifemblance.
Car premièrement , fur quel fondement
nous font ■ iis cette hiftoire ? Lit - ce fur le
témoignage de quelque Iiiftorien , ou de
quelque Hvangelifte qui la raporte ? Si cela
eft, on nous fera plaifîr de nous le mon-
trer. Eil: - ce fur le defîr que nos adverfaires
auroiept que cela fût ainfi , pour pouvoir
défendre ieurs hypothefes avec plus de faci-
lité ? Si c'eft ce dernier , ils ont un jufte fu-
jet de fe délier de leur principe , & nous en
avons une plus jufte raifon encore. Mais à.
dire le vrai , cela feroit d'une fâcheufe con-
fequence, que toutes les fois que nous trou-
verions des expreffions de l’Ecriture qui ne
s'accorderoient pas avec nos fentimens , il
nous fût permis de faire une hiftoire à plai-
lir , tk de la défendre comme fi 'file faifoit
partie de la Révélation.
En effet, fi Jefus-Chrift eft monté corpo-
rellement dans le Giel , il s'eft fait en cela,
même un grand miracle. Mais le moyen de:
1J iiij
\^6 Traité de la Divinité.
croire fur la foi de nos adverfaires un grand
miracle qui ne nous a point été révélé ? Si
Jefus-Chrilt eii monté au Ciel 5 cette afcen-
£ on, dor^ nos adverfaires croyent d'ailleurs
fi bien reconnoître la necefîité , doit faire
une partie confiderable de fon hifioire , &
du moins elle 11'eft pas moins importante
que la vifite qu'Elizabeth rendit à Marie ,
que la venue des Mages , que la conduite
d'Herode effrayé par leur venue , que la def-
criptipn du manger & des vêtemens de Jean-
Baptille , que le récit du voyage que Jefus-
Chrift fit. à Jerufalem à l'âge de douze ans ,
que fa prefence aux noces de Cana , fans
oublier le miracle qu'il y fit ; que la tenta-
tion de Jefiis - Chrilt au défert : & il étoic
pour le moins aufii necelfaire à nôtre édifica-
tion , que l'Hiilorien nous reprefentât Jefus-
Chrill ravi par l'Efprit dans le Ciel , que de
nous le faire voir entre les mains du Dé-
mon , qui le met tantôt fur les crenaux du
temple , & tantôt le porte fur une monta-
gne. Il me femble qu’il împortoit autant de
nous dire qu'il avoir été quelque’ tems dans
le Ciel , que de nous le reprefenter fejour-
nant dans la ville de Nazareth ; & que s'il
étoit necelfaire de ne point paffer fous lilen-
ce l'ouverture des Cieux> qui fe fit à fon bâ-
tême 3 la colombe qui delcendit du Ciel ,
fimbole du S. Efprit s il ne l'étoit pas moins
de nous aprendre que Jefus-Chrifi: avoit été
enlevé corporellement dans le Ciel. Et en
effet 3 nos adverfaires qui veulent que le fé-
jour que ®lvloïfe fit fur la montagne de Sina
pendant que Dieu l'inftruifoit de ce qu’il
avoit à dire au peuple d'Ifraël , fût un type
de celui que Jefus-Chrift a fait dans le Ciel ,
lorfqu'il y elt monté pour y être inftruic du
de Jefus - Chrift. 177
confeiî de Dieu , devraient confiderer qu'il
n'y a aucune aparence que le type ait été
marqué fi exactement dans l'Hiftoire de l'An-
cien Teftament , & que la vérité qui ré-
pond à ce type , qui elt mille & mille fois
plus confiderable que le type même , eût
été couverte du voile du filence. Ht à quel
principe pourroit-on attribuer ce filence fur
un événement fi important , en des Hifto-
riens qui raportent des chofes de bien moin-
dre confequence ? Mais je m'exprime foible-
ment. Je foûtiens qu'après trois ou quatre
grands évenemens j qui font la mort de Je-
fus-Chrift , fa refurreCtion , & fon afcenfion
au Ciel , qui font comme le fond & la fuh-
ltance de l’Evangile , il n'y avoit point
d'objet dans l'hiftoire de Jefus-Chrift, qui fût
plus important à fçavoir , ni plus conndera-
ble parmi les évenemens de fa vie, que ce-
lui dont il s'agit ici. Je n'en excepte point la
transfiguration de Jefus- Chrift fur la mon-
tagne du Tabor : événement que les Evange-
liftes nous aprennent avec fes circonftances
d'un commun accord. Car il eft & plus beau
& plus neceftaire de confiderer Jefus* Chrift
montant- au Ciel pour s'y entretenir plus
particulièrement avec fon Pere , que de le
voir fur le Tabor , s'entretenir avec Moïfe &
Elie de l'iftuë de fes fouffrances.
Que pourroit-on dire après cela pour ex-
cufer ce filence des Evangeliftes ? Dira-t-on
que ces Hiftoriens Sacrez le font uniquement
propofez de faire l'hiftoire de i'abrjiïfemenc
de Jefus- Chrift , & que c'ell pour cela qu'ils
ont paflfé fous filence un événement qui fem-
ble avoir plus de raport avec fa glorification
qu'avec fon abaiiTement ? Ce principe eft
faux. Les Evangeliftes n'oublient auçun©
178 . Traité de la "Divinité
des circonftances les plus glorieufes de la
nailfance , de la vie , de la more , & de la
refurre&ion de leur divin Maître. A fa naif-
fance il eft loué par les armées celeftes , &
adoré quelque tems après par les Mages.
Pendant fa vie il commande aux vents , aux
tempêtes , aux Démons , aux maladies & à
la mort : & il monte fur une montagne
pour être transfiguré en la prefence de trois
de fes Difciples. Dans fon agonie il eft aflif-
té par les Anges. A fa mort il ouvre les
pierres & les tombeaux , il déchire le voile
du Temple , & éteint la lumière du jour.
A fa refurreétion les Anges de Dieu roulent
la pierre qui fermoit fon Sepulchre , & apa-
roififent à ceux qui le cherchent. Et lorfqu'il
monte au Ciel , ies nuées fe prefentent pour
former le char qui le porte dans le fejeur de
la gloire. Ilfaudroit avoir renoncé à la lu-
mière naturelle , pour dire après cela , que
les Evangeîiftes ont tû cette première afeen-
fion de Jefus - Chrilt au Ciel , parce qu'ils
n'ont voulu parler que cie fon abaififement.
Mais fi ce n'eftpas là ce qu’ils difent » que
pourront ils jamais inventer pour juftifier un
filence û extraordinaire 3 fi peu naturel 3 êc
fi incomprehenfible ?
Mais après tout cela , je voudrois ici de-
mander à nos adverfaires , quelle neceffité
ils conçoivent qu'il y a eu que Jefus-Chrifi:
montât au Ciel. Car puifque ce n'ert point le
récit de l'Evangelifie qui fonde leur opinion
à cet égard , il faut bien qu'ils l'étabMent
fur quelque efpece de neceflité. Socin dit
deux chofes fur ce fujet. Premièrement ,
qu’il falloit que Jefus-Chrifi: fût conforme à
Moïfe , qui avoit été fon type , & que com-
me Moïfe avoit été quelque tems avec Dieu
de Jefus-Chrift. 17?
fur la montagne , il étoit néceflaire que Je-
fus-Chrift fût quelque tems avec Dieu dans
le Ciel. Il ajoute que Jefus-Chrift a dû mon-
ter dans le Ciel pour y être plus particulière-
ment inftruit des vericez qu’il dévoie enfei-
gner aux hommes.
Mais pour commencer par la réfutation de
cette derniere réponfe , il me femble que le
mouvement local eft peu néceflaire pour
pouvoir être enfeigné de Dieu. Les Apôtres
n’ont pas été enlevez dans le Ciel en corps
& en ame. Cependant ils ont été parfaite-
ment inftruits des myfteres du Royaume des
Cieux : & il faut bien que leur inftru&ion
ait été pleine & entière*, puifque les Livres
qu’ils ont compofez , font la réglé de nôtre
foi. Que s’il n’a pas été néceflaire que les
Difciples de Jefus-Chrift montaflent au Ciel
pour s’inftruire des veritez du falut , il l’a
été bien moins que Jefus-Chrift y montât
pour cet elfet , lui qui avoit reçu fans me-
fure cet efprit de fagefle & de vérité; lui
qui étant faint dès fa conception , fermoic
la bouche aux Do&eurs à l’âge"de douze
ans. Et quoi ! Jean ne monta point au Ciel
pour y connoître le confeil de Dieu , & ce-
pendant il s’écrie en voyant venir Jefus-
Chrift à fon Baptême : Voici l'Agneau de Dieu
qui 0 e les pechez, du monde : paroles qui con-
tiennent une idée très-diftindfe des myfteres
de la Religion , & qui peuvent être confédé-
rées comme un très-parfait abrégé de l’E-
vangile. Et pourquoi le Maître ÿiroit-il
plus de peine à être inftruit, que ira eu le
ferviteur ?
Ce n’étoit pas, dira-t-on , une abfoluë
néceflité que Jefus-Chrift montât au Ciel
pour y aprendre le confeil de Dieu : mais il
1 8 « Trai té de la Di vint té
le falloir feulement par la neceffité qu'il y
avoir que Jefus-Chrift fût en cela conforme
à Moïfe qui avoit été fon type. Car comme
Moïfe fut Médiateur entre Dieu & le peuple
d’Ifraël ; Jefus - Chrift eft Médiateur entre
Dieu & les Fidèles : comme Moïfe annonça
aux Ifraeîites le defTein que Dieu avoit de
les retirer de leur fervitude d'Egypte , Je-
ius-Chrift a déclaré aux hommes le confeil
de la mifericorde de Dieu , qui eft de les
racheter de la condamnation & de la mort
éternelle. Mais il eft étonnant que des Doc-
teurs û célébrés par leur fubtilité & par leurs
lumières , raifonnent d'une maniéré fi peu
jufte. Eh quoi donc l il fufïit que j'imagine
des raports dans les anciens types , pour
avoir le droit d'ajouter ce qu'il me plaira à
l'hiftoire de l'Evangile ? 11 faut donc défor-
mais que je dife que Jefus-Chrilf a été be-
gue 3 parce que Moïfe l'a été. Il faut que
Jefus-Chrift ait été berger , & même homi-
cide 5 car tout cela eft arrivé à Moïfe. Non ,
diront nos adverfaires , cela n'eft pas necef-
faire , parce que toutes ces chofes ne regar-
dent que la perfonne particulière de Moïfe ,
& non fa qualité de Médiateur. Ce n'eft pas
ce qui arriva à Moïfe entant que Moïfe, mais
ce qui arriva à Moïfe entant que type, qui
doit s'accomplir en Jefus-Chrilf Ôr il eft
certain que Moïfe a été avec Dieu fur la
montagne , non entant que Moïfe , mais en-
tant que Médiateur.
Mais..s'il eft permis d'outrer les raports
qui peuvent être dans les types , que ne
pourra- t-on point foûtenir ? Moïfe monta
deux fois fur la fainte montagne pour être
inftruitde la Loi : faudra- t-il dire que Jefus-
Çhrift eft aufïi monté deux fois dans le Ciel?
de Jefus - Chrift. i § i
Moïfe jeûna quarante jours & quarante nuits
fur la montagne, & jeûna deux fois: fau-
dra-t-il dire que Jefus-Chrift eft allé jeûner
deux fois dans le Ciel pendant cet efpace de
tems ? Moïfe defcendant de la montagne ,
rompit les Tables de la Loi : faudra-t-il dire
la même chofe de Jefus-Chrift ? Moïfe def-
cendant de la montagne pour la fécondé
fois , aporta de fécondés Tables qui ne dé-
voient point être rompues : tout cela con-
vient-il encore à Jefus-Chrift ? Lorfque Moï-
/ fe defcendit de la montagne , fa face fut fi
\ refplendiflante , que les Ifraëlites n'en pou-
vant luporter l'éclat , ce Legiflateur fut obli-
gé de mettre un voile fur fon vifage, pour
pouvoir converfer avec eux : dira-t-on de
même , que la face de Jefus-Chrift étoit ref-
plendilfante comme le Soleil , après qu’il fut
defcendu du Ciel , & qu'il fut obligé de fe
voiler le vifage ? Je ne penfe pas qu'on
veuille pouffer le parallèle jufques-là. Et par
confequent il eft jufte de convenir que les
raports des types ne pouvant pas être pouffez
avec excès , il n'eft pas permis de fonder la
vérité d'un fait , d’ailleurs inconnu , fur ces
raports , qui à moins qu’ils ne foient mar-
quez dans l’Ecriture , peuvent paffer pour des
jeux de nôtre imagination.
Il paroît donc que cette fupofition de nos
adverlaires , qui veulent que Jefus - Chrift:
foit monté corporellement dans le Ciel avant
que de fe manifefter au monde , eft entiè-
rement fauffe. Mais accordons loir qu'elle
eft véritable , leurs affaires n'en feront pas
plus avancées , puifque ce principe ne fuffit
pas pour juftifier toutes ces exprefiions qui
marquent que Jefus-Chrift: eft venu ou def-
cendu du Ciel.
i8r Traité de la Divinité
Car^ premièrement , fi Jefus - ChriTt efi
monté dans le Ciel , il n’y a été que pen-
dant quelque tems ; il n’y eft point monté
comme dans un lieu où il ait établi fon fé-
jour ordinaire , & ce n’eft que de fa fécondé
~ afcenfion que tout cela fe peut dire. Com-
ment donc l’Ecriture dit - elle , -qu'il devoit
monter là où il étoit premièrement ? Peut - on
parler ainfi de quelques jours de féjour que
Jefus- Chrifi a fait dans le Ciel? Saint Paul
fut ravi^ jufqu’au troifiéme Ciel : auroit-on
pu dire à fa mort , fon ame s'en va là où il étoit
premièrement^ ? Jefüs-Chrift montoit à Jerufa-
lem aux fêtes foiemnelles s l’Evangile nous
aprend qu’ri y monta dès l’âge dç douze
ans : auroit-on pu dire de lui la fecondefois
qu’il y alla , Jefus- Chrifi monte là où il étoit
premièrement ? Ne feroit-ce pas là un langage
illufoire , & qui marqueroit que Jefus-Chriff
aurait établi auparavant fa demeure à Jeru-
falem ? Et pour me fervir d’un exemple con-
nu de nos adverfaires , auroit-on pu dire de
Moïfe j lorfqu’on le vit monter fur la Mon-
tagne pour la fécondé fois 3 qu’il montoit là où
il étoit premitrement ?
En fécond lieu , il efi: remarquable que
l’Ecriture ne dit pas ordinairement que Je-
fus-Chrift efi: monté au Ciel, mais qu’il efi:
defcendu du Ciel , qu’il efi venu du Ciel ,
qu’il efi venu de Dieu 3 qu’il efi iffu de fon
Pere , & qu’il s’en retournera vers lui com-
me il efi venu de lui: expreflîons qui mar-
quent qii: J. C. efi defcendu du Ciel comme
de fon lieu naturel ; & non pas qu’il efi
monté dans le Ciel par un miracle au-defifus
de la nature , pour être feulement là quel-
ques heures ou quelques jours. Et en effet ,
l’Ecriture ne dit pas de faint Paul 3 qu’il efi
de Je fus - Chrift. î Sy
defeendu du Ciel, qu'il eft venu du Ciel, qu'il
eft venu de Dieu , quoique (tout cela foie
vrai : parce que ce n’eft pas fa defeente du
Ciel , mais Ton afcenlïon dans le Ciel , qui
eft furprenante, admirable, & un événement
confiderable & important.
Si Jefus-Chrift n’eft monté dans le Ciel
que dans le fens de nos adverfaires , il va-
loit bien mieux nous répéter fouvent que Je-
fus Chrift étoit monté au Ciel , que non pas
nous dire fi fouvent que J. C. étoit defeendu
du Ciel. Car que J. C. foit defeendu du Ciel ,
cela s'en va fans dire , s’il eft vrai qu’il y
foit monté , puifque nous le voyons prefent
devant nos yeux : mais qu’il y foit monté,
là ce que nous ne fçavions point , &
qu’il falloit nous aprendre. On dit des
Triomphateurs de la vieille Rome, qu’ils
montoient au Capitole , parce que c’eft c«
qu’il y a de plus remarquable dans cette ac-
tion. On ne s’avife guère de dire qu’ils def-
cendoient du Capitole ; parce que cette def-
eente n’eft pas ce qu’il y a de plus confidé-
rable dans l’événement. On difoit que les
Juifs montoient tous les ans à Jerufalem
pour y adorer , cela étoit néceftaire à fça-
voir j mais non pas que les Juifs defeen-
■doient tous les ans de Jerufalem , quoique
l’un fût suffi véritable que l’autre; parce
que ce n’eft point cette defeente à laquelle
fefprit doit faire la principale attention.
Ainfi, s’il eft vrai que J. C. monta dans le
Ciel, & defcendit du Ciel peu de teîfcs après
y être monté , il étoit fans comparaifon plus
néceftaire de parler de fon afcenfîon que de
fa defeente. Cependant l’Ecriture nous parle
ordinairement de fa defeente , 6c point de
fon afeeufion.
ï 84 Traité ds la Divinité
Il eft facile d éclaircir la chofe par un
exemple. Si nous voyions un Etranger qui
nous tînt ce langage : Je fuis venu du Ja-
pon. Je retourne au Japon. Vous me verre*
bien-tôt retourner là où j'étois première-
ment. Je fuis parti du Japon , & fai abor-
dé dans ce pais ici , non pour faire mes af-
faires , mais les affaires du Roi du Japon.
Vous autres vous êtes de cette terre ; mais
moi je fuis du Japon. Je fuis venu de de-
vers le Roi du Japon , & fuis abordé dans
ce païs ; & de même je quitte ce pais, &
m'en retourne vers le Roi du Japon ; car
c'eft lui qui m’a envoyé. Or de ce que je
dois y retourner , qu'eft-Ce, linon que j'avois
été envoyé en ce païs ici ? Celui qui eft de
ce païs ici, parle comme les gens de ce païs :
mais un homme qui vient du Japon , parle
comme venu du Japon. Nul de vous n'a été
au Japon, fi ce n'eft moi qui fuis venu du
Japon , & qui fuis établi , ( ou fimplement )
qui fuis au Japon. J’attefte la confidence de
nos adverfaires , & je prens tous les hom-
mes à témoins de l'impreffion naturelle que
ces paroles doivent faire fur nôtre efprit.
Ces paroles nous donnent - elles naturelle-
ment cette penfée , que celui qui parle ainfî ,
eft un Européen , un homme de ce païs ici ,
qui a été au Japon quinze jours ou un mois ,
& qui doit bien tôt s'y en retourner ? Ou
nous font-elles entendre que c'eft un hom-
me originaire du Japon , & qui y habite
commf, dans fon lieu naturel & dans fa pa-
trie , & qui doit bien-tôt retourner vers les
£ ens : Certainement il eft naturel qu'un tel
homme dife & répété qu'il eft venu du Ja-
pon ; qu'il eft forti du Japon , qu’il eft du
japon : mais pour un Européen qui n'y aura
de Jefus -Chrift.
été que quinze jours ou un mois , il dira &
il répétera qu’il a paiTé jufqu’au Japon , qu’ri
eft allé au Japon , qu’il a vu Je Japon.
En troifiéme lieu , il eft remarquable que
l’Ecriture éleve J. C. au-defTus de tous pré-
cifement par cette raifon , qu’il eft venu
d’enhaut. Or cette raifon eft bonne & con-
clut fort bien dans la fupofition que J. C.
vient du Ciel , comme un homme qui en
eft , pour ainfî dire , originaire ; qu’il vient
du Ciel comme de fon lieu naturel & de fâ
patrie ; mais elle ne conclura rien dans la
fupofition que J. C. vient du Ciel après y
être monté miraculeufement , & y avoir été
quelque - tems , ou fi elle conclut , nous
pourrons dire par la même raifon, que Su
Paul eft auffi par-deftus tous , car il a eu cec
honneur.
Pour un quatrième, J. C nefe contente
pas de dire qu’il eft defcendu du Ciel 5 mais
iî rend Ja raifon de cette defcente. Je ne fuit
point ■venu , dit-il , pour faire ma volonté, maïs,
la volonté de celui qui m'a envoyé. }. C. fe
met en peine de donner la raifon pour ' la-
quelle il eft defcendu du Ciel , & il ne penfe
point à dire la raifon pour laquelle il y eft
monté : c’eft un renverfement de langage &:
de fens commun , fi le principe de nos ad-
verfaires eft véritable. Car c’eft tout comme
fi Moïfe venoit dire aux Ifraëlites , fans les
avoir avertis qu’il eft monté fur la monta-
gne , & qu’il a eu commerce avec Dieu :
Je fuis defcendu de la montagne ^>ur telle
ou pour telle raifon. Car on auroit pu lui
due t cette montagne n’étoit pas le lieu de
vôtre demeure ; nous fommes furpris que
vous y foyez monté , mais, nous ne Je fora-
ines point que vous, en foyez defcendm,
J&ms WL
ï té Traité de la ‘Divinité
Dites-nous premièrement, pourquoi vous
êtes monté ; & aptès vous nous ferez fça-
voir pourquoi vous en êtes defcendu.
En cinquième lieu, il eft remarquable
que l'Apôtre fait une opofition entre le pre-
mier & le fécond Adam , en ces termes ; Le
premier homme étant de terre , eft de poudre. Le
fécond homme eft le Seigneur , qui eft du Ciel.
Comme donc la terre eft le lieu naturel du
Î>remier homme , il faut que le Ciel foit le
ieu naturel du fécond. Comme ces paroles
le premier homme étant de terre , ne marquent
pas fïmplement que le premier homme ait
été pendant quelques momens attaché à la
terre, &qu’enfuite il s'en foit relevé ; mais
qu'avant que d'être animé par le fouflfle de
Dieu , il avoit toûjours été dans la terre
comme dans fon origine , ou dans fon lieu
naturel : de même auffi ces paroles , le
fécond homme eft du Ciel , ne marquent pas
Simplement que J. C. foit du Ciel , parce
qu’il eft venu du Ciel , après y avoir été
quelques momens $ mais bien qu’avant qu'il
defcendîr fur la terre , il avoit toûjours été:
dans le Ciel comme dans fon origine , ou
dans fon lieu naturel
Il eft évident par les confédérations précé-
dentes , que ces pafîages deviennent obfcurs
Se: inintelligibles dans l’hypothefe deceux qui
prétendent que J. C. foit un jfimple homme
par fa. nature. On fera voir avec la même
facilité , que cette hypothefe rend ces paftfa-
|es fau^<} abfurdes , &\ en quelque forte
impies ou injurieux à la Divinité..
En effet , ces paftages font naturellement
quatre impreflions fur nôtre efprit. La pre-
mière eft , que J. C. avant fa nailTance etoit
4&is le Ciel comme dans, fon lieu naturel.
de Jefiis - Chrlfi. 187*
Car quel autre fens pourroit - on donner à
ces expreifions ? Que fera - ce fi ‘VOUS voyez, le
*Fils de l'homme monter là ou il êteit premièrement ?
Celui qui ejl venu d’enhaut. Celui qui ejl venu
du Ciel , Le fécond homme ejl le Seigneur qui ejl
du Ciel. Or cette impreftîon eft faufife , s'il
eft vrai que J. C. ne foit qu’un fimple hom-
me 5 & il n’eft pas neceflaire de s’arrêter à.
faire voir une chofe fi inconteftable.
La fécondé eft , que J. C. a le Ciel pour
fon origine bien plus particulièrement que
les autres hommes. Car l’Ecriture opofe Je-
fus^Chrift aux autres hommes , en ce que
les autres font d'enbas , & que lui il eft
d’enhaut 5 en ce que les autres font de la
terre ,. & que lui if* eft du Ciel. Or cette-
penfée eft encore faufte , fi J.. C. n’eft qu’un
fimple homme par fa nature. Car en ce cas
lâ il faudra dire que nous fommes d’enhaut 3
que nous fommes du Ciel, dans le même:
fens que J. C. & que J. C. eft d’enbas , &
de la terre, dans le même fens que nous..
Jefus-Chrift fimple homme ne peut être
dit être d’enhaut ou. du Ciel , que parce;
qu’il a Dieu.pour fon principe , ou que Dieu:
l’a envoyé , ou que Dieu lui a deftiné la
gloire du Ciel , ou que Dieu Ta enrichi de
les dons. Or tout cela convient aux autres,
hommes. Dieu, eft le principe qui produit
immédiatement' leur ame. Dieu a produit,
immédiatement le corps & i’ame du pre-
mier homme. Dieu a envoyé- les Prophètes,
& les Apôtres , comme il a envojé J. C.
Dieu delfine la gloire, du Ciel à tous ceux
qui croiront en ce divin Sauveur. Et Dieu
a toujours fanétifié &. rempli de fa vertu
ceux qui ont fait des miracles. Âinfi aucun.
de c.es cara&eres, n’étanE propre à J. c. mais
ïîS Traité de la Divinité
ces trois cara&eres étant communs à J. C.
& aux autres hommes , il nous paroîc que
les autres hommes peuvent être dits en ce
fens-là venir d'enhaut 3 veniq du Ciel 3 ve-
nir de Dieu , comme J. C. Il faut ajouter à
cela , que J. C. eft d'enbas 3 & de la terre. >
dans le même feos que les autres hommes.
Car nous lommes dits être d'enbas , venir
de la terre , parce que nous Tommes com-
pofez d'une nature grolîiere tk terrefire , ou
parce que nôtre corps a été premièrement
tiré de la terre 3 ayant été formé du limon.
Or J. C. a aulli- bien que nous une nature
corporelle 3 & le corps de J. C. aufli bien
que le nôtre 3 a été formé de cette matière
qui fortit premièrement de la terre. Et il ne
fert de rien de dire qu'elle a été épurée par
l'operation du S. Efprit. Car ce limon dont
le corps du premier homme fut compofé »
fut aulli façonné immédiatement par la puiU
Tance de Dieu. Enfin J. C. fimple homme
peut être confideré en deux maniérés 3 ou-
comme un homme , ou comme un Envoyé,
de Dieu. Si vous le Gonfiderez comme un En-
voyé de Dieu > j'avouë qu'il vient de Dieu ,
qu'il defcend du Ciel , parce que fa vocation
vient de Dieu immédiatement ; mais com-
me la vocation des Prophètes étoit en cela
toute femblable à la fienne > puifque les
Prophètes étoient envoyez de Dieu immé-
diatement 3 il s'enfuir qu'à cet égard J. C..
ne vient d'enhaut 3 n'eft du Ciel , que com-
me les ï( *ophêtes l'ont été. Si nous confidé-
xoas J. C. comme un homme 3 il eft venu
du Ciel; à l'égard de fon corps, ou à l'é-
gard de- fon srae. Si l'on dit qu'il elt venu
du Ciel à l'égard de fon ame parce que
fer?, ame a été. forcée immédiatement £at
de Jefus - Chrifl. 18?
h vertu de Dieu , tous les autres hommes
ont le même avantage , puifqu’il a été dit
d’eux tous : La terre retourne à la terre dent
elle a été prife ; mais l' efprit retourne a Dieu qui
l'a donné. Que lî l’on prétend que J. C. eft
venu du Ciel à l’égard de Ton corps , parce
que Ton corps a été produit par la vertu de
Dieu: ce caraéterelui eft commun avec les
autres hommes. Si c’eft: parce qu’il a étd
produit miraculeufement , ceia lui eft com-
mun avec Ifaac & avec Jean- Baptifte. Si c’eft
parce que Ton corps a été produit fans in-
tervention d'homme : cela lui eft commun
avec le premier Aftam. On dira peut-être*,,
que J. C. eft dit être venu d’enhaut ou du
Ciel, parce qu’il avoit été rempli du Saint -
Efprit. Mais cette réponfe ne peut avoir de
lieu pour plufieurs raifons. Premièrement
parce qu’il n’eft pas feulement dit de J. C.
qu’il eft venu d’enhaut , mais encore , qu'il
étoit premièrement au Ciel. Or cette derniere
exprelhon ne peut pas lignifier , que J, C..
étant fur la terre avoit reçu les dons du S.,
Efprit. D’ailleurs , les Apôtres furent bâti-
fez, du S. Efprit : cependant on n’a jamais die
qu’ils fuffent 'venus à'enhaut , qu'ils fujfent forth
de Dieu , qu'ils eujfent été au Ciel premièrement.
La troifiéme impreffion que ces pàftages
font naturellement fur nôtre efprit , eft que
non feulement J. C. vient d’enhaut, &r eft:
du Ciel dans un fens plus noble que les au-
tres hommes , & que le premier homme }
-mais encore , que c’eft: préciféme^ par là
que le fécond Adam , qui eft J. C. a uu
avantage glorieux fur le premier Adam , qui
eft nôtre premier Pere. C’eft ce qui eft par-
ticulièrement énoncé dans ces paroles : L&
premier homme étant de terre eft. de poudre,
i9<* Traité de la Divinité
fécond homme ejl le Seigneur , qui ejl du Ciel l
Or tout cela eft faux , s’il eft vrai que J. C.
foitun fimple homme par fa nature ; car il
vientde la terre , fi cela eft, comme le pre-
mier Adam en eft venu ; & celui - ci étoit
venu du Ciel à peu près dans le même fens
que J. C. comme ceia a écé déjà juftifié.
Enfin la derniere penfée que ces paftages
font naturellement venir dans l'efprit , eft
que J. C. s'eft ahailfé en quelque forte, par-
ce qu'il eft venu du lieu plein de gloire 'qui
eft le Ciel , fur la terre , qui eft le féjour de
la baftefife. Qr de ce qu’il ejl monté , qu’t fl ce v
fvaon qu'il étoit premièrement defcendu dans les
parties les plus baffes de la terre ? A-t-on accou-
tumé de dire d'un homme qui eft fimple
homme par fa nature , qu'il -eft defcendu
dans les parties les plus balfes de la terre ?
Ainfi il nous paroît que ces palfages que
nous avons examinez, ne font naturellement
que des impreflîons fauifes , fi le fentiment
de nos adverfaires a lieu. Mais il faut aller
plus avant a & il eft bon de montrer après
cela , que ces paftages prefentent un fens
abfurde 5c, ridicule , étant entendus comme
nos adverfaires les entendent : & pour cela
nous n'avons qu'à les confidérer avec leur
commentaire. Nos adverfaires expliquant
ces paroles de J. C. en faint Jean : Que fera -
ce donc , fl vous voyez le Fils.de L’homme mort-
ier là oh il étoit premièrement ? prétendent que
ces paroles , là oh il étoit premièrement , doi-
vent fdl prendre dans un fens figuré. Ils
ajoutent que J. C. veut dire en cet endroit *
que le Fils de L'homme avoit été au Oiel avant :
qu’il montât au. Ciel par fa Refurreclian , non- feu-
lement parce que déjà avant ce tems-là il étcit con—
timelkmeni dant U Ciel par la méditation & par
de Je fus - Chrijî i $ t
la penfée , mais encore parce qu’il connoiffoit telle-
ment toutes les chofes celefies , c’eft - à- dire , tout
les fecret s les plus divins , & que toutes les choses
qui fe font au Ciel , lui étoiûnt tellement connues
& manifejles , qu'il les voyoit comme fi elles lui
eujfent été prefentes ; & qu'ai» fi , bien qu’il fût
fur la terre , il ne laiffoit pas d’être aujfi dans le
Ciel . Mais combien ce pafiage devient-il ab-
furde & ridicule en l'expliquant ainfi. Que
fera-ce fi vous voyelle Fils de l’homme monter la-
eu il étoit premièrement par la méditation ou par
la penfée-? Car où eft ce que l’on trouvera
qu'être au Ciel , fignifie penfer au Ciel ?
Pourquoi J. C. fe fert-il d'un verbe qui fi*
gnifie le paffé , lorfqu’il s'agit d'exprimer
le prefent ? Et fi lorfque J. C. tenoit ce lan-
gage , il étoit au Ciel par la penfée & par la
méditation , pourquoi ne pas dire , Que fera-
ce , fi vous voyez le Fils de l’homme monter là où
il « fi prefentement ? Que veut dire cette expre.fi
fion , là où il étoit auparavant , & quel fens, rs ?rpo^
peut- on raifonnablement donner à cet aüpa-,
ravant ? Par quel efprit de divination peur-
roit-on connoître que J. C. parlant littera*.
lement , comme chacun en convient , lorf-
qu'il dit , fi vous voye C monter , le fens litté-
ral finifie au milieu de la phrafe , & qu’il
faille entendre le refte en figure , quoique
ces deux exprefiions , monter , là où. il étoit,
ayent un tel raport , que tous les hommes
les prendront dans un même fens, c'eft-à-
dire j toutes deux dans le fens propre , ou.
toutes deux dans le fens littéral ? Comment
s'empêcher de reconnoître ici une opofitiom
cachée entre le lieu où J, C. étoit premiè-
rement. j qui eft le Ciel , & le lieu où il s'eft,
trouvé enfuite , qui eft la terre : de forte
que comme il s'eft trouvé fur la tejiedau&>
i $z Traité de la "Divinité
un fens propre , il faut qu'il eût été dans Ifi
Ciel dans un fens littéral ? Lequel des hom-
mes s'ell jamais exprimé de la forte, &
nous a dit : Je m'en vais au Japon où j'é-
tois premièrement , pour dire : Je vais au
Japon où j'étois déjà par le defir > ou par la
penfée ? Les Fidèles font exhortez d’élever
leur cœur en haut là où efl J. G. mais ja-
mais on n'a dit que les Fidèles doivent mon-
ter en haut là où ils étoient premièrement.
On peut bien dire que nôtre cœur eft dans
le Ciel j où eft nôtre tréfor , parce que la
métaphore reçoit du jour des autres paroles
qui l'accompagnent : mais on ne fçauroit
dire fans un impertinent galimatias : Que
fera-ce , lorfque l'on nous verra monter là
où nous étions premièrement ? pour dire ,
là où nous étions par la penfée ; parce que
n'y ayant rien qui ne conduife naturellement
au fens littéral dans ces patoles 3 l'efprit eil
choqué d'une métaphore qu'il trouve placée
de travers fur fon chemin.
Mais continuons à examiner ces pacages
avec la glofe de nos adverfaires. Ces parod-
ies , je fuis defcendu du Ciel , ne lignifient au-
tre cho.fe félon leur opinion , fi ce.n’eft , Ma
chair a, été créée & formée par un confeil & par
une vertu admirable de Dieu , & par là elle efl
venue de Dieu me me -C' efl pourquoi quand il efl dit
que f. C. efl defcendu du Ciel , cela ne.fignifie autre
cbofe y fi ce n’efl qui il efl venu de Dieu meme . Mais
comment entendre après cela ces paroles ? Le
■premie\bomme étant de terre , efl de poudre. Le fé-
cond homme étant le Seigneur, efl du Ciel. Le corps
d'Adam fut formé par une vertu admirable
de Dieu : il eil donc venu de Dieu en ce
fens j il ell donc defcendu du Ciel. D'ail-
$e.m& qui ne voit que ces paroles , Je fuis
de Je fui - Chrtjî.
defcendu du Ciel , non pour faire ma volonté , mais
pour faire la volonté de celui qui ma envoyé , li-
gnifient toute autre chofe que , Ma chair a
'été formée par la vertu du Saint Efprit ? Car il
y a ici un envoi qui précédé une defcente 3
& une defcente qui fuit un envoi.
Il faut ajoûter à tout cela , que ce langage
ne feroit conforme ni à la modeftie , ni à
ce refpeét qu’on doit à la Divinité. Premiè-
rement, J. C. s’iin’eft qu’un fîm pie homme ,
vient de la poudre & de la terre aulîi-bien
que le premier. En fécond lieu , on ne peut
point dire d’un fimpîe homme , Mais le fé-
cond étant le Seigneur , efl du CieL On ne parle
point ainfi d’un homme qui appartient na-
turellement à la terre, qui n’eft fait l’heri-
tier du Ciel que par grâce. Au contraire >
pour parler conformément à la vérité 8c à
la modeftie , il faudroit tenir un langage
tout opofé , & dire : J. C. étant de terre , ert
de poudre naturellement ; mais par la grâce
8c par la bonté de Dieu , il eft fait le Sei-
gneur du Ciel. Or comme i’on ne peut man-
quer de modeftie à cet égard , fans tomber
dans l’impiété , parce qu’on ne peut en cela
s’attribuer de la gloire , qu’on ne la dérobe
à Dieu : il eft clair que le langage de l’E-
criture devient non-feulement obfcur & in-
intelligible , non-feulement faux 3c illufoire,
non - feulement abfurde & peu raifonnable ,
mais encore plein d’orgueil 8c d’impieté, fu-
pofé que l’on doive s’arrêter au fentiment
de ceux qui font de J. C un fimpie homme
par fa nature. Car e’eft à combatti Dce fen-
timent qu’on s’eft particulièrement arrêté
-dans ce Chapitre. L’hypothefe A: vienne au-
ja fon tour dans les autres parties de cet ou-
vrage.
Tome III,
R
i£4 Traité de la 'Divinité
CHAPITRE VI.
'Preuve de la même vérité , tirée des paffages de
l'Ecriture , qui marquent la préexistence de
Jefus-ChriJl .
L'Ecriture nous donne toutes ces idées de
Jefus-Chrift ; qu'il exiftoit avant qu'il
naquît j qu'il étoit avant Jean-Baptifte, & du
tems des Prophètes , qui étoient même rem-
plis de fon efprit ; qu'il étoit avant qu'Abra-
hamfût; qu'il étoit au commencement de
toutes choies , dès le commencement du
tems ; qu'il étoit avant tous les fiécles.
Car , I. il eft dit de lui qu'il a été en forme
de Dieu , & qu'enfuite U s'efî anéanti pour pren -
dre-la forme de ferviteur : ce qui marque que
J. C. exiftoit avant fon abaiftement , & par
confequent avant fa naifîance.
1 1. L’Ecriture dit de lui , qu'il a été fait de
la femence de David félon, la chair. Gela marque
qu'il y a en lui une nature diftin&e de la na-
ture humaine , à l'égard de laquelle il n'a
pas été fait de la femence de David.
III. Il eft apellé Dieu jnanifejlé en chair. Ce-
la montre que dans cette nature charnelle
qui a commencé de paraître, il y a un Dieu
qui n'avoit pas toûjours paru.
I V. Il eft dit que cette Tarole , qui étoit
dès le commencement , & qui étoit Dieu , a
été faite chair. Cela lignifie que la Parole étoit
avant l'exiftence de cette chair.
V. ^rjfus Chrift dit de lui- même , qu'il eft
ijfu de fon Tere , & qu'il efi venu au monde , Ô*
que derechef il quitte le monde. & s en va vert
fon Tere. Cela eft faux , ou il faut que J. C.
ait été avant qu'il vînt au monde.
de Jefus - CïiŸïfi.
, Vï. Jefus-Chrift afture avec ferment ,
qu'il eft avant Abraham. En vérité je vous dis ,
avant qu’ <Abraham fût , je fuis , H faut qu'il
ait parle fauflement , ou qu'il foit avant
qu'Âbraham fut. C’eft i'impreflion naturelle
de fes paroles.
VII. Saint Pierre dit en parlant du faluc
qui nous a été aporté par J. C. "Duquel falut
les Prophètes ( qui ont prophetifé de la grâce qui
étoit refervée pour vous ) fe font enquis , & l'ont
diligemment recherché , recherchant foigneujement
quand <& en quel tems l'esprit prophétique
de Christ , qui étoit en eux , rendant témoin,
gnage auparavant . déclaroit les fouffrances qui dé-
voient arriver a Christ , & la gloire qui s'cs%
devoit enfuivre. On ne peut dire avec vérité ,
que l'efprit prophétique de Christ a été
dans les Prophètes , à moins qu'on ne re-
connoilfe que J. C. exiftoit du tems des Pro-
phètes. Jefus-Chrift a un efprit qu'il envoyé
fur les Apôtres , & un efprit prophétique
dont il infpiroit les Prophètes. Il a donc
exifté du tems des Prophètes comme du
tems des Apôtres. Cela eft convainquant.*
Car de dire que l'efprit des Prophètes étoit
l'efprit de Christ j parce qu'il propherifoit
touchant le Chrjst , c'eft fupofer que les
Apôtres extravaguent dans leurs expreflions.
Les Prophètes ont prédit la venue des Apô-
tres : dira-t-on pour cela > i’efprit prophe-
que des Apôtres , qui étoit., dans les Pro-
phètes ? k
VIII. Il eft dit de J. C. qu'il étoit m corn*
tnèncement ; qu’il étoit avec Bieu ; qirtl étoit
"Dieu ; & que par lui toutes chofes ont été faites .
Tout cela eft faux , ou il faut reconnoître
que Jefus-Chrift exiftoit non- feu le ment avant
fa naiflance , mais encore avant la naiftanc®
du monde. R ij
\$6 Traité de la Divinité
IX. Il eft dit que fesiffuës font des le com-
mencement : des les tems anciens , ou des les
jours du fiécle , & ce qui explique cela , un
Apôtre nous âprend qu'il a fait les flécles.
11 s'enfuit donc que J. C. a été dès le com-
mencement du tems } & même avant les
tems & les fiécles.
X. Il fait cette priere à Dieu fon Pere : Et
maintenant , 'Pere , glorifie ton Fils de cette gloire
qu’il a eue pat devers toi avant qUè le monde fût.
Cedifcours manque de fens & de vérité , ou
il faut que J. C. ait été;, & qu’il ait polfedé
fa gloire avant la naiftance du monde.
IX. Jefus-Chrift eft nommé très - fouvenc
dans l'Ecriture , T Alpha & l’Omega , le com-
mencement & la fin , le premier & le dernier. Oïl
ce titre lui eft attribué fauflement , ou il
faut demeurer d’accord que J. C. a exifté
avant toutes les créatures.
Pour juger de l'impreftion que ces parta-
ges font naturellement dans l'efprit , il ne
faut que conliderer l'impreftion qu'ils ont
faite fur les hommes depuis autant de fiécles
qu'il y a que l'Ecriture qui les contient , eft
compofée. Que l^s Sociniens prennent tels
arbitres qu'il leur plaira pour juger de ce
que ces cxpreftions lignifient dans leur fim-
plické naturelle. S’ils fe défient des Ortho-
doxes , oferont-iîs bien auflî fe défier des
Arriens , qui non plus qu'eux n’ont pas été
préoccupez pour la Divinité fouveraine de
J. C. Si les Arriens leur paroiflent fufpe&s »
le défieront - ils du témoignage des Maho-
metanU', lefquels aufli - bien que les Soci-
niens , rejettent non - feulement le dogme
de la Divinité de J. C. mais encore celui de
la préexiftence , & qui cependant leur di-
ront qu’ils voyent dans ces partages ce que
de Jeftts - Chrzft. îjf
nous y voyons ; ce qui les oblige à réjecter
l'Ecriture du Nouveau Teftament , comme
étant ou toute fupofée , ou eirentiellement
corrompue ? Je ne fçai fi nous n'avons pas
lieu de croire que c'efi>là le fentiment fe-
cret de nos adverfaires , lorfqu’on les voit
aporter un fi grand nombre d'explications de
ces pacages, fi differentes , & quelquesfois
contradictoires.
Ce n’eft pas aparemment l'impreffion fim-
ple & naturelle de ces paroles , Avant
’ qu' Abraham fût , je fuis , qui a fuggeré à
Socin cette interprétation , qu'il dit lui-mê-
me lui avoir tant coûté de peine , & d’ef-
forts de méditation , & que Dieu ne lui fit
connoître , qu'après qu'il la lui eût deman-
dée très inftamment , & qu'il eût palfé plu-
fieurs jours en prières: explication, qui,
après tout cela, n'a pas été aprouvée des
Docteurs de fa Se&e qui l'ont fuiviv II ne
faut pas s’en étonner : car fi J. C. en difant,
Avant ef Abraham fût , &rc. a voulu dire ,
Je fuis avant qu' Abraham foit ce qui efi expri-
mé par le nom d‘ Abraham , c'ell- à-dire , le pere
de plufieurs nations , avant que les Gentils
foient devenus les enfans d’Abraham : on
peut dire qu'il n'y eut jamais rien de plus
illufoire , ni de plus captieux que Ton dis-
cours. Il efi: même évident qu'il manque
de vérité , puifque cette exprefiïon , avant
qu’ Abraham fût , ne fignifie point , avant
qu Abraham fût „ Abraham , comme celle-ci ,
avant que le grand Pompée fût , ne fignifie point,
avant que Pompée fût furnommè , ou fut en effet
le Grandi mais elle veut dire, avant que te*
lui qui a été honoré de ce titre , exifiât , avant
qu il fût au monde. D’ailleurs cette glofe de
Socin rend le difcours de J. C. plein d'ab»
T£$ Traité de la Divinité
furdité. Car quelle grande merveille étoit»
ce que jefus-Chrift fût avant que les Gentils
fuffent devenus les enfans d'Abraham, puif-
qu'on pouvoir dire la même chofe de la
moindre perfonne qui vécut alors ? Un Soci-
nien moderne a mieux rencontré , lorfqu'il
prétend que Jefus-Chrift eft avant Abraham ,
dans le même fens qu’il eft l’Agneau immolé
des U fondation du monde. Car quoiqu'il s'en
faille bien que cette réponfe ne fatisfaffe 5
l’on peut certainement la regarder comme
une défaite plaufîble & bien trouvée. Mais
premièrement, on peut diltinguer deux par-
ties dans le facrifice de J. C. comme nous
diftinguons deux natures en lui. La partie
corporelle de ce facrifice, eft l'oblation ac-
tuelle que J. C. fait de fa chair mourante
8e déchirée fur la croix. La partie fpirituel-
le de ce facrifice, eft l'oblation en efpric que
J. C. fait à Dieu fon Pere pendant tous les
fiécîes. Car il n'y a point de doute que le
facrifice d'Abel ne fût rejetté aufti-bien que
Celui de Caïn , file Fils éternel de Dieu ne
le faifoit agréer à fon Pere, en lui offrant
dès lors en efprit cette chair & ce fang qu'il
devoit prendre dans l'accompliffement des
tems pour nous racheter de nos pechez. De
forte que fi le facrifice de J. C. n’exiftoic
point dans fa partie corporelle dès la fon-
dation du monde , il exiftoit dans fa partie
fpirituelle ; c'étoit une immolation & une
oblation qui fë faifoit dès-lors en efprit par
le Fils de Dieu réellement exifotnt. Ajoûtez
à cela , Sque quand on reconnoîtra quelque
figure dans ces paroles , l’Agneau immolé dés
U fondation du monde , cette figure s’explique
afiez par ce terme égorgé , ou immolé , par
ce qui fuit & ce qui précédé, & par les
de Jefus-Chrift.
autres circonftances du difcours. Mais ici
tout nous conduit au fens littéral. C'eft une
obje&ion très-litterale qu'on a faite à J. C.
en lui difant , tu n'as pas encore cinquante ans.
Enfin cette expreffion qui marque la préexif*
tence de J. Ç. avant qu ^Abraham , &c. a l'a-
vantage d'être foûtenuë par un grand nom-
bre d'exprefîions femblables : ce qu'on ne
peut point dire de l'autre "" c 1
l'Ecriture nous dit, que J. C. étant en for-
me de vidime, voulut enfuite être en for-
me d'homme ; qu'il venoit de fouffrir , lorf-
qu'il vint au monde ; que les Prophètes oqt
vû couler fon fang , & qu'on en a fait af-
perfion fur eux ; que les Ifraëlites lecoiie-
renc la tête du tems de Moïfie , en le voyant
attaché à une croix , qu'il mourut avant
qu' Abraham fut ; qu'il partit (du tems de
Noé portant fa croix fur lui, & la faifant
voir aux hommes incrédules &: impénitens;
que fa mort ‘ôc fa crucifixion font dès les
teins anciens j qu'il foulfrit la mort avant
tous les fiécles ; que J. C. fur le Calvaire fit
à Dieu cette priere : Pere , me voici tout
prêt à endurer les mêmes fouârances que j'ai
fouffertes par devers-toi avant que le monde
fût. Ne diriez-vous point qu'un tel difcours
eft rempli de fauffeté , & même d'extrava-
gance ? Ne le diriez-vous pas , quoiqu'on
vous fît voir que J. C. eft apellé l'Agneau
de Dieu, qui eil égorgé dès la fondation du
monde ?
Mais il y a plus que cela. Le pâffage de
l’Apocalypfe qu'on cite pour répondre à la
preuve que nous tirons de celui de l’Evan-
gile , peut être interprété d'une forte , qu'il,
devient inutile à nos adverfaires. Le voici
thofes foient égales
R iiij
ioo Trotté de la Divinité
tout entier. Tous ceux donc qui habitent en ta
terre , l'adorcient , ( s'entend de la Bête dont il
a parlé ) defquels les noms ne font point écrits au
livre de vie de l'Agneau immolé dés la fondation
du monde. Rien n'empêche qu'on ne recon-
noifte dans ces paroles une de ces tranfpofî-
tions qui font fi ordinaires dans l'Ecriture ,
&: même dans toute forte d* Auteurs , &
qu'on ne rende ces paroles par celles-ci :
Defquels les noms ne font point écrits dés la fonda-
tion du monde dans le livre de l'Agneau immolé t
OU de l'Agneau qui a été immolé. En effet, cette
expreffion, dés la fondation du monde , tombe
naturellement fur celle ci , écrits au livre de
vie car il s’agit d'une prédeftination qui eft
de toute éternité , par laquelle on rend rai-
fon de ce que les habitans de la terre le
perdent dans le tems en adorant la Bête :
mais on ne voit point qu'il fût neceffaire de
parler en cet endroit, de la vertu éternelle du
sacrifice de la croix , & de la relever par
cette expreffion , immolé dés la fondation du
monde. Toute la difficulté qu'on trouve dans
l'explication qui unit cette expreffion , dés
la fondation du monde , avec celle-ci , dont les
noms font écrits au livre de vie , c'eft qu'il fem-
ble que le terme de tué , ou d 'immolé devient
par - là hors d'œuvre , & qu'il valoit beau-
coup mieux dire , dont les noms font écrits au
livre de vie de l'Agneau , que de dire , dont
les noms font écrits au livre de vie de l'Agneau
immolé ou qui a été immolé. Mais cette diffi-
culté n'eft. rien , fi l'on confidere que dans
l’Apocalj^fe J. C. ne nous eft pas feulement
reprefenté comme un Agneau , mais comme
un Agneau facrifié ; & que c'eft fous cette
derniere idée qu'il eft traité fi magnifique-
ment. Ainfi les vingt- quatre Anciens nous
de JefuS'Cbrifi. toi
font repre Tentez chantant une chanfon nouvel-
le , difmt : Tu es digne de prendre le livre j
d’ouvrir les fteaux. Car tu as été mis k mort ,
&c. & quelque tems après : t'iAgneau qui a
été mis a mort.eft digne de prendre puijfmce & ri-
clujfes , &c. Comme donc c'eft fous ridée
d’Àgneau immolé, que Jefus - Chrift paroît
dans ces révélations , il ne faut pas s'éton-
ner s'il elt parlé de ceux qui font écrits au'
livre de l'Agneau immolé , & non Ample-
ment de ceux qui font écrits au livre de
l'Agneau.
. Ainlî l’exemple cité par nos adverfairés
n'étant plus d'aucun ufage , il faut malgré
qu'ils en ayent, qu'ils fe reduifent à quel-
qu'une de ces deux réponfes qu'on avoit faites
$ ce partage , avant qu’ Abraham , &c. &
qu'on dife que Jefus-Chrift eft avant Abraham
en deftination & dans le décret de Dieu 3 ou
que Jefus - Chrift eft avant qu'Abraham foit
Abraham 5 c'eft-à-dire , le pere de pîuiïeurs
nations , avant qu'il foit ce qui eft lignifié
par le nom d' Abraham. Mais ces deux ré-
ponfes font fi foibles , qu'on ne doit point
perdre fon tems à les réfuter. Car lequel de
ces deux fens qu'on attribue à J. C. on lui
fait dire la plus grande puérilité du monde.
N'eft-ce pas une chofe bien furprenante , que
Jefus-Chrift exifte dans le decret de Dieu avant
qu'Abraham exifte réellement ? Cela peut fe
dire de tous les hommes qui ont vécu de-
puis le lïécle de ce Patriarche fans aucune
exception. Ne feroit ce pas aulïi un^grande
merveille , que Jefus-Chrift exiftat avant
que les Gentils fulfent devenus les enfans
d’ Abraham ? Cela convenoit au moindre
des Difciples du Seigneur Jésus , & même
à. Judas qui le trahit. Et elj-ce pour confir-
soi. Traité de la Divinité
mer des inépties de cette nature , que J. C.
aura employé une alfeveration fi grave & fi
forte , en difant , En vérité . je vous dis ,
Avant , &c.
Mais quand il y auroit quelque difficulté
dans ce paftage qui eft fî clair , fi exprès &
fi beau , il feroit jufte de l'expliquer par
tant d'autres palfages paralelles qui mar-
quent évidemment la préexiftence de J. C.
Il eft facile d'inventer des fubtilitez & des
diftinétions , mais il ne l’eft pas de fe fatis-
faire après les avoir inventées. Ainfi quand
on me dira, comme font quelques-uns , que
Jelus - Chrift a été premier que les Prophè-
tes , qu' Abraham en excellence & en digni-
té s & que nous entendons d'une antériori-
té de tems , fi l'on peut s'exprimer ainfi ,
ce que l'Ecriture ne dit que d'une antériori-
té de dignité & d'excellence : l'efprit n'ac-
quiefcera point à cette réponfe : Car com-
ment cela peut-il nous fauver de ces palfa-
ges , qui difent que J. C. eft le premier &
le dernier? Il eft le premier dans le fens qu'il
doit être le dernier. Il n'eft pas le dernier en
dignité. Ce n'eft donc pas de la primauté
d'excellence qu'il s'agit en cet endroit. Com-
ment nous eft-il reprefenté fans commence-
ment de jours ? Comment dit-il , à l'occa-
fion de l'objection que les Juifs lui faifoienc
fur Ion âge, en lui dilant. Tu n'as pas en-
core cinquante ans , & tu dis , j'ai vu abraham:
Avant qu Abraham fut , je fuis ? Et comment
cette pef.te fubtilité peut-elle mettre à cou-
vert no^âdverfaires de la force invincible de
ces autres palfages qui marquent fa préexis-
tence avec tant de clarté? Nous ne pou-
vons les examiner tous dans le détail. Ce
deifein nous engageroic dans une longueur
de Jefm - Chrifi. soj
«{ue nous voulons éviter. Mais nous en exa-
minerons quelques-uns avec un foin parti-
culier.
CHAPITRE VIL
Preuve de la meme vérité , tirée des paffages de
l'Ecriture , qui marquent la préexifience & la
Divinité de fefus-Chrifi.
LE premier qui fe prefente , eft celui qui
fe lit au chap. z. v. 6. de l'Epfrre de faint
Paul aux -Philipiens , & que nôtre verfion
a ainlî traduit : §lu’il y ait donc un fentiment
entre vous , qui a été aujfi en fefus-Chrifi lequel
étant en forme^ de Dieu , n'a point réputé à ra-
pine d’être égal k Dieu. Toutefois il s’ejl anéanti,
foi-même , ayant pris la forme de ferviteur , fait
à la reffemblance des hommes , & étant trouvé
en figure comme un homme , il s’ e fi abaiffé foi-
même y fy a été obéiffant fufqu'a la mort #
même jufqu’û la mort de la Croix.
Nôtre explication laiffe à chaque paro-
le Ton fens , fa fîtuation Sc fa lignification
naturelle 5 car nous croyons pouvoir les
rendre par celle-ci: Lequel étant en forme de
Dieu y étant Dieu & participant de la gloire di-
vine par devers fon Pere , n'a point efiimé que
ce fût un larcin de s’égaler avec fon Pere ; Ô*
toutefois il s’efi anéanti foi-même en prenant la
forme d’un ferviteur , naiffant dans la baffeffe j
devenant homme & femblable aux hommes du
commun , & puis fe rendant obéiffanyyjufqu’û
fouffrir la mort , même la mort de la Croix.
Mais on doit faire un autre jugement de
la glofe Socinienne , qui change les paro-
les , le fens &: la fituation naturelle des
termes. -L.a voiçi. Lequel étant en forme de-
i©4 Traité de la Divinité
J)ieu , c efl-a-dire , lequel commandant aux créa-
tures & aux èlemens lorfqu'il étoit fur la terre ,
comme s'il avoit été quelque Dieu , n'a point
retenu & confervé avec opiniâtreté fon égalité
avec Dieu , comme font ceux qui dérobent quel-
que chofe , lefquels la retiennent avec attache-
ment ; mais il a renoncé â cette égalité avec
Dieu pour s'anéantir foi-même , prenant la for-
me de ferviteur en obéïjfant , au lieu qu'il com-
mandait auparavant , étant traité comme un ef-
clave , & devenant femblable aux hommes du
commun , au lieu qu'il étoit auparavant en for-
me de Dieu par la puijfance dont il étoit re-
vêtu ; & fe montrant obéïjfant jufquk la mort
de la Croix.
Toutes cqs expreffions, en forme de Dieu ,
d'être égal avec Dieu, il n'a point réputé à ra-
pine , il s’ejl anéanti Joi - même , il a pris la for-
me de ferviteur , foufFrent dans cette expli-
cation une violence manifefte.
Premièrement, il eft naturel , lorfqu’on
trouve dans TEcriture quelque expreflion
finguliere , de l’expliquer par d’autres paf-
fages paralelles , ou du moins qui ayent
quelque raport avec elle. Ce terme, étant en
forme de Dieu , paroît extraordinaire à nos
adverfaires , & de-là vient qu’ils en don-
nent des explications fi étudiées. îl feroic
donc naturel , s’ils vouloient agir de bonne
foi , qu’ils le comparaient à d’autres ex-
prelîions qui femblent lignifier à peu près
la même chofe. Ainfi S. Jean dit de J. C.
qu’il étvt au commencement , & qu’il étoit Dieu ;
& Saint Jean expliquant & paraphrafant
cette expreffion , dit que toutes chofes ont été
faites par lui , & que fans lui rien de ce qui et
été fait y n'a été fait ; & Saint Paul nous fait en..
tendre,qu’avant que Jefus-Chrift fc foie moiu
de Jefus-Chrîft. xoç
txé fous la forme d'un ferviteur , & qu'il
fe foit anéanti , il étoit en forme de Dieu.
Il me femble qu'il ne faut pas faire de fi
grands efforts de raifonnement , pour voir
que ces de»x paffages font conformes ; que
celui qui elt apellé la Parole , étoit Dieu ,
& en forme de Dieu au commencement.
De forte que comme la Parole étoit Dieu >
avant qu'elle eût été faite chair , comme
l'Evangelifte Saint Jean nous le fait com-
prendre ; il s’enfuit aufli que J. C. étoit en
la forme de Dieu , avant que d’être fait
chair , & d'avoir pris la nature humaine ,
comme S. Paul nous le. fait connoître.
On peut dire hardiment en fécond lieu ,
que ni dans le langage divin , ni dans le lan-
gage humain , on ne trouvera point qu 'être
en U forme de Dieu , fignifie faire des miracles ,
ou commander aux vents , aux tempêtes ,
aux maladies & aux démons. D'où eft- ce
qu’on a pris une lignification de ce terme
fi extraordinaire ? Qu'ils nous citent quel-
que Prophète , quelque Evangelifte ou quel-
que Apôtre, qui ait parlé de cette manié-
ré.
Ajoutez à cela , que fi pour être en for-
me de Dieu il fuffifoit de faire de grands
miracles dans toutes les parties de la na-
ture , on pourroit dire que Moïfe a été
en forme de Dieu ; car il a fait des prodi-
ges étonnans dans l'air , dans la mer , Tur
la terre : les Apôtres auroient été en forme
de Dieu , car ils ont fait de grands mi-
racles , & même en quelque fenOde plus
grands que J. C. comme ce divin Sauveur
le leur avoir promis expreffément.
On me dira peut-être , que J. C. faifoit
ces miracles en fo.n nom & par fa propre
iQ6 Traité de la Divinité
puilfance , au lieu que les Apôtres ne les
faifoient qu’au nom du Seigneur Jefus , &
par le pouvoir dont il les avoit revêtus ,
qomme Saint Pierre le dit aux Juifs après
avoit guéri le boiteux qui fe éerîoiç à la
porte du temple. Hommes lfraëlites , leur dit-
il j pourquoi vous étonnez*- vous de ceci , ou pour*
quoi avez-vous les regards attachez fur nousy
comme fi par notre puïffance ou par nôtre fainteté
nous avions fait marcher celui-ci ? Cette confédé-
ration , bien loin de diminuer la force de nô-
tre raifonnement , ne fait que nous fournir
une quatrième preuve.
- Car fi J. C. a fait des miracles au nom &
par la puilfance de fon Pere , je dis qu’il
n’étoit non plus indépendant de Dieu , lors
qu’il faifoit fes miracles , que fes Apôtres
i’étoient lors qu’ils faifoient les leurs.Si donc
les Difciples n’ont pû être dits en forme
de Dieu , parce qu’ils ne faifoient rien qu’-
au nom Sc par le pouvoir de leur Maître :
celui-ci n’aura pu être auflx en la forme de
Dieu , parce qu’il ne faifoit rien qu’au nom
& par la puilfance de Dieu.
Que fi J. C. a fait les miracles en fon nom
& par fa propre puilfance , on fe contredit
foi-même le plus grolîiérement du monde j
puis qu’une des plus fortes objections que
nos adverfaires croyent nous faire , elt prife
de ce que fefus- ChriJî efè venu , non pour faire
fa volonté , mais la volonté de celui qui l'a envoyé ;
Crellius ce ^ a déclaré ouvertement , que ce
n étoit pas lui , mais fon Pere , qui étoit le pre -
2^ mier autff r des œuvres mervcilieufes qu'il faifoit ;
&c \tb clue doctrine n' étoit pas fa doéîrine , mais celle
f « * de fon Pere j & que celui qui croit en lui , ne
’ croit point en lui , mais en celui qui l’a envoyé î
que le Pere étoit le véritable auteur de lare fur*
de JefusChrifl. 107
rectîon de Cbrifi ; que le tere fait tentes ckofes
par le Fils ; que le Fils ne peut rien de par lui -
• meme.
Nous prenons une cinquième preuye de
ce que les Spciniens ne peuvent marquer en
quel tems J. C. a été en forme de Dieu ,
fans fe contredire , ou fans démentir l'Ecri-
ture. Car ou ç'a été pendant les trente ans
qu'il a vécu en qualité de perfonne privée ,
ou c’a été depuis qu'il commença les fonc-
tions de fôn miniftere , & pendant les trois
ou quatre ans qui fe font paffés depuis fon
baptême jufqu'à fa mort. Si c'eft pendant
les trente ans qu'il a paffés comme perfonne
privée , l'expofîtion Socinienne ne peut fub-
fifter ; puifque pendant ces trente ans nous
ne liions point quül ait fait des miracles
confiderables. Si c'eft depuis fon baptême &
pendant les trois ans de fon miniftere , il
s'enfuit qu'il a commencé d'être en forme
de Dieu aufii-tôt qu’il a commencé de s'a-
baifter & de s'anéantir le plus profondé-
ment , lorfqu'il a été livré entre les mains
du démon pour être. tenté en diverfes ma-
niérés , étant porté tantôt fur une haute
montagne, tantôt fur les créneaux du temple,
&c. lorfqu'il a commencé de (buffrir toutes
les incommoditez de la vie & tous les outra-
ges de la perfecution. Peut-on fans extrava-
gance apeller cet état d’extrême indigence ,
de honte & d'arRiétion , être en forme de
Dieu ?
Ajoûtez à cela que J$fus-Chrift n'a fais
de grands miracles qu’a^rès s'être f&bailfé.
C'eft après s'être trouvé dans une crèche à
fa naiffance , après avoir échapé à la fureur
d’un tiran avide de fon iang , après avoir
fuï en Egypte 9 8c avoir été élevé au forcis
408 Traité de la divinité
;de Ton exil, à Nazareth Ville inçorinuë >
après avoir travaillé de Tes mains pendant
trente ans dans la trifte boutique d'un Char-
pentier , que Jefus - Chrift ht de grands mi-
racles. Si donc Jefus-Chrift a été en forme
de Dieu , parce qu'il commandoit aux créa-
tures en faifant des miracles , il s'enfuit
qu'il a été en forme de Dieu après avoir
commencé de s’humilier & de s'anéantir :
ce qui eft évidemment contre le texte.
L'union de ces deux termes , étant en for-
me de Dieu , il n'a point réputé a rapine d’être
égal avec Dieu , ou comme Socin l'explique ,
il n’a point retenu avec objlination fon égalité
avec Dieu , nous fournira une fixiéme preuve.
Car il paroît que' Jefus-Chrift étoit en for-
me de Dieu à peu près de la même maniéré
& par le même principe qui faifoit qu'il
étoit égal avec Dieu. Or ce n'eft point par
fes miracles qu'il fe montroit égal avec
Dieu , ni devant Dieu , ni devant les hom-
mes : non devant Dieu ; puifqu'il ne faifoit
que les oeuvres que Dieu lui avoit données
à faire : non devant les hommes , puifqu’il
prioit Dieu devant eux pour leur montrer
que Dieu l'exauçoit , comme il s'en expli-
que auprès du tombeau du Lazare.
Enfin , fi Jefus - Chrift a été en forme de
Dieu , parce qu'il a agi avec un empire
fouverain furies créatures i il s'enfuit qu'il
a été beaucoup plus en la forme de Dieu
dans fa mort que pendant fa vie. Car pen-
dant fa vie il faifoit véritablement de grands
miraclf mais ou il les faifoit feulement en
prefence de trois Difciples privilégiés ,
Pierre , Jacques & Jean , fe cachant même
des troupes en quelques occafions ; ou il ne
faifoit que des miracles particuliers , &
don*
de Jefus - Chrtf.
dont les impreflions ne pouvoient pas être
fi publiques : au lieu que lorfque Jefus-
Chrift eft fur la croix , il déchire le voile
du temple , il obfcurcit les aftres , il fend
les pierres , il ouvre les tombeaux , & ref-
fufcite les corps des Saints , &c. miracles
publics , éclatans , & qui font voir mieux
que tous les autres l'empire fuprême que
Jefus Chrift a fur toutes les créatures. Cela
étant , au lieu que le texte que nous exami-
nons > nous fait comprendre que J. C. après
avoir été en forme de Dieu > s’eft anéanti
en fouffrant la mort, & fe revêtant d’une
forme qui eft opofée à celle là : il faudra
dire par un renverfement de fa penfée , que
Jefus - Chrift , étant d’abord en forme de
ferviteur ,. & s’étant rendu obéïifant jufqu’à
la mort ; après s’être anéanti, a pris la for-
me de Dieu fur la Croix-
Je paffe fous filence la remarque qu’or»
peut faire fur les deux termes wttwvv & de
> opofezl’un à l’autre dans le difcours
de l’Apôtre-
Cette preuve , quoique moindre que les
precedentes, ne nous parok pourtant point
méprifable. Car lorfque l’Apôtre parle de-
là forme de Dieu , il fe fert du premier de
ces deux termes , il dit que J. C. exiftoitea
la forme de Dieu : ce qui marque que cet-
te forme étoit non une forme accidentelle
& paffagere, mais une forme fixe & durable..
Mais lors qu’il parle de là forme de fervi-
teur , il fe contente d’employer la^feconde,
de ces exprelfions , &de dire qu’il l’a reçûë
ce qui marque non une forme effentielie &
permanente , mais une forme accidentelle-;)
parce que celui qui reçoit une forme,eft cea?*
fé ne l’avoir, pas toujours eue-,
'tem. u. u S *
s
UC* 'Traité de la Divinité
Mais comme l'Ecriture explique l'Ecriture,,
il ne faut pas comparer ce paffage que
nous examinons, avec d'autres paffages de
l'Ecriture , qui lignifient à peu près la même
chofe , pour en trouver le véritable fens.
Pour cet effet il faut établir pour premier
principe , que ces paroles , lequel étant en for-
me de Dieu , n a point réputé a rapine d’être égal h
Dieu , mais ils’ejl anéanti foi-même , & c. mar- ;
quent non- feulement la dignité & l'excellen-
ce de J. €. mais la marquent dans des ter- ]
mes très forts.. Pour fçavoir après cela dans,
le detail , en quoi confifie cette excellence ou
cette perfection , il ne faut que ramaffer les
paffages de l'Ecriture qui marquent l'excel-
lence & la dignité de J. C. & tâcher en les,
comparant à celle-ci , de connoître en quoi,
eonfifie cette forme de Dieu. ■
Lorfque nous aprenons que j. C. a été en
forme de Dieu , qu'il a été égal à Dieu , 8r
qu'enfuite il s'eft anéanti lui - même pour
prendre la forme de ferviteur, nous conce-
vons deux états : un état de gloire, & un
état d'àbbaiffement 3 un état de gloire qui |
précédé , & un état d'abbaiffement qui fuit.; \
.Lorfque nous confiderons ces paroles d'un
Apôtre , il. a. été fait de la femence de David fé-
lon la chair , nous avons l'idée de deux êtres-
de J. C. l'un à l'égard duquel on peut,
dire qu'il a été fait de la femence de David ;
l'autre à l'égard duquel on ne peut dire rien
de femblable : l'un qui a commencé à la
Concepfbn de J. C. l'autre qui a devancé
cette conception. Qui ne voit l’accord quielt
entre ces deux paffages ? carfi J. C. a été
avant qu’il fat fait de la femence de David
félon la chair ; il a été en forme d'homme ,
ejQ forme de Dieu. Il n'a pas été en for-
de Jef us - Chrijh i r r
me d'homme , car lï cela étoit, il auroit
été en forme de chair j & ainfî il auroit été
en forme de chair, avant que d'être fait félon
la chair de la femenee de David. Que s'il
n'a pas été en forme d'homme, il s'enfuit
qu'il 4 été en forme de Dieu : & cela étant >
qui ne voit que ces deux pafïages s'expli-
quent parfaitement?
C'elt ce qui paroît beaucoup plus convain-
quant , lors qu*â ces deux parfages vous en
ajoutés un troilîéme , qui elt celui qui ex-
prime la grandeur du miibere de pieté , fça-
Voir , Dieu manifejlé en chair .j J. C. étoit avant
qu'il fût en chair. Cela paroît , puis qu'il a
été fait de la femenee de David non absolu-
ment , mais feulement félon la chair. J.
C. étoit Dieu , puifque Dieu a été manifelbé
dans cette chair qui a été faite de la femenee
de David. Avez-vous trouvé le fens de ces
deux palfages en les comparant, vous ne
trouvés plus rien de difficile dans ces paro-
les , étant en forme de Dieu , il n'a point réputé
à rapine d'être égal à 7)ieu -, mais il s'ejl anéanti
foi-même , &c. Car il paroît par la comparai-
fon de ces trois palfages, qu'avant l'exiltence
de cette chair qui a été faite de le femenee
de David , cette chair dans laquelle Dieu
a été manifelbé , &c. Jefus - Chrift étoit ,
qu'il étoit Dieu , en forme de Dieu , & qu'il
pouvoir être réputé par confequent égal à
Dieu.
Vous ajouterez un nouveau rayon de lu-
mière à’ toute cette évidence , qi_hàid vous
j joindrez ces paroles du Sauveur du mon-
de : Je fuis ijfu de mon Pere , & je fuis venu
au monde , O» derechef je quitte^ le monde ,
je m'en vais au Pere. Car on peut dire que
Jefus Chrift onfideré dans ce premier état
**•- Traité de la 'Divinité'
auquel il eft ififu de fon Pexe , &r avant
gu’il vienne au monde, n’eft point chair,
il n’eft point encore fait de la femence
de David , il n’eft point encore en forme
de ferviteur , ni manifeité en chair. Qu’eft-
il donc ? Il eft le Fils on l’unique, iflu de
fon Pere j il eft ce Dieu qui doit être mani-
fefté en chair , il eft en forme de Dieu. Cette
vérité a déjà beaucoup d'évidence ; mais,
il la faut mettre encore dans un plus granck
jour.
CHAPITRE VII 1^
Ç)h l’on-continue dè prouver la meme venté par?*
des paffiges qui marquent les prfaxijlenee & Ife
Divinité, dejefas- Ghrijl»,
ON nefçauroit rien comprendre dans re-
commencement de l'Evangile félon faine
Jean, fi-l’on nie la préexillence & la Divinité,
du Seigneur Jefus-Chrift. Toutes ces expref-.
fions : Ah commencement étoit la Parole : Lapa-*
rôle étoit avec Dieu : la Parole étoit Dieu : Toutes
chofes ont été faites- par elle : la Parole a été- faits.
ebair\ Le monde a été fait par elle : toutes CCS»,
«xprelftons ne font plus fans cela qu’un in-
compréhenfible galimatias y 8c les hommes,
qui ne font pas obligez d’entendre ce qui en,
foi eft inintelligible , ne feront pas coupables,
de n’y pas découvrir un fens fi contraire à
l’impreffion naturelle des paroles > qu’ii ne.
peut étrC découvert que par l’elprit de pro-.
phetie. C’eft ce que nous allons faire voir
plus particulièrement.
Ancommemement étoit la Parole. Nôtre expo-
fition» n’a rien d’obfcur ni d’efnbarralTé. Si
tette expof.rjon-s’emend du commencement
de Jefus- - Chrifî 1 1 j
it toutes chofes, voilà la préexiftence du Sei-
fneur Jefus - Chrift & fa Divinité bien éca-
ües. Je dis fa préexiftence: car il s'enfuit
de- là , que Jefus - Chrift exifte dès la naiffan-
ce du monde. Je dis, la Divinité, parce que fa.
puiffaoce infinie juftifie cette derniere, &
que fi toutes chofes ont été faites par lui , on.
ne peut point douter de fa puiffance infinie*.
- Mais on a crû trouver le moyen de fe dé-
fendre contre cette évidence , en expliquant
du commencement de. l'Evangile ce. qui pa-
roît avoir été dit du commencementrdu mon-
de. On veut que le deffein de l'Evangelifts;
étant de faire, connoître la, dignité de. Jefus- Chrift
dés Ventrée de fon ouvrage il ait aprehendé qu’on
lui fît tapit e ment une objection qui pouvoit mûre à-
ce deffein : c’eft que Jean Baptifte étoit venu , -
avait commencé les fondions de fon. miniftere avant-
Jefus-Chrift j. (J qu'amft il. pouvoit fembler que
Jean- Baptifte dévots être regardé comme le MeJJie 1.
plutôt que 7 éfus-rChrift., On prétend "que l'J±potre
détruit cette objection , en difant que la Parole
c’eft- à-dire Jefus- Chrift , étoit au commencement
c’eft -à-dire , lorfque Jean-Haptifte commença d'en-,
feigner ; qu’il étoit , dis- je » non-feulement quant
à fon effence , mais auffi quant à fa charge , &c.
Ils prétendent que Jefus- GhrifV eft apellé:
le Verbe ou, la Parole dans ce commencement;
de l'Evangile félon faint Jean, en figure 5: qu’il
eft , dis- je, ainfe apellé > ou par métaphore , parce-
que comme la volonté de l’homme eft manifeftée
par fa parole ,ain fi.au Ji la^volonté de - Dieu^om a été,
découverte par Jefus-Chrift , ce qui faifàujfi qu'il
eft' apellé la voie & la porte -, ou par métonymie ,,
étant nommé du nom-de la chofe qu’ilrevele : au-
quel feus il eft aujft apellé la vérité , la vie-, & U
refurre&ion...
JIs..ajoû;ent, que comme il pouvoit venir. dwts-
214 Traité de la Divinité
l'efprtt de quelqu’un , qu'au commencement de lr£*
vangile , lorfquc Jean-'Êaptifie commença d'exercer
les fondions de [on miniftere , Jefus-Chrift était
îout-k-fait inconnu , & qnaihfi c'étoit fean-Bap-
tifie j & non pas Jefus-Chrift , qui devait être ,
pris pour le CMeffie : Saint Jean a voulu répondre à
cette objection , en difint que celui qu'il appelle la
parole, avait été avec Dieu, l’cft-k-dire , connu de
Dieu feul. Ils ajoâtent , que cet Evangelifie dif-
féré en cela des autres , qu'au lieu que les autres
fupofent fans le prouver , que Jefus-Chrift cfi le
Chrift, k moins que le récit de ce qu'ils râper tent,
ne les y oblige en quelque forte Saint Jean ai*
contraire, avant que de décrire la vie de Jefus-
Chrift j entreprend de prouver avec un extrême
foin , que c'efl lui , & non aucun autre , qui doit
être regardé commele Sauveur du monde.
Ils prétendent que Jefus- Chrift eft apellé
Dieu en cet endroit ; premièrement, para que
toutes les chofts qui ont paru dans fonminifiere , ont
été pleines de la Divinité -, de forte que le mînifiere
des Prophètes qui ont été avant lui , était plutôt un
rcinijlere humain qu'un minifiere divin, fi on le
compare avec celui de Jefus-Chrift. D'où vient
aujfi aucun des Prophètes n'a été appelle Dieu fim~
plement à caufe de fa charge , comme Jefus- Chrift!
l’a été en cet endroit k caufe de fa charge de pro-
phête.W s veulent en fécond lieu qu'il foit apel-
lé Dieu , parce qu'il fiutenoit la per forint de
Dieu même ; enfin , parce qu'il étoit tellement défi
tiné dèfiors k cette puijjance & k cette gloire qu'il
pejfede maintenant , qu’il n'en pouvait jamais être
privé.
Us veulent que lorfque TEvangelifte dit
que toutes chofes ont été faites par lui , 5e que fans
lui rien de ce qui a été fait n'a été fait , il ne Fail-
le pas entendre par cette expreflion to tescho
fin , tomes chofes généralement ? mais feule.-
de Je fus - Chrijf.
'tnSfît toutes les chofes qui , de quelque manière que
ee foityCtpbartiennent d L'Evangile de Jefus-Chrift y
à notre falut , & d la Religion fus la nouvelle
*Al iance, comme la vocation des nattons l'aboli-
tion de la foi ceremonielle , les miracles , & les âi-
vers dons qui ont été diftribuez dans l’Eglife primi-
tive.
Iis prétendent que dans ces paroles de l’E-
vangelifte , Il étoit au monde , <& le monde a été
fait par lui , (y le monde ne l’a point connu , le
terme de monde fe prend en trois fins differens : de
forte que l'Evangeltfte dit , que Jefus-Chrift a été
dans un de ces mondes , que l'autre a été fait par
lui , Ô'ique le troifiéme ne l’a point connu. Le mon-
de ou Jefus-Chrifl étoit , eft la focieté des hommes ...
Le monde qui a été fait par Jefus-Chrifl , eft ce [lé-
cle avenir ,qui eft maintenant prefint à fefus-Chrift3.
dans lequel il a été introduit apres l’avoir acquit
& formé par fon obétjfance , & dans lequel nous
ferons immortels & d jamais heureux avec lui , tout
autant que nous fommes qui ferons été trouvez:
lut apartenir. Par le monde qui n’a point connu Je-
fus-Chrift , il faut entendre les hommes charnels , ou
les hommes qui font entièrement attachez d ce mon-
de. Au refte , ils prétendent que lors qu'il eft
dit que le monde pris pour le fiécle avenir , a
été fait par Jefus-Chrift: , il ne faut point
prendre cela dans un fens abfolu , mais dans
un fens particulier , dans lequel cette ex-
preflion lignifie , que ce fiecle a été fait par.
Jefus-Chrift , parce que nous avons efpe-
rance de l'obtenir, & que nous l'obti^idrons
en effet par Jefus - Chrift. Ou bien prenant
le terme de wWs pour la focieté des hom-
mes , foie lors qu'il eft dit qu'il étoit au
inonde , que le monde ne l'a point connu »
foit lors qu'il eft dit que \t monde a été
fait par Jefus-Chrift ; ils difenc que le mou?-
w& Traité de la Divinité
de a été fait par Jefus Chrift , parce que les
hommes ont été renouveliez par lui ; 8c alors»
fait (ignifîe félon eux , refait ou rétabli..
Enfin , au lieu de traduire comme nous ces
paroles 3 la Parole a été faite chair , ils les renr
dent par celle ci , la Parole a été chair * croyant
par là fe pouvoir difpenfer de reconnoitre la
préexiftence de cette Parole. Voilà leur doc-
trine : il eft. cems de faire là-delfus nos réfle-
xions.
CHAPITRE IX.
Que laglofe Sociwenne fur tous les pafages ti-def-
fus marquez,»'#’ été inventée que pour éluder des
pajfages trés-expréi qui prouvent invinciblement
la préexifience & la Divinité de Je fus Chrift.
CEs explications fi fubtiles 8c fi étudiées y
ont un air fi peu naturel 3 qu'on s en
aperçoit d'abord.On veut que lorfque l'Evan-
gelifte dit , Att commencement était la Parole , il
faille entendre par ce commencement le
commencement de l’Evangile, C'eftdéja fai-
re violence à l'Ecriture 3 que de prétendre
que cette expreflion générale 3 au commence-
ment , lignifie un commencement particulier.
Car de dire que cette expreflion doit être
dans le fens qui eft déterminé par ce qui
fuit 3 & par l'occalîon en laquelle on la
prononce * 8c par les autres circonftances du
difcouxs : cette confideration nous eli favora-
ble. ou ne peut point dire qu’il, s'agifle ici
d'un commencement particulier>puifquerien
n'a précédé qui détermine le fens de cette
expreflion , & qu’il ne fuit rien aufli qui
marque que cette exprelfion doit fe prendre
dans un feus plus particulier que i! expreflion
de Jefus - Chrijî. il f
ne le porte elle- même. Car ces paroles font
Tentrée de l’Evangile ; & l’Evangelifie les
répété dans la fuite , fans rien dire qui en
parcicularife la lignification. On auroit tort
de s’imaginer , qu’une réfervation mentale
fût capable de déterminer une exprefiion
générale à un fens particulier. Un homme
feroit extravagant , qui voulant faire l’hif
toire d’Augulîe , diroit , Au commencement
étoit Auçujle , entendant qu’Augufte étoit ou
vivoit dès le terns de Jules Cefar. Ou pour
choifir un exemple plus jufie , fi quelqu’un
voulant faire l’hiftoire de Moïie & des cho-
fes furprenantes que Dieu fit par fon minifc
tere, s’avvfoitde commencer ainfi fon h'ftoi-
re : Au commencement étoit Moïfc , pour dire , il
étoit des le commencement que Dieu entre}» it la
délivrance des Ifraeiites hors du pays d'Egypte : il
ert certain que toutes ces explications men-
tales n’empêcheroient pas que fon langage
ne fût contraire au bon fens parce qu’il fe-
roit inintelligible.
Si l’Evangelifie eût eu le fens qu’on lui at-
tribue, il pouvoit s’expliquer naturellement,
en difant , Jefus*Cbrift vivait dés le commence-
ment de l’Evangile : & en ce cas là même Ion
difcours auroit eu une alfez grande obfcurité.
Car on feroit en peine de fçavoir ce qu‘il faut
entendre par ce commencement de l'Evangile. Si
vous entendez par là la première bonne nou-
velle qui a été annoncée de ce grand falut
qui devoit être manifefié en Jefus - Chrift ,
vous trouverez que Jefus-Chrill vivoit
point encore au commencement de l’Evan-
gile , puifque les Prophètes ont les premiers
annoncé le f'alut de Dieu. Si vous entendez
par cette ex preflion le tems auquel les ora-
cles des Prophètes ont commencé à s’accom-
Tome I 11, T
il 8 . 'Traité de la Divinité
plir 9 nous demanderons pourquoi vous ^en-
tendez point par le commencement de cet
Evangile j l'heureufe nouvelle que l'Ange
annonce à Marie en ces termes : éMaric, bien
te [oit. Tu es repue en grâce. Le Seigneur efi avec
toi , &c. On peut joindre à cet Evangile de
l’Ange , celui de Zacharie pere de Jean-Bap-
tille , qui prophetife ainlî furie fujet de fon
fils : Et toi y petit enfant , tu feras apellé le Pro-
phète du Souverain , &c. fans parler de la Pro-
phétie de Simeon , qui eft un abrégé fi admi-
rable de la dodrine du falut.
A cette première défaite on en ajoûte une
autre , nous donnant des lignifications de ce
terme remarquable la Parole , qui nous pa-
rodient n'avoir été inventées que par la né-
celfité de défendre fa caufe. On dit que cette
exprelîion enferme une métaphore , ou une
métonymie. S'ils agilfoient avec fincerité, ils
fe détermineroient à l’une ou à l'autre. Car
une figure fuffiroit pour cela. Mais ce qui
fuffiroit en foi , ne fuffit point à nos adver-
faires ; & la défiance de l'une de ces deux
figures j leur fait avoir recours à l'autre. Ce
n'dl point le fens de l'Ecriture qu'ils nous
donnent 5 mais c'eft leur préjugé qu'ils veu-
lent défendre.
Cela paroît par cette troifiéme exprelîion ,
La Parole étoit avec Dieu. Car à prendre cette
exprelîion hors de fon feus propre & de fa
lignification naturelle, on pouvoit lui donner
plulieurs fens qui lui convenoient tous aulïi-
bien qu^celui qu'ils lui ont attaché. Car lî
la Parole etoit avec Dieu , ou par devers Dieu ,
peut lignifier, la Parole étoit connue de Dieu feu! ;
elle peut lignifier plus naturellement , La
Parole étoit cachée au Ciel , la Parole étoit aimée
de Dieu , la Parole vtvoit bien & marchait
de Jefus -Chrifi. iif
avec "Dieu , comme Enoc , la Parole était détachée .
du monde , la Parole fcavoit feule le confeil de
Dieu. Il y avoit des lignifications de ce terme
plus naturelles ; cependant ils s'arrêtent à cel-
le-ci , ilétoit connu de Dieu feul ; ou félon quel-
ques autres , il était dejliné de Dieu a cet emploi .
D’où vient cela ? c’eft qu'ils ne cherchent pas
le vrai fens de l’Ecriture , mais qu’ils s’arrê-
tent à tout ce qui fe préfente à leur efprit ,
ov» à ce qui peut défendre leur préjugé.
C’eft le jugement que nous pouvons faire
de cette quatrième expreffion , lu Parole était
* Dieu . Tout ce qu’on dit pour remplir la for-
ce & la dignité de cette expreffîon remar-
quable , eft affez mal inventé. La Pa-ole étoii
Dieu , dit-on 3 parce que tout étoit divin en
Jefus- Chrift, & que le miniftere des Pro-
phètes, comparé au lien, avoit quelque chofe
d’humain. Si cette ouverture les avoit fatis-
faits eux- mêmes', ils fe leroient arrêtez là j
mais parce qu’ils en fentent le vuide , ils
ajoutent que Jefus-Chrift eft apellé Dieu en-
core , parce qu’il foûtenoit ou qu’il devoit
foûtenir la perfonne de Dieu. Cela ne les
fatisfait pas : ils ajoûtent que Jefus-Chrift
étoit deftiné à une gloire & à une puilfance
fouveraine ; & que c’eft parce que cette puif-
fance & cette gloire ne pouvoient lui man-
quer , que dès-lors il eft apellé Dieu. Mais
quelle eft cette prodigieufe ambiguité qui
fouffre des explications fi diverfes d’une mê-
me expreffîon, ou cette obfcurité impénétra-
ble , qui cache dans un feul mot rage de cho-
fes fi difficiles à déveloper ? N’elt-ce pas
qu’on a moins en vûë de nous faire entendre
l’Ecriture , que de défendre fon fentiment.
je dirai la même chofe de la maniéré dont
ils expliquent ces deux pafi’ages , Tentes chofe».
T ij
ïio Traité de la Divinité
ont été faites par elles, &C. Le monde a été fait par
elle. Ces deux paffages font paralelles. Ce-
pendant ils trouvent le moïen de les rendre
très-differens. Toutes chofes s'explique par le
monde ; ont été faites , par le monde a été fait. Ce-
pendant ils trouvent le fecret de mettre un
prodigieux éloignement entre ces exprelîions:
entendant par toutes chofes , toutes les chofes
qui apartiennent à l'Evangile , & par le mon-
de 3 le fiécle avenir, le Ciel, ou la focieté
des hommes : comme ils entendent par toutes
chofes ont été faites , toutes chofes ont été opé-
rées ou produites ; par le monde a été fait ,
le monde a été renouvelié. On voit bien par
cette differente maniéré d'expliquer des paf-
fages fynonymes , qu'ils n'ont d'autre deffein
que celui de fauver leur fentiment.
Cela paroît encore de ce qu'ils prétendent
que dans le même endroit , le terme de mon-
de fe prend en trois fens très-differens & très-
éloignez ; la première fois , pour la focieté
des hommes , en fécond lieu , pour le Ciel
ou le fécle avenir ; &: enfin , pour les
hommes charnels &: profanes. Mais fi pour
entendre l'Ecriture , il faut prendre un même
terme dans un même endroit en trois fens
differens &: éloignez , où en ferons nous ? 6c
qui elbce qui pourra fans un efprit de divi-
nation , s'affurer jamais d’avoir compris le
fens du S. Efprit ? On voit bien que ce n'ell
point là l'Ecriture purement expliquée , mais
l'Ecriture raccommodée aux préjugezde nos
adverfaii^s. Mais ce n'eft point là Te feul dé-
faut qu'on trouve dans leur nouvelle glofe.
Outre cette variété de tant d'explications
qu’ils donnent aux mêmes exprefîions de l'E-
criture , ils attribuent à l'Evangeiifte diverfes
fias toutes differentes , & quelquefois toutes
de Jefus - Chrifî. lit
©pofées. Ce qui ne vient point d’aucun man-
que de jugement, puis qu’il faut reconnoître
de bonne toi , que nous avons à faire avec
les plus habiles de tous les Ecrivains ; mais
cela vient de l’embarras où les jette la nécef-
lïté de deffendre leur caufe , nonobftant i’o-
pofîtion de plufieurs pacages formels de i’£-
criture.
Si on les en croit , le deflfein du S. Efprit
dans ce commencement de l'Evangile félon
S. Jean , eft de répondre à une objection
qu’on pouvoit faire lur ce que Jean Baptifte
étoit venu avant Jefus-Chrift. Mais quand
on les prelfe après cela de nous dire , pour-
quoi Jefus-Chrift eft apellé Dieu en cet en-
droit , puifque le nom de Dieu n’étoit point
neceftaire pour le diftinguer de Jean- Baptifte:
à nouvel embarras nouvelle défaite. Ils fei-
gnent que l’Evangelifte ne penfant plus à
Jean-Baptifte,veut diftinguer Jefus-Chrift par
le nom de Dieu , de tous les Prophètes qui
l’ont précédé , dont le miniftere aura été hu-
main,comparé à celui de nôtre Sauveur. Voi-
là bien des delTeins. Mais voyons s’ii y en a
quelqu’un de véritable.
L’Evangelifte apréhende qu’on ne préféré
Jean Baptifte à Jelus Chrift, parce que celui-
là eft venu avant celui-ci. Il doit craindre par
la même raifon , qu’on ne préféré Moïfe àc
les Prophètes à Jefus-Chrift , comme ayant
vécu avant lui. Mais quand on auroit été ten-
té de regarder Jean - Baptifte commç le
Meflie dans le tems que Jean Baptifte com-
mença à prêcher l’Evangile, Ü danger ne
fubliitoit plus depuis que Jean- Baptifte avoit
été mis à mort,& que J.C. étoit relïùfcitédes
morts. Que fi l’Evangelifte prend le foin de
nous avertir que Jean n' étoit ^t toute lumen.
4 ii Traité de la 'Divinité
ce n'eft que pour nous dire en d'autres ter-
mes , ce que l'Ecriture nous aprend ailleurs
que la prédication de Jean -Baptifte difïipoit
bien les tenebres de l'erreur , mais qu'elle-
n’étoit pas fuffifante pour former le beau
jour de l'Evangile , n’étant qu'une chandelle
luifante dans un lieu obfcur s au lieu que
jefus - Chrift étoit le Soleil de jurtice.
Mais fupofons que l'Evangelifte ait pâ
craindre que quelqu'un ne fût aifez fimple
pour preferer Jean - Baptifte à Jefus - Chrift,
fondé fur ce que Jean - Baptifte étoit venu
avant lui: comment fatisfairil s cette objec-
tion ? Il tait ce qu'il faut dire, & il dit ce
qu'il faut taire. U tait ce qu'il faut dire. Il
ne dit point que les ferviteurs marchent de-
vant leur maître , que les Prophètes; ont de-
vancé la venue du Meftîe, bien qu'ils foient
moindres que lui 3 qu'il ne faut pas s'étonner
que Jean-Baptifte vienne avant Jefus-Chrift »
puis qu'il eft ce Précurleur qui devoit mar-
cher devant fa face , & faire droits les ren-
tiers. Il dit ce qu'il faut faire. Il dit que Jefus-
Chrift étoit dès le commencement de la pré-
dication de Jean Baptifte. Ce qui ne fait rien
pour répondre à i'obje&ion. Car Jefus-Chrift
étoit dèflors , Jean - Baptifte étoit dèllors :
mais Jean-Baptifte exerçoit les fondions de
fon miniftere , & Jefus-Chrift ne faifoit
rien. C'eft-là la difficulté que l'Evangelifte
devoit prévenir.
Si l'on ne fcauroit trouver dans l'explica-
tion de nos adverfaires des defteins dignes du
S.Efprit, on y trouve une confufion & un ren-
verfement qui ne peut convenir qu'àunefprit
qui a deftein de nous jetter dans l'erreur , ou
qui fe propofe que nous ne l'entendions pas.
Car ils veulent que par ces paroles 5 ah wa*
dù Jefus - Chrifî. 1 1 J
msncement, on entende la prédication de Jean-
Baptiile : & cependant non- feulement l’Evan-
gelifte n’a pas encore fait mention de Jean-
Baptifte, mais il n’en parle qu’après avoir
fait l’éloge de la Parole ; & il en parle d’une
maniéré qui fait voir qu’il entend en parler
pour la première fois , en difant, il y eut un
homme apellè Jean.
D’ailleurs , il eft dit que dans ce commen-
cement qu’on prétend être le commence-
ment de l’Evangile, la Parole étoit,qu’elle é-
toit avec Dieu , & qu’elle étoit Dieu. Or rien
de tout cela ne convenoit à Jefus-Chrift dans
ce commencement. Il n’étoit point dèflors la
Parole 5 car il n’avoit point encore annoncé
le confeil de Dieu. Il n’étoîc point avec Dieu,
du moins dans un fens propre j.car félon nos
adverfaires , il ne fut tranfporté dans le Ciel
que depuis fon Baptême. Et il n’étoit point
Dieu ; puisqu’il n’avoit pas encore été in (ta-
lé dans fes charges , qui lui font reprefenter
Dieu & porter fon nom.
Ce leroit peu que de manquer d’ordre , fi
les paroles de l’Evangeliftenemanquoient en-
core de vérité : mais , à leur attacher le fens
de nos adverfaires , nous ne fçaurions pref-
que douter de leur fauffeté. Il elt du moins
certain qu’on peut fubftituer des propofitions
contradidoires à ces expreflions , qui fans
doute paroîtront plus intelligibles > & feront
reconnues pour véritables par leur imprelïion
naturelle, telles que font celles-ci. Jefus-
Chrift n’étoit point au commencement de l’Evan-
gile y Jefus - Chri/l n’étoit point la 9hrole des ce
commencement . Jefus - Chrifî n’étoit pas encore
avec Dieu. Jefus - Chrifî n’étoit point Dieu. U
n’étoit point la Parole au commencement. Tout et
ehofes , meme toutes les chofes qui regardent i’aeeono-
*114 Traité de J a Divinité
mie de l'Evangile , n'ont point été faites par lui,
Jtlufteurs chofes ont été faites fans lai , avant lui,
(J apres lui. Le monde n'a point été fait par lui.
La ‘Parole n a point été faite chair ; mais la chair
a été faite Parole. Il ejt la lumtere ; mais il n'eft
point la lumière qui illumine tout homme venant
au ■monde.
Jefus-Chrift n'étoit point au commencement de
l'Evangile, Cette propofition eft certaine ,
puifque l'ambaffade d'un Ange à Marie, fak
le véritable commencement de cet Evangile,
qui fut enfuite continué par l'envoi de l'Ange
aux bergers de Bethléem , aufquels il paris
ainfi : Vo:ci je vous annonce une grande joie , la-
quelle fera à tout le peuple , &c. & enfuite par la
prédication de Jean - Baptifte , & enfin par
celle de Jefus-Chrift & de fes Apôtres.
Jefus-Chrift n étoit point la Parole , du moins
dans ce commencement , ni par métaphore ,
ni par métonymie. Il ne l'étoit point par
métaphore. Car on ne pouvoit point dire en
ce terns-là : Comme la parole de l'homme eft ce qui
découvre fespenfées , ainft J. C . eft celui qui ma-
nifefte les penfees & le ccnfeil de Dieu. Il ne l'étoit
point par métonymie. Jefus - Chrift ne pou-
voit pas emprunter ce nom d'une parole qu'il
n'avoit encore ni annoncée, ni fait annoncer.
Jefus - Chrift n'étoit point Dieu dans ce com-
mencement , dans quelque fens qu'on prenne
cette expreflîon. Il n'étoit point Dieu , parce
que Ion miniftere écoit divin , opofé à celui
des Prophètes ; car il n’exerçoit point encore
fon miniftere. Il n'étoit point Dieu, parce qu'il
foûtenoit fè perfonne de Dieu : car dans ce
commencement il ne reprelentoit Dieu en
aucune maniéré. On ne peut point dire aufïï
qu'il fût Dieu, parce qu'il étoit deftiné à
une gloire & à une puiftance toute divine*
de Jefus-Chrift . 21?
Car premièrement , cela eft contre le ftdc
oïdinaire de l'Ecriture. Elle ne dira point que
Saul, par exemple, fût un Apôtre , un hom-
me divin 6c ceietle , la lumière de l'Egide,
ou le Doèteur des nations , dans ce com-
mencement de l'Evangile , où il étoit tout
enflâmé de menaces 6c de tuerie contre les
Ddciples du Seigneur; parce qu'il étoit def-
tiné à la gloire de i’Apodolat.Ou h l'on veut
que j'emploie un exemple moins odieux , on
ne dira point que Moïfe fût un Médiateur
entre Dieu& le peuple d'Ifraël dès le com-
mencement i c'eit-à dire , dès- le temps qu'il
padfoit les troupeaux de Jetro Ton beau-pere,
que les enfans de Zebedée fullènt des enfans
de tonnere dès- le temps qu'ils ne fe mêloienc
que de pêcher avec leur pere.
Il faut ajoûter à cette conlîderation , que
le deffein de i'Evangeliite étant de faire ici
l'éloge de J.C. il lé trouve que fi le fentimenc
de nos adverfaires avoit lieu, il feroit un élo-
ge de J.C. le plus équivoque qui fût jamais;
étant certain qu'on en pourroit faire un tout
pareil de Moite. Rien n'empêche qu'on ne
dife dans le fens de nos adveriairès.en parlant
de ce Légillateur. Au commencement étoit La Fa-
rcie. La parole étoit avec Dieu. La parole étoit Dieu*
Slle étoit au commencement . Toutes chofes ont été
■faites par elle , & fans elle rien de ce qui a été fiity
n'a été fait . Cette Parole a été faite chair. Tout
cela ett aulli vrai de Moïfe que de J. C. dans
le fens de nos adverfaires.
Au commencement étoit la Parole. ^Moite
étoit dès le commencement que Dieu mani-
feita le deflfein qu'il avoit de retirer l’on peu-
ple hors du pais d'Egypte. Moïfe peut être
apellé k Parole , 6c par métaphore , 6c pat
métonymie : par métaphore , parce qua
n6 Traité de la Divinité
comme la parole fert à exprimer les penfées
de l’homme, Moïfe aura fervi à faire connoî-
tre le confeil de Dieu : par métonymie , par-
ce que Moïle eft le minière de la parole ,
qu'il l’aportoit de la fainte montagne , qu’il
l'a rédigée par écrit , qu'il la faifoit con-
noître par les Lévites dellinez à inilruire le
peuple, & qu'il doit prendre le nom de cet-
te parole dont il eft le principal Héros. Moï-
fe étoit avec Dieu dès le commencement.
Car quoiqu'il fut ignoré & méprifé des
hommes , il étoit connu de Dieu ; Sc d'ail-
leurs il fut honoré d'une révélation divine.
Il étoit Dieu ; car il étoit deftiné à reprefen-
ter Dieu, félon ces paroles de l'Exode, tant de
fois citées par nos adverfaires , il te fera pour
Trophête , & tu lui feras pour Dieu. Enfin il étoit
Dieu dans les trois fens marquez par nos
adverfaires. Premièrement , parce que fon
minilïere étoit divin & celefte , comparé à
celui de ceux qui Pavoient précédé , qui étoit
un miniftere humain & terreftre. Car il ne
s'étoit point élevé un Prophète tel que Moï-
fe en Ifraël , qui voyoit Dieu familièrement,
& lui parloit comme un ami parle à fon in-
time ami , fuivant l'expreffion de l’Ecriture.
Il étoit Dieu dans le fécond fens , parce qu'il
reprelentoit Dieu , qu'il étoit revêtu de fon
pouvoir & de fon cara&ere , qu'il étoit fon
Ambaüadeur,Se parloit à Pharaon de fa part.
11 étoit Dieu enfin , parce qu'il étoit deltiné
à une gloire & à une puilfance toute divine >
puisqu'il devoit faire des miracles furpre-
nans dans toutes les parties de la nature. Tou-
tes chofes ont été faites par cette Parole , fi VOUS
entendez par là toutes les chofes qui apar-
tiennent à la délivrance des Ifraëlites , & à
i'établiflement de la Loi.
de Jefus- Chrift. 2.2.7
Cette conformité paroîtra plus grande , fï
l'on confidére que comme Jefus-Chrift fai*
Tant fes miracles , n'agilfoit que par la vertu
de fon Pere ; ainii Moïle en faifant les fie ns ,
n'agilfoit que par la vertu de Dieu. Comme
tous les miracles qui ont fîgnalé l'Evangile
ne fe font pas faits fans exception par le mi-
nifterede J. C. mais feulement le plus grand
nombre , on ne peut point dire , par exem-
ple , que c3eld Jefus-Chrift qui a envoyé les
Anges annoncer fa naiflance , qui a allumé
l'étoile qui aparut aux Mages , &c. ainfi on
dira que tous les miracles qui ont lignalé la
délivrance des Ifraëlites , n'ont pas été faits
fans exception par le miniftere de Moïfe ,
mais feulement le plus grand nombre. Il ne
tua point les premiers nez des Egyptiens , &
il ne fît pas defcendre la gloire de Dieu dans
la nuée: mais ce fut lui qui par le moïen de
cette verge miraculeufe qu'il tenoit en fes
mains , changea les eaux de la mer rouge en
fang , couvrit la terre d'infe&es , l'air de
tenebres , ouvrit les abîmes de la mer rou-
ge , embrafa les nuées & la montagne de Si-
na , fit tomber la manne , Se for tir” des eaux
en abondance du fein d'un rocher, ouvrit la
terre 3 fit tomber le feu du Ciel , &■ c. Et ne
peut- on point dire que tant de merveilles fi:
grandes & fi diverfes ne s'étant faites que par
fon miniffere , fans lui rien de ce cfui a été fait
net été fait dans cette occafion illuftre & mé-
morable ? Cette Parole a, été faite chair , ou elle
a été chair. Moïfe étoit un homme^bien
qu'il agît comme un Dieu. Il n'y a donc point
de-doute que cette derniere exprefîîon ne lui
convienne auffi-bien que les autres.
Nos adverfaires ne font pas ici dans un pe-
embarras.. Car s'ils demeurent d'accord!
n8 Traité de la Divinité
qu’on pourroit tenir cç: langage de Moïfe, ils
font obligez de convenir que Moïfe peut
remplir le pins grand éloge que le Saint El-
prit ait jamais fait de Jelus- Chrift : étant
certain que jamais l’Ecriture n’a parlé plus
magnifiquement de Jefus-Chrift, que dans ce
commencement de l’Evangile félon faint
Jean. Que s’ils nient qu’on puilfe parler ainfi
de Moïlé , ils fe trouveront forcez de recon-
noître que cet éloge contient un fens plus
haut 8c plus éminent que celui qu’ils atta-
chent aux paroles de l’Evangelifte.
CHAPITRE X.
Suite de la même preuve.
CE qu’il y a de plus confiderable , c'eft:
qu’à examiner toutes ces exprefiions
dans le détail, on trouvera qu’il n’y en a
aucune qui puifife avoir le fens que nos ad-
verfaires lui attachent.
Cette exprelïion , lé commencement , ou an
commencement y quand elle eft ainfi generale,
lignifie toujours le commencement du mon-
de. Ainfi il eil dit, Jean. 8. que le diable a été
meurtrier dès le commencement. Jelus-Chrilt dit
en S. Matthieu I5>. que celui qui fit l'homme au
commencement , fes fit mâle & femelle : 8c l’on ne
doute point qu’il ne s’agiife du commence-
ment des fiécles. Enfin, toutes ces exprellions,
Jîu commencement il n'en étoit pas ainfi. Toi Sei -
gnettç , as fondé la terre au commencement. Vous
connojffez. celui qui efi dès le commencement . Le
diable peche dès le commencement , 8c toutes les
autres femblables , ne s’entendent que du
commencement de toutes chofes. Elles de-
viendroient inintelligibles, fi elles avoient ua
de Jefus-Chr'ft. tt9
autre fens , parce que l’impreflion naturelle
des termes le fait connoître.
La Parole prife fimplement pour celui qui
manifefte le confeil de Dieu , eft encore une
expreflîon fans exemple dans l’Ecriture. Ori
ne la trouvera ni dans le vieux , ni dans le
nouveau Teftament. Les Prophètes manifef-
toient le confeil de Dieu. Moïfe Ta manifefté
encore mieux que les Prophètes. Les Apôtres
l'ont fait connoître mieux que Moïfe. Cepen-
dant nous ne trouvons nulle part que les
Apôtres (oient nommez la Parole , non plus
que Moïfe & les Prophètes.
La feule exprelfion que nos adverfaires
âyent pû trouver , qui ait quelque raport à
celle-ci , eft celle qui fe lit dans les Révéla-
tions du Prophète Ifaïe , où Jean Baptifte eft
apellé la voix de celui qui crie au defert , Dreffez
les 'voies de Dieu , aplaniftez fes [entiers. Mais
premièrement, il eft faux que Jean-Baptifte
fuit apellé la voix de Jefus-Chrift. L’oracle
! lacté ne le dit point. Le voici tel que le Pro-
phète nous le donne , Ifaïe 40. 1. z. 3. 4. Con-
\ foie z, , confiiez mon peuple , dira 'vôtre Dieu. Ré-
j joiiijjez le cœur de ferufi.lem , & lui criez que fort
\temf efl accompli , que [on iniquité eft par donnée,
La •voix de celui qui crie au defert : Préparez le che-
min au Seigneur. Aplanifftz au defert les ( entiers
| à nôtre Dieu. Toute 'vallée fera élevée , & toute
montagne & colline fera ubaijfée ; & les lieux
raboteux feront aplanis. La gloire du Seigneur fera re-
\ velée ; & toute chair verra enfemble que la bouche
du Seigneur a parlé . La voix a dit : Crie . î9je dis ,
crierai- je? Toute chair eft comme l’herbe , &C.
Il eft bien évident que dans ces paroles U
\voix de celui qui trie au defert ; Préparez , &C.
jil faut fous-entendre eft3 ou le verbe on entend ,
pour trouver du fe«s dans les difeours du
s,;o Traité de la Divinité
Prophète. Et en effet, c'eft ainfi que l'expli-
quent S.Matth. S. Marc & S. Luc. Le premier
aplique ainfi l'oracle d'Ifaïe : Car ce fi celui-
ci duquel il a été parlé par J [aie le Prophète , difant,
la voix de celui qui crie au defert , efi , prépare^le
chemin du Seigneur, drejfez fes [entiers. Le fécond,
de cette maniéré qui revient à la même cho-
ie : ^Ainfi qu'il efi écrit dans les Prophètes : Voici
[envoyé mon mejftger devant ta face, & qui prépa-
rera ta voie au-devant de toi. La voix de celui qui
crie au defert , Préparez le chemin du Seigneur , j
drejfez fes [entiers. Enfin faint Luc en parle ainfi.. j
It il vint dam le pais qui efi. aux environs du for- ]
din , prêchant le baptême de repentance en remijfion
des pechez ; comme il e(l écrit au Livre des paroles
d’ifaïe le Prophète , difant , La voix de celui qui
crie au defert , efi , Préparez le chemin du Sei-
gneur , drejfez fes [entiers , &c.
Celui qui eft dans le defert,eft Jean-Baptif-
te. Celui qui prêche au defert, eft Jean-Baptif-
te. Celui qui prépare les voies de Dieu en ex-
hortant à la repentance, eft Jean Baptifte. Cet-
te voix dont il eft parlé dans cet oracle, eft la
voix de celui qui crie ou qui prêche au de-.,
fert , & qui dit , Aplanijfez les chemins du Set- i
gneur. Cette voix eft donc celle de Jean Baptif->
te. En effet , ou la voix dont il eft parlé dans-
l'oracle du Prophète , fe prend pour la voix
proprement dite de Jean-Baptifte, ou pour fa
perfonne. Si elle fe prend pour la voix ou
pour la prédication de Jean • Baptifte ,
l'exemple que nos adverfaires citent à cet
égardC eft mal allégué. Si elle fe prend pour
la perfonne de Jean-Baptifte , comment fub-
jfirte le l’ens de l'oraele , & quel fera ce ga-
limatias qu'on attribuera au Saint- Efprit :
La perfonne de ’jean-Baptifie , exprimée par le
terme de voix , efi , Préparez les chemins du Set-
de Jefut - Chrtft. 2ji
■gnettr , dreffez. fts [entiers ?
Mais , dira-t-on , c’eft faint Jean , qui fait
lui-même cette réponfe aux Docteurs Juifs ,
lorfque ceux - ci lui viennent demander ,
Toi qui es- tu ? Je fuis la voix de celui qui crie
au defert , &c. La réponfe eft aifée. Cela veut
dire apurement , je fuis celui-là même dont
le Prophète a voulu parler lors qu’fi a dit :
l a voix de celui qui crie au defert , eft , aplani f.
fez, les chemins du Seigneur. Drejfe ^ fes f, entiers .
Et fans cela on ne peut ni concilier les Evan-
gelilles , ni les fauver d’une manifefte con-
tradiction.
On peut dire que cette troifiéme exprefc
fion , II étoit avec Dieu , prife dans ce fens
de nos adverfaires , eft auflî tout-à-fait fans
exemple. Car fi elle fîgnifie , il étoit connu
de Dieu feulement , où trouvera-t-on Pexem-
ple d’une pareille exprefiion ? On cite un
paflàge de faint Jean , où il eft dît , La vie
étoit par devers le l- ere , pour dire qu’elle étoit
reconnue du Pere. Mais premièrement , il eft
faux que cette exprefiion, la vie étoit par devers
U Pere , fignifie qu’elle étoit connue du Pere ;
ou même qu’elle étoit feulement connue du
Pere. Car eft-il croyable que S. Jean ne dife
en cet endroit, de la vie éternelle, que ce qu’on
peut du crime , de la mort éternelle , des dé-
mons-, &c. qui étoientdans ce fens par de-
vers Dieu de toute éternité, puifque de toute
éternité ils étoient connus de Dieu ? D’ail-
leurs , il y a de la différence entre parier
ainfi d’une qualité , & tenir ce langag#d’une
perfonne. Si nous difions , La Loi étoit par de-
vers Dieu , & Moïfe étoit par devers Dieu ; ces
deux expreflions ont un fens bien different.
. Cette quatrième exprefiion, La Parole étoit
Dieu , eil encore une exprefiion figurée >
Traité de la Divinité
fi l’orj-veut en croire nos adverfaires. Maïs
vous ne trouverez point d’çxemple d'une
telle figure. Ils prétendent que Jefus - Chrift
eft apellé Dieu , parce qu’il repréfente
Dieu. Mais bien qu’il y ait eu plufieurs
perfonnes depuis la naififance du monde ,
qui ont repréfenté Dieu , on ne trouve point
qu’aucun ait été apellé Dieu , prenant ce
nom au fiagulier. Il a été dit , Vous êtes
Dieux 3 au plurier : mais il n’a point été dit
d’aucun , qu’il fût Dieu. On veut qu’il ait
été apellé Dieu , parce que fon miniftere
a été tout-à-fait divin. On peut dire des
Apôtres , que leur miniftere a été tout di-
vin j & fur-tout comparé à celui des Pro-
phètes. Ils ont révélé aulfi-bien que Jefus-
Chrift, la vie & l’immortalité bien-heureufe.
Ils ont fait les mêmes miracles que lui.
De forte que fi Jefus-Chrift a pû être nom-
mé Dieu par cette raifon , les Apôtres au-
ront pu prétendre , aufii bien que lui , à
la gloire de ce titre. Cependant nous ne li-
fons point qu’aucun Apôtre foit nommé
Dieu dans l’Ecriture du Nouveau Teftament ,
& nous trouvons au contraire qu’ils re-
jettent avec horreur ceux qui leur donnent
ce nom. On répondra peut être, qu’il y
a cette différence entre Jefüs-Cnrift &z des
Apôtres , que le premier eft le Maître , au
lieu que les autres ne font que fes fervi-
teurs. Mais fi les Apôtres font ferviteurs
à l’égard de Jefus- Chrift , nos adverfaires
doive*. < reconnoître que Jefus - Chrift eft
un ferviteur à l’égard de Dieu. Si donc au-
cun des Apôtres n’a dû fe dire le Seigneur ,
par refpeét pour Jelus-Chrift , parce que le
nom de Seigneur lui étoit confacré : il s’en-
fuit que Jefus- Chrift n’a pas dû prendre le
nom
â<î Jefus - Chrïft. tjç
nom de Dieu , parce que le" nom de Dieu
écoit confacré à l'Etre louverain.
On ne fçauroit auflî nous montrer un
exemple de la reftriétion avec laquelle ils
entendent ces paroles : Toutes chofes ont été
fuites pur lui j & fans lui rien de ce qui x été
fuittn'x été fuit. Car il paroît que l'Auteur fa-
cré a eu delfein de s'exprimer le plus gé-
néralement qu'il lui a été poffible } puis-
qu'il^ ne fe contente pas de dire toutes chofes:
ont été fuites pur lui ; mais qu’il y revient en-
core , & exprime plus fortement la mênne
choie , endifant que fans lui rien de ce qui x
éjéfuit , nu été fuit. On dit que le Sujet dont
il s'agit 3 limite cette exprelïïon. Mais on
le dit faulTement. Ce qui précédé , & ce
qui fuit 3 donne une penfée toute opofée
à celle-là , à moins qu'on ne renonce à
l’imprelÏÏon naturelle des termes. Car l'E-
vangelirte s'exprime généralement avant &r
après ces paroles : il dit auparavant : Ait
commencement étoit lu p-xrole . Voilà une ex-
preflion generale , qui fait croire qu’il
parle généralement, lors qu'il dits toutes chofes
ont été fuites. Il dit enfuite, le monde x été
fuit pur elle . Voici une autre exprelïïon ge-
nerale qui nous aprend que par toutes chofes y
il faut véritablement entendre toutes chofes.
fans exception.
Il ne leur fera pas plus facile de juftifier
par des exemples de l'Ecriture , la nouvelle1
explication qu'ils donnent à ces paroles le
monde x été fuit pxr lui. Car foit q#ils pré-
tendent fe Sauver en expliquant- comme il
< leur plaît , le terme de monde , 3c entendant:
par cette exprelïïon le fiecle avenir; & Soit:
qu'ils rahnent dans la maniéré dont ils.
conçoivent quele monde a. étd fait par J&?*
Jawe IL U V
l
(
Traité de la ‘Divinité
fus Chrift , feignant que c'efl: parce que ce*
monde a été fait nôtre par Jefus - Chritt ;
foit enfin qu'ils cherchent un nouveau fens
dans cette exprefïion , il a été fait , ils fe-
ront obligés de reconnoître qu'ils avancent
tout cela fans preuve, & fans en aporter
aucun exemple tiré de l'Ecriture Sainte.
On cite des exemples pour montrer que le
inonde lignifie quelquefois le fiécle avenir :
mais ces exemples font mal citez. On pré-
tend , par exemple , que lorfque l'Auteur
de l'Epître aux Hebreux dit lors qu’il in -
traduit fon Vils premier né au monde , il dit,.,
que tous les /: nges de Dieu l’adorent , il faut
entendre par le monde la vie éternelle. Pre-
mièrement , l'expreffion de l'original ne
doit pas être rendue par celle de monde ,
mais par celle dz terre ; car il y a - ^ vià'.w
& non pas tcv xoaytrv ;. & ainfi cet exemple
n'eft point à propos. D'ailleurs , comment
prouvera-t-on que par cette terre ou cette
terre habitable dont parle l'Auteur de l'Epî*
ere aux Hebreux , il faut entendre le Ciel,
ou la vie éternelle , ou le fiécle avenir ?
Le fécond exemple qu'ils aportent, eft pris
de ce partage du chap. t. verf. 5;. de l'Epî-
tre aux Hebreux. Car il n’a point ajfujetti aux
Anges le monde avenir duquel nous parlons. Je.
laiffe à nos adverfaires à difputer pour fça-
voir , fi par ce monde avenir , il faut enten-
dre le Ciel , ou l'état des bienheureux , ou
I'Eglife-, ou le monde renouvelle par l'Evan-
gile., %ir il y a bien de la différence en- *
tre cette exprefïion generale. U monde, &
celle-ci , le monde qui e(l avenir. Il s'agit de
la première , & non pas de la fécondé.
Si parce que l'Ecriture nous parle quelque-
fois-d’un monde avenir, ou entendoit le
mande, avenir 5 tomes.ks fois que nous, trou?-
de Jefm - Chrift. zjf
vons le terme de monde , on feroit dire de
grandes extravagances au Saint-Efprit.
Il ne leur fervira de rien pour nous fatis-
faire a cet égard , de citer les paroles du io.
Chap. de l'Epîrre aux Hebreux : c'eft pourquoi
entrant au monde il dit. Tu n'as point voulu des
facrifices & des oblations , mais tu m as aproprié un
corps. Alors j'ai dit: Me voici. Que je faffe, b "Dieu,
fa volonté. On prétend vainement montrer par
ces paroles , que le terme de monde fe prend
quelquefois pour le Ciel. Qu'on le prenne
de la première ou de la fécondé entrée de J.
C. au monde , il eft toujours vrai que c'eft du
monde que nous habitons, non du Ciel,qu'ii
ikut l'entendre. Car non- feulement le monde
n<*fe prend point ordinairement pour le Ciel
dans l1 Ecriture , mais encore on peut dire
que ces deux exprelfions font fouvent opo-
fées : comme lorfque Jefus - Chrift dit : Je
.fuis ijfu de mon Vere , & fuis venu au monde , &
je m'en retourne au T*ere.
Mais encore de quelle maniéré ce monde’
a-t-il été fait par Jefus Chrift ? L'explication
que nos adverfaires en donnent, eft tout-à-faic
rare. Le monde , c'eif à dire le fiécle ave-
nir , a été fait par Jefus- Chrift , parce qu'il
a été fait nôtre par lui ; ou comme ils l'ex-
pliquent plus particulièrement encore , parce
que par Jelus-Chrift nous ayons l'efperance
de l'obtenir, & que nous l'obtiendrons en effet
par lui. Mais qu'on nous montre un exemple,
je ne dirai pas daquelqu'Apôtre ou de quel-
que Prophète , mais de quelque hon#ne qui
fe foit expliqué de cette maniéré.
Mais , dit - on , le terme défaire fe prend-
la pour renouveler : de forte que le fens de
<es paroles eft celui-ci, Le monde a été- renouvela
U par Jefus- Chrift. On cite bien des exemples»
v m
Traité de la Divinité
là-deffus ; mais le feul qui nous paroit consi-
dérable,elt celui du Chap. de i'Epître de Saint
Paul aux Ephefie.is , conçu en ces termes :
Car noUi fommts fon ouvrage , étant créez, en J\
C. k bonnes œuvres. Mais cet exemple ne fait
rien contre nous , parce que dans ce dernier
pa(fage , le terme de créez elt limité à un fens
particulier , & à lignifier Un renouvellement ,
par cette expreflion a bonnes œuvres. Nous
’&voiions auiîi , que li faint Jean avoit dit ,
Le monde a été fait ou créé par lui tn jujlice à bon-
nés œuvres , ou pour être une nouvelle créature , il
faudroit entendre ce paflfage dans le fens de
nos adverfaires : mais puifque cela n’eft pas ,
il ed naturel de prendre cette expreffion dans
le fens que i'impreflion des termes fait d'a-
bord venir dans l’elprit. Car , comme fi Saint.
Paul avoit d'n.ncus femmes créez par Jefus-Chrtjty
dans le pafiage ci-deffus marqué, il fe feroit
expliqué avec une obfcurité & une ambigiu-
té , qui feroit qu'on ne penetreroit point fa
penfée , ou même qu'on lui attribuëroit une
penfée qu'il n'a voit pas : auifi fi Saint Jean
dit que le mondée a été fait par fefus-Cbnfij après,
avoir dit & répété que toutes chofes ont été fai + \
tes par lui , & s'il le dit feulement pour mar- S
quer que Jefus - Chrift. a aporté du change-, i
ment au monde par fon Evangile ; non-leu*,
lement il ert obfcur & impénétrable dans fes
expre/fions , mais il faut demeurer d'accord
que fon difeours n'efi: point véritable, ou qu'il
faut renoncer à juger des paroles par leur nar
tUrelW 'dmpreifion
Enfin on n'a jamais oui dire d'un homme
qui efi venu au monde , cet homme a été fait' j
chw* Cette expreffion n'eftpas fuportable.
Cependant: c’eft ainfi qu'il faudra entendre
Ife^refiion de faint Jean , s’il en faut-croif*.
de Jefüt - Chrzft. t î y
nos adverfaires. La Parole a été faite chair . cela,
lignifiera , Jeftt -Ghrift ftmple homme efi vente
an monde.
Mais où font les exemples d’une façon dé-
parier fi prodigieufe ? Bit - on ,. le Roi a été.
fait chair : l’Empereur a été fait chair ? & avez-
vous trouvé dans les livres facrez, qu’aucun,
Prophète ni Apôtre ait été fait chair ? Il ne-
fert de rien de rendre ces paroles par celles-
ci , il a été chair. Car cette derniere exprefîion.
efi encore plus hors de l’ufage dans ie langa-
ge humain & divin.
Il efi: donc vrai que toutes ces expreflions
qui compofent le commencement de l’Evan-
gile lelon faine Jean 5 feroient fans exemple,
fi elles dévoient être prifes dans le fens de la.
glofe Socinienne. Mais fupofons qu’il ne fut
pas impoflible de juftifier que chacune de ces,
expreflions auroit écé prife dans l’Ecriture
une fois ou deux dans le fens de nos adver-
faires , il faut du moins demeurer d’accord,
que l’union de tant de façons de parler fingi*-
lieres , feroit fans exemple , & choqueroit ie-
bon fens 5 & e’efi ce que les Sociniens ne.*
confidérent pas afifez. Ils ne voyent pas qu'ur
ne exprefîion finguliere peut palier au milieu;
oc plufieurs autres expreflions claires & fa-
ciles , qui peuvent la. faire entendre , & ôter
l’obfcurité du difeours : mais qu’un homme
qui raflembleroit dix ou douze de ces ex-
préfixons fingulieres pour en former un difc
cours , ne feroit qu’un tifiii de galimatias 8c
d’extravagances. Il feroit violent fupofer
que le terme general de commencement , fe prît
ici. contre l’ufage, pour le commencement de
l’Evangile. Mais quand vous aurez trouvé
un exemple de l’explication que vous lui
donnez entre mille exemples contraires , it
Traité de la Divinité
ne s’enfuit pas que dans l’endroit ou ce ter-
me efl place , vous deviez lui ôter la lignifi-
cation generale y que toutes lés circonftances
du difeours juftifient être la plus naturelle ;
mais quand vous ferez cette Violence à cette
première expreflion , vous ne pouvez la faire
à neuf ou dix expreffions qui fuivent , fans-
penfer que le S.Efprit n’a uni pour la premiè-
re fois tant d’expreülons > qui toutes doivent
être prifes dans un fens fingulier & hors de
l’ufage naturel , qu’il ne les a , dis-je , unies
que pour nous engager dans l’erreur. Nos
adverfaires trouvent leur compte à confide-
rer chaque exprefîion l’une après i’autre, par-
ce qu’ayant beaucoup de fubtilité , il ne leur
eft pas impoiïibîe par une méditation pleine
de contention , d’imaginer quelques fens
aprochans de ceux qu’ils attachent aux pa-
roles de l’Ecriture. Mais quand on les obli-
gera à réunir toutes leurs vûës & leurs expli-
cations , on en fera un affemblage inoiii
abfurde & plein d’extravagance.
Il ne leur fert de rien non plus d’imagineç.
avec effort des voies de faire douter de l’E-
vangile félon Saint Jean, ou d’en rendre le-
commencement fufpeél de fupefition. Car
pour arrêter l’effor d’une imagination qui
ne cherche que matière de doute à cet égard,
je n’ai qu’à dire que le commencement de-
l’Evangile félon Saint Jean étant fynonyme
à tous ces paffages de l’Ecriture , qui mar-
quent la préexiltence & la Divinité de Jefus-
Chriff , #jls que font ceux qui difent que
Ghrifl éteint en forme de Dieu & ne reputant point
à rapine d'étre égal à Dieu , s’ efl anéanti , &C. que
les fiécles ont été faits par lui ; qu’il a créé les ebo-
fes vifibles & les ebofes invifibles ; qu’il a fondé-
la. Terre > & qiss les deux, fo nt t' ouvrage de fes.
de Jefus - Chrijh
mains ; que toutes chofes font par lui & pour lui :
que dis- je ? le commencement de l'Évangile-*
félon faint Jean étant parfaitement fynonyme
a toutes ces expreflions qui font répandues
dans toute l'Ecriture du nouveau Teflament ,
ces fixions & ces doutes fur la fupofition du.
texte, qui n'étoient d'ailleurs fondez que fur le
bon plaifir de ceux qui les trouvent commo-
des pour leur opinion , deviennent tout-à-fait:
inutiles , & de là même très deraifonnabies,.
On ne trouvera pas non plus un fort grand
avantage à philofoplier fur la maniéré en la-
quelle les écrits des Evangeîiltes & des Apô-
tres font la parole de Dieu, Car fait que ce-
foit par infpiration , foie que ce foit par voie,
de direction que Dieu ait conduit la langue
ou la plume de ces Do&eurs ; il ell incroya-
ble qu'ils ayent été baptifez dij Saint-Efprit
& de feu. , & reçu des langues miraculeufes»
le jour de la Pentecôte , pour parler comme
Üs parlent, fi Jefus-Chrift n'eil qu'une fimple
créature. Ét quand les Apôtres ne feroient
en aucune forte infpirez ni conduits par le
Saint ~ Efprit , il fufïïc qu'ils foient gens de
bien, pour fe donner bien de garde d'engager»
les hommes dans l'idolâtrie & dans l’impie-
té , en prononçant des blafphêmes fi manb
feftes.
Si l'on dit,que ce font ici des rhetorications
& des jeux d'efprit : on eil d’abord convaincu
du contraire , par la reflexion generale qu’on
peut faire fur le caraétere de ces Livres admi-
rables , qui efhel , que depuis la G#efe juf-
qu'à i'Apocalypfe , on ne trouvera pas qu'il
foit jamais échapé une feule expreffion à ces
écrivains , qui inrérelfe la gloire de Dieu,
Vous n'y trouvez ni métaphore impie, ni
hyperbole qui aille au b.lafphême 3 ni aucun»
àpdigne paraleile de l'homme avec Diem.
140 Traité de la Divinité
Leurs expreffions font humbles , ftiodeRes ,
religieufes , & dans le terris que les autres
Auteurs ne fçauroient prefque écrire quatre
lignes fans faire tort à la gloire de Dieu , il
eR furprenant&admirable que cette longue
fuite de Docteurs facrez falTe paroître dans
toutes fes paroles & dans toutes fés idées > le
refpeéf qui eil dû à l'Etre fouverain. Ce qui
fait , comme chacun fçait, un des cara&eres
de la Di vinité de l'Ecriture.
On n'objeébera pas avec plus de raifon ,
que l'idée de la Parole prife pour le Fils de
Dieu, qui eftDieu lui-même , étant nouvelle
& extraordinaire , on elt obligé de chercher
des Cens fîngu tiers 3c nouveaux dans ce paRa-
ge. Car premièrement , quand on fupofera
«jue cette idée eil nouvelle & extraordinaire ,
il n’importa , puifque toutes les autres idées
qui compofent cepalfage, n'ont rien d'extra-
ordinaire ni de finguiier. D'ailleurs , ceux qui
ont étudié les feypothefes des anciens He-
fcreux , fçavenc* qu'ils prenoient la face de
Dieu , la MâjeRé de Dieu , la gloire de Dieu
& la parole de Dieu , pour une même cho-
fe ; & que la Paraphrafe Caldaïque prend
ces termes pour des exprelïkms fynoni-
mes. On fçait que la Paraphrafe de Rabbi-
Jonathan rend ces Paroles , Le Seigneur à dit à
mon Seigneur , par celles ci , Le Seigneur st dit-
à fa Parole. Enfin on voit bien que ces parcs»
les qui font l'entrée de l’ Evangile feton S.
Jean ) Au commencement était lu Parole , enfer-'
ment Aê manifefte allufion au commence-
ment de la Genefe , y ayant cette différence
entre cet EvangeliRe & les autres, que les
autres faifa-nt i'hiRoire de Jefus-ChriR , ta
commencent par famanifeRation en.chair,3c
|ax. les. premiers mo mens de fa nature hu-
mame* 5.
de Jefus-Chrift. 44?
maine; au lieu que celui-ci la commence par
les premiers ouvrages du Fils de Dieu , nous
faifant entendre que Jefus - Chrift eft le prin-
cipe par lequel toutes chofes furent faites en
la création du monde , & qu'il étoit par de-
vers Dieu avant cette création. Il nous fait
entendre deux chofes. La première eft , que
cette Parole par laquelle Dieu créa le mon-
de , n'étoit pas un fimple fon comme la pa-
role de Phomme , mais qu’elle fut une Per-
fonne divine , ou fi vous voulez 5 une Perfori-
ne qui cxiftoit par devers Dieu } & qui étoit
Dieu j & il nous dit nettement que J. Chrift:
eft cette Perfonne là. Or il eft certain que la
première de ces deux idées dont il s'agit ici ,
n'étoit en aucune forte étrangère parmi les
Hebreux. Car les Hebreux qui vivoient du
tems des Apôtres , reconnoiftbient que têtu
Parole dont parle Moife , étoit l'image du Dieu fou-
*. vetain , & l'homme l'image de la Parole. Us ap-
pelaient cette Parole le Pii s de Dieu , fon Fils
premier né. Us difoient que celui qui ne peut
s'élever jufqu'à la méditation de Dieu , doit
monter du moins jufqu'à celle de fon image qui
eft le tns-facré Verbe. Us apelloient cette Pa-
role , l'origine des créatures , le Verbe de Dieu } Ô*
l'image ou le modèle fur lequel l'homme avait été
formé . Et Platon , que chacun fçait avoir été
inftruit dans l'école de Moïfe , loit qu’il eût
puifé immédiatement fa dodrine dans les li-
vres des Hebreux , foit qu'il l'eût aprife de
Pytagore) qui l'avoit prifedans cette Ipurce:
Platon , dis- je , n’exhorte-t-il pas fes amis de
jurer par l’Auteur 8c le Pere du Seijjieur, l'a-
pellant exprelTément le Dieu du D rince , le Pere
du Seigneur , & entendant la Parole par ce-
lui-ci ?
Terne III.
Vide UK
11. de
Pr&p.
Lvang.
X
î^i Traité de la Divinité
Par cette confidcration , on fe fatisfait fat
le doute que font naître ceux qui voulant
rendre fufpeét le commencement de l'Evangi-
le félon faint Jean , prétendent que ces idées
ont quelque chofe de nouveau & d’extraor-
dinaire , & qu’elles ont plus de raport avec
les fpéculations des Gnoftiques , qu’avec les
autres dogmes de la Foi. Car on a déjà ga-
gné ce point fur eux , que ces idées ne font
pas fi nouvelles & fi étrangères qu’ils fe l’é-
toient imaginé. Mais d’ailleurs, combien peu
de raifon y a-t il dans ce doute? On veut
que ce foit Cerinthus qui ait compofé l’E-
vangile félon faint Jean & l’Apocalypfe , ou
du moins ce commencement de l’Evangile ,
dont nous difputons. Pour ce commence-
ment , on a tort de le leparer du refie , &
même des Epîcres de faint Jean & de l’Apo-
calypfe , où les idées de la Parole , la Parole
de Dieu, Jefus- Chrift vrai Dieu , régnent tout
comme dans le commencement de l’Evangile.
Et à l’égard du foupçon qu’on a eu , que
l’Evangile & l’Apocaiypfe foient de Cerin-
thus , rien n’eft plus abfurde. Ni Cerinthus
ne fe feroit avifé de fupofer des livres fous
je nom de fon ennemi , ni les Eglifes de
l’Afie n’auroient pris les vifions de Cerin-
thus pour l’Evangile de faint Jean. Et puis
quel raport y a-t-il entre celui-ci , & la doc-
trine de cet hérétique , qui croyoit que
les Anges avoient créé le monde ; qu’un
mauvais Ange avoit donné la Loi ; que
Jefus étoit fils véritable de Jofeph ; qui
difoit qêc Jefus étoit un homme , & Chrift
la vertu de Dieu , ou fon efprit qui étoit
venu fur Jefus à fon baptême , & s’en étoit
allé dans le Ciel à fa mort ; que Jefus
avoit fouffert les incommodités de U vie ÔC
âf Jcfus - Chrifi. 14J
les effets de la perfecution ; mais que Jefus-
Chrirt avoit fait ces grands miracles qui
nous font marquez dans l’Evangile , & c.
que le Chrift avoir été impaffible ? bien
que Jefus eût fouffert ; 8c que le Chrirt:
étoit tombé fur les Apôtres , & c. que c’eft
un des Anges qui ayoit créé le monde , qui
donna la Loi aux Ifraëlites ; fans parler
des crimes qu’il autorifoit, ni de cecte ex-
travagante fubordination d’Eones qui lui
ctoit commune avec les autres Gnortiquei :
•iloétrine pourtant dont on ne trouve aucun
vertige dans l’Evangile félon faint Jean. A
quoi fervent ces doutes fi peu naturels, 8e
ces recherches inquiètes d’un eiprit agité ?
Si l’Evangile félon faint Jean a été corn-
pofé par un Gnortique , parce qu’il établit
la préexistence & la Divinité de Jefus Chrirt*
on doit prendre toute l’Ecriture pour l’ou-
vrage des Gnoftiqties , car elle s’accorde à
nous faire comprendre ce grand principe.
Ce ieroit ici le lieu de combattre les Ar-
riens , en montrant que les paroles de Saint
Jean ne détruifent pas moins leur hypothefe
que celles des Sociniens. Mais cette matière
mérite bien un chapitre particulier.
CHAPITRE XI.
Qu'on ne fe défend pas mieux centre l'évidence
de ces preuves , en fuivant le Syjlême
des *Ar riens.
G Eux qui n’ont qu’une idée fu^rfîcielle
des chofes , trouveront plus de vrai*
femblance dans le Syrtême des Arriens que
dans l’hypothefe Socinienne ; parce que les
premiers fauvent du moins la piéexiftence
X ij
144 Traité de la Divinité
du Seigneur Jefus , qui eft un dogme fi ex-
prefiement marqué dans l’Ecriture du nou-
veau Teftament : & j'avouë qu'à s'arrêter
là , la chofe feroit inconteftable. Mais quand
on confidere cette matière de plus près , on
eft obligé de changer de fentiment , & on
trouve que Socin a été beaucoup plus judi-
cieux qu'Arrius dans fon Syftême , qui eft
dégagé de trois difEcultez capitales qui fe
trouvent dans celui des anciens ennemis de
la Divinité de nôtre Seigneur.
Pour comprendre la première , il faut
d'abord fupofer que le nom de Dieu étant
néceftairement ou un nom d'office , ou un
nom de nature, c'eft-à-dire , ou un nom
qui marque les charges & les qualitez ex-
térieures , ou un nom qui marque l'excellen-
ce & les perfe&ions eflentielles ; les Arriens
ne peuvent point fe fauver, quand on les
prefle par la confideration du nom de Dieu ,
qui eft donné à Jefus-Chrift , en difant que
c'eft là un nom d’office , & que Jefus-
Chrift ne l'a porté que comme un Ambaf-
fadeur du Dieu très-haut : ce qui eft la dé-
faite des Sociniens. Car comme ils reeon-
noiflent que Jefus-Chrift étoit avant fon in-
carnation , ils font forcez d'avouer qu'il
étoit Dieu dèlîors , qu'il l’étoit avant la
création de toutes chofes. Car ces paflages
de l'Ecriture , qu'ils expliquent de fa préexis-
tence, y font exprès. Au commencement la Pa-
role étoit : elle étoit avec Dieu : elle étoit Dieu,
Que s'ils demeurent d'accord que lorfque
la Parolrietoit avec Dieu , que dans ce com-
mencement où toutes chofes n'avoient pas
encore été faites par elle , cette Parole étoit
Dieu i ils doivent reconnoître qu'elle étoit le
vrai Dieu , en forme de Dieu , le Dieu, fort ,
. . àe Jefus - Chrfî. MT
le grand Dieu, Dieu béni éternellement , qui
i font les noms que l'Ecriture iui donne ail-
leurs. Car on ne voit pas plus de raiibn à
dire l'un qu'à reconnaître l'autre. Et fi cela
eft , je demande comment les noms &: les
éloges les plus propres du Dieu très - haut
conviennent à Jefus-Chrift dans ce premier
état , où l'on ne peut point dire qu'il re-
prefentât Dieu , ni qu'il agît en fon nom ,
ni qu'il fût fon Ambalfadeur envers les
hommes ? Jefus-Chrift étoit un efprit créé ,
noble & excellent , tant qu'il vous plaira :
exprime - t'on l'effence & les perfections
d'une créature par le nom de Dieu ? Dit-on
d'une créature, qu'elle eft en forme de Dieu,
& égale avec Dieu ? Quand cet efprit au-
roit une gloire divine à nôtre égard , peut-
on iui attribuer une gloire divine lors qu'on
le conçoit étant avec Dieu ? & fur - tout
peut * on lui donner le nom de ce grand
Dieu, qui eft infiniment pius élevé au def-
fus de cet efprit , que cet efprit n'eft élevé
au-deftus du plus petit atome de pouûîere ?
Certes au lieu de dire qu'il étoit en forme de
Dieu avant qu'il s'abbaiflat , il faudrait
reconnoître qufil a toûjours été en forme
de ferviteur , en forme de créature ; &
bien plus daas le Ciel que fur la terre , bien
plus avant la création du monde , que lors
qu'il a converfé parmi nous dans l'accom-
pliffement du tems. Car de quelques per-
fections qu’un être foit enrichi , il eft bien
plus en forme de ferviteur qqaa^ il eft par
devers Dieu, que quand il converfe parmi
les hommes. De forte qu'au lieu de nous
faire entendre , que dans ce premier état
où Jefus - Chrift étoit avec fon Pere , il
étoit Dieu , on devoit nous dire que c'eit
X iii
»4<? Traité de la Divinité
dans ce premier état que J, C. n'eft rien j
comme Ton voit qu'un grand Seigneur ,
dont la grandeur 6c la magnificence paroif-
iént avec éclat lorfqu'ii eft dans Ton gou-
vernement , n'eft rien lorfqu'ii eft à la
Cour du Roi , dont la Majefté fait éclip-
fer celle de fes ferviteurs. En un mot , Je-
fus Chrift confideré dans ce premier état
où il elt par devers Dieu , porte le nom de
Dieu ou à caufe de ce qu'il eft, ou à caufe de
ce qu'il fait , ou à caufe de ce qu'il re-
prefente. Ce n’eft point à caufe de ce qu'il
eft. Car il eft une créature j & quelque
excellente que foit cette créature , elle n'a
pu fans menfonge être marquée par un nom
confacré au Créateur. Ce n'eft point à caufe
de ce qu'il fait. Car nous fupofons que J.
C. eft dans un état où il n'agit pas encore j
ou s'il agit, c'eft comme un miniftre de
Dieu : & par confequent il n'a point dû
être marqué par un nom confacré à la
caufe première. Enfin ce n’eft point à caufe
de ce qu'il repreferne. Car s'il reprefencoit
quelque perfonne qui lui donnât le droit
de porter ce nom , ce feroit Dieu. Or J.
C; dans ce premier état ne reprefente point
Dieu. Il ne le reprefente point aux Anges ,
qui n’ont que faire de reprelentation à cet
égard , puifqu'ils voyent Dieu face à face ,
c'eft à- dire , autant qu'il eft neceftfaire pour
la plénitude de leur bonheur , de leur gloire
& de leur fainteté. Il ne ie reprefente point
aux homii|;s , qui ne font pas encore. D'ail-
leurs, pour reprefenter Dieu , doit-il porter
le nom de Dieu ? les Arriens font à cet
égard dans un embarras inexplicable , &
d'autant plus grand , que ces magnifiques
litres de vrai Dm , grand Dieu , Dieu fort 9
de Jefus - Cbrift. 147
&c. relevent ici le nom de Dieu, qui eft ion-
né à J. C. en divers endroits de l’Ecriture
avec ces grandes epithetes.
^La fécondé difficulté qui eft dans le Syf-
tême des Arriens , confifte en ce qu'ils ne
peuvent expliquer ces palfages de l’Ecriture
qui attribuent à Jefus - Chrift d'avoir fait
les fiécles , d’avoir créé les chofes vifibles
& les chofes invifibles , &:c. de faire fub-
fifter toutes chofes par fa parole puilfante ,
d'avoir fondé la terre , & produit les Cieux,
d'avoir fait le monde ; qu’ils ne peuvent ,
dis-je , les expliquer fans fe contredire , en
reconnoiffant la Divinité proprement dite
de Jefus* Chrift, après lavoir niée, ou fans
fe trouver dans la neccffitc d’avancer des
propofitions extravagances. Car , comme
ils entendent littéralement tous ces palfages
qui marquent que Dieu a lait toutes chofes
par Jefus- Chrift , 8c que fans lui rien de ce
qui a été fait > n'a été fait : ils font obligez
d'attribuer à J. C. la création du Ciel &
de la Terre , & même la création des Anges
8ç des âmes , & alors il faut qu'ils diiènt
de deux chofes l’une : ou que la Parole a
fait toutes chofes par fa vertu & par fa
puilfàïïtê , comme nous voyons que le So-
leil nous éclaire par fa force qui eft fa lu-
mière : ou que la Parole n'ayant aucune
vertu pour produire ces chofes , ou du moins
n'en déployant aucune, n'a été que la fim-
pîe occalîon à laquelle la puiftance infinie
du Dieu fouverain s'eft déploygp ; comme
nous voyons que les Apôtres n’ayant point
la vertu de faire des miracles par eux - mê-
mes , étoient l'occafion à laquelle la puif-
fance infinie de Dieu les operoit. Si l'on dit
ce dernier , & que J. C. ne foit qu'un eC-
X iii]
2,48 'Traité de la Divinité
prit excellent , qui par fes prières & Ton m-
terceffion , ou autrement , ait été une oc-
casion à la puiSfance infinie de Dieu, de créer
cet Univers : nous avons fujet de nous plain-
dre d'avoir été feduits par les paroles de
l'Ecriture, qui dit expreifement que le mon-
de a été fait par lui ; nous trouvons incom-
préhensible qu'il foit nommé la vertu & la
îageSfe de Dieu , puis qu'il n’eft qu'une
Simple occafion à cette vertu & à cette fa-
geSfe, de fe déployer j & nous trouvons
tout- à- fait choquant , vû le foin que les
Apôtres prennent de déclarer que ce n'eft
point par leur puiSfance qu'ils font les mi-
racles que les Juifs admirent , qu'ils n’ayent
le même foin de nous aprendre que ce n'eSt
point par fa vertu & par fa puiSfance que
la Parole fait les œuvres Si grandes & Si
magnifiques», & qu'au contraire ils déclarent
que c'eft le nom de Jefus qui fait toutes
Ces merveilles , que c'eft J. C. par qui &
pour qui font toutes chofes , & qu'il les
îoûtient par fa parole puilfante ; qu’il a
fondé la terre , &c« exprelîions touc-à-fait
extravagantes , s'il eft vrai que J. C. n'ait
pas plus contribué à la produ&ion de l'Uni-
vers , que les Apôtres contribuoient aux
miracles qui paroiifoient fe faire par leur
miniftere. Que Si l'on dit le premier , Sça-
voir que J.C. la Parole éternelle , a fait les
créatures par fa vertu & fa puiSfance , mais
par une puiifance & une vertu qui étoic
émanée premièrement de l’Etre fouverain ,
comme c'etoit le fentiment des anciens Ar-
riens, qui même attribuoient au Pere de ne
fe mêler de rien , mais d'avoir laiSfé tout
faire au Fils la plus noble & la plus par-
faite de fes créatures , qui feule auroit été
,, , . . . de le fus - Chrifl. 24ÿ
créé de lui immédiatement: il faut en ce
cas la qu on demeure d'accord, que le Pere
a communiqué au Fils la puiflance de créer.
Or la puiflance de^créer eft une puiflance
infinie, puis qu'elle franchit l'éloignement
infini qui eft entre l'être & le néant ; &
il eft inconteftable qu'une puiflance infinie ,
& qu'une perfection infinie ne peut jamais
etre communiquée à une créature , parce
qu elle feroit finie , & ne le feroit pas.
D ailleurs, fi J. C. étant une Ample créature
a créé toutes chofes, ou ç'a été comme caufe
inftrumentale , , ou comme caufe principa-
le. Ce n'a pas été comme caufe inftrumen-
tale. Car il n’y a jamais de caufe inftru-
mentale , que quand il y a un fujet fur
lequel cet infiniment peut agir , & auquel
il doit etre en quelque forte proportionné.
Or ici il n'y a point de fujet fur lequel
on agiffe , puis qu'on tire toutes chofes du
fein du néant. Si c'efi comme caufe prin-
cipale , il s'enfuit qu'il eft un Créateur ,
qu il a une puiflance infinie , & qu'il ne
doit pas être diftingué de l'Etre fouverain
a l'égard de fes perfections. Car pourquoi
étant revêtu d'une puiflance infinie , ne le
feroit-il point d'une fagefle infinie , 8ce. &
ainfi des autres vertus de la Divinité ? Enfin »
ou Jefus-Ghrift a agi feul dans la création
& dans la confervation de toutes chofes ,
ou il a agi avec Ton Pere. S’il a agi feul,
comment l'Ecriture lui fait-elle dire que le
Pere^ travaille avec lui, & qu'un^bheveu
de nôtre tête ne tombe point fans la permifi-
Aon de nôtre Pere qui eft aux Cieux ; s'il a
agi avec le Pere , ou il déployé la même
vertu que le Pere , ou une vertu differente.
S'il déployé la même vertu , il déployé une
o Traité de la Divinité
puififance infinie , car le Pere déployé une
puiffance infinie. S'il déployé une vertu dif-
ferente , en quoi cette derniere vertu étoit-
elle neceflaire , puifque la première fuffi-
foit , & que Dieu agit fur le néant par fa
feule volonté ?
La troifiéme difficulté qu'on trouve dans
le Syftême des Arriens , confitle en ce qu’il
n'eft pas poffible de fauver Moïfe , les Pa-
triarches & les Prophètes , d'une manifefte
idolâtrie , lors qu'ils ont adoré comme le
Dieu fouverain cet Ange qui leur aparoif-
foit fi fouvent , & qu'on fera obligé de
reconnoîcre pour une fimple créature qui
fe mettoit en la place de Dieu. On ne
pourra plus dire avec les Sociniens , que
cet Ange n’étoit point adoré pour lui -mê-
me , mais parce qu’il reprefentoit Dieu ; 6c
que hors fon emploi & fon minittere , il
rfétoit point digne d'un plus grand honneur
que les autres. Car Saint Jean nous aprend
ici, que cet efprit qu'il nomme la Parole ,
le commerce des hommes à pirt , dàs le
commencement , avant la création des cho-
ses étant avec Dieu ? étoit Dieu. Ainfi U
îaudra regarder tous les hommages que
cet efprit prétend enfuite , comme des
hommages qu’il demande , comme étant
dûs à les propres perfections: & de - là il
s’enfuivra par des confequences afies juftes >
que nous nous trouverons obligés d'apli-
quer à un Ange les oracles qui avoient eu
pour td)j#c le Dieu fouverain. Mais nous
aurons lieu d’étendre cette confideration
dans la fuite.
de Je fus - Ckrift.
CHAPITRE XII.
OÙ l'on fait voir que le Saint - ’Efprit aurait
parlé un langage ebfcur , ab farde & pet»
conforme et la pieté , fi la glofe Socinienne avait
lieu .
POur l'obfcurité qui feroit dans l'Ecriture ,
s’il la falloir expliquer par les principes
des Sociniens , elle faute aux yeux d’une
telle force , qu'il n'ell pas neceflfaire de la juf»
tifier , mais feulement d’en rechercher la
fource. L'obfcurité qu'on trouve dans quel-
ques paflages de l'Ecriture, fe raporte à divers
principes generaux.
Premièrement , elle naît de la nature des
chofes que l'Ecriture nous propofe. Nous
pouvons raporter à ce principe les diffi-
cultez que nous trouvons dans les paflages
de l'Ecriture qui regardent la nature de
Dieu, lemyftere de Hncar nation , les de-
crets de l'éledtion & de la réprobation »
l’éternité des peines qui attendent les mé-
dians après cette vie , la fatisfa&ion de Je*
fus-Chriil, 8c celles de tous ces autres
grands & fublimes myfteres qui ne peu-
vent être bien compris par l'entendement
de l'homme , à moins qu’ils ne celfent
d'être ce qu'ils font, ou que celui - ci celle
d'être ce qu’il eft. On ne peut point rapor-
ter à ce principe Pobfcurité que nos^dver-
faires trouvent de leur propre avet^ dans
les paRages ci-delfus marquez. Ce n'eft pas
un grand miltere qu’une créature manifelle
le confeil de Dieu ; qu'elle vive au com-
mencement de l'Evangile , ou du tems de
Jean*Baptilte ) qtfeilc foie connue de Disui
Traité de la Divinité
feufiqu'elle foit deftinée à un miniftere plus
glorieux que celui des Prophètes ; qu'un
fimple homme ait été chair , c'eft-àdire,
participant d'une nature corporelle. Il n'y a
rien d'extraordinaire à dire , que Jefus-
Chrift étoit en deftination avant Abraham ,
ni qu'il a pofledé une gloire par devers fon
Pere , parce que dèflors il étoit réfolu dans
le decret de Dieu qu'il la poftederoit.
La fécondé fource de l'obfcurité qu'on
trouve dans les paftages de l'Ecriture, vient
de I'impoflibilité où le péché qui a infeéfcé
toutes les facultez de nos âmes , nous mec
de juger fainement des objets qui font pre-
fentez à nôtre entendement. Si notre Evangile
ejl couvert , dit Saint Paul 5 il efl couvert à ceux
qui périment , mfquels le Dieu de ce fiécle a aveu -
glé l'entendement . Il feroit inutile d'aporter
des exemples d'une vérité trop connue ,
mais il ne le fera point de rentrer en nous-
mêmes, pour voir fi l'obfcurité qu'on trouve
dans les paffages ci-defiiis marquez, naît de
la corruption de nôtre cœur. Cela pourroit
être foupçonné , fi c'étoit nous qui les trou-
vaffions obfcurs ; mais c'eft principalement
nos advcf faires qui doivent reconnoître cette
obfcurité. Car dans nôtre fens l'objet eft
haut , mais l’expreffion eft facile : mais dans
leurs fens, l’objet eft allez proportionné à nô-
tre portée, mais l'expreflion eft obfcure. D'ail-
leurs , peut- on dire fans extravagance , que
c’eft nous , & non pas nos adverfaires , qui
obéïlUns au defir fecret de tourner ces paf-
fages d'une maniéré avantageufe à nôtre
fentiment ; & que les pallions de nôtre cœur
nous font inventer des fens fi nouveaux & fi
extraordinaires ? Quel dereglement y a-t-il3
je vous prie 3 à s'imaginer que cette expre£
de fefus-Chrift.
fion au commencement , eft une expreflion gé-
nérale j que celle-ci , U Parole était Dieu , em-
porte quelque chofe de plus grand que la
gloire d'un fimple miniftere ; que ces paro-
les , Par lui toutes chefes ont été faites , & fans
lui rien de ce qui a été f air , n a été fait , lignifient
autre chofe que la prédication de l'Evangile -,
que celles-ci , avant qu Abraham fût , je fuis ,
emportent autre chofe qu'un éloge qui con-
vient à la moindre des créatures ? &c.
On peut compter pour un troifiéme prin-
cipe des obfcuritez qu'on trouve dans l'Ecri-
ture 3 le genie de la langue originale du
vieux & du nouveau Teftament , qui eft
quelquefois peu conforme à celui de la nô-
tre. Mais on convient que ce n'eft pas ici la
fource de l’obfcurité que l'on trouve dans
ces paflages conteriez entre nos adverfaires
& nous. Ce n'eft point le genie de la lan-
gue de ces Ecrivains qui veulent qu'on révête
une créature des caraéteres les plus glorieux
de la gloire du Créateur. Au contrairejla lan-
gue fainte eft toute opofée à ce cara&ere.Les
autres langues ont quelque chofe d'impie &
de payen. Elles employent fans aucun fcru-
pu le les termes d 'adorable , de divin , d'encens,
dü facrifice , d'éternité , de fouverain bien , lors
même qu'il s'agit des créatures. Mais le lan-
gage des Auteurs facrez , comme étant con-
sacré à exprimer la révélation celefte , eft Ca-
bre & religieux. Ils employent des hyperbo-
les j mais jamais celles qui peuvent interelfer
la gloire de Dieu. £
L’Ecriture eft obfcure en quatrième lieu 3
lors qu'elle marque des événemens qui font
encore dans les ténèbres de l'avenir. Une
excefîîve clarté dans la Prophétie en détrui-
rait i'accompiilfement. Perfonne ne s'éton-
s? 4 Traité de la Divinité
ne, par exemple , que dans la révélation du
Prophète Ezechiel, les chofes foient envelo-
pées de figures énigmatiques & paraboliques*
propres à rendre le difcours plus obfcur j
parce qu’il s’agit là des fecrets de l’avenir.
Mais les exprefiionsdont il s’agit maintenanr,
ne contiennent aucune prophétie. Elles mar-
quent prefque' toutes le pafie. Je fuis avant
qu’ Abraham fût , La Parole étoit au commence-
ment. Elle étoit avec Dieu. Elle étoit Dieu.
Une cinquième fource des obfcuritez
qu’on trouve dans les pafiages de l’Ecriture ,
eft la Philofophie. Il eft certain qu’il y a
beaucoup de pafiages dans le Vieux <te dans
le Nouveau Teftament, lefquels étans clairs
en eux- mêmes, font devenus obfcurs par les
commentaires des Philofophes, & des Théo-
logiens fcholaftiques. On ne peut rien dire de
pareil des pafiages contefiez entre nous &
nos adverfaires.Car il ne s’agit pas de l’obf-
curité qui eft dans ces pafiages expliquez 'par
raport à nos fentimens:mais il s’agit de l’obf-
curité qu’on trouve dans ces pafiages expli-
quez à la maniéré de nos adverfaires. Le len-
timentdesSociniens eft, comme ils le préten-
dent , extrêmement dégagé des fubtilitez de
l’école. Or c’eft dans leur fentiment que ces
pafiages font extrêmemét difficiles & obfcurs.
Voici donc une obfcurité qui n’a aucune
desfoürces qui font ordinaires à l’obfcurité
des pafiages difficiles de l’Ecriture. Cela eft
furprenant : mais la chofe le paroîtva encore
beaucoup davantage * fi l’on confidere que
cette ftfcurité n’ayant point fon principe en
nous , & ne pouvant nous être raisonnable-
ment attribuée, il faut la raporter à Dieu. Or
fi c’eft Dieu qui en eft la feule caufe > c’eft
ici une énigme que Dieu nous propofe , mais
de Jefus • Chrift.
une énigme dont nous ne fçaurions compren-
dre la fin.
Son deffein ne peut pas être celui de fe
glorifier. Car , je vous prie , en quoi une ob-
fcurité de TEcriture , qui laiffe croire que J.
C. eff Dieu , qu’il a créé le monde , les fié-
cles , &re. & qu’enfin il a été revêtu de la
gloire la plus propre de l’Etre fouverain ; en
quoi , dis-je , une telle obfcurité glorifie-t-
elle Dieu ?
Ce deffein n^eft pas celui d’éclairer les
hommes. Car comment une obfcurité éclai-
reroit-elle l’efprit hnmain? D’ailleurs, pour-
quoi les éclairer en les expofànt au danger
d’une erreur fi mortelle ?
On ne peut point dire , que Dieu ait vou-
lu par là éprouver la foi des hommes. Car
3bien que la grandeur des objets que l’Ecritu-
re nous propofe , jointe à ce que ces objets
ont de contraire à nos préjugez ordinaires »
ferve à exercer la foi ; on ne voir point que
les expreffions obfcures & extraordinaires
dont on pourroit fe fervir pour repréfenter
ces objets , ferviflent à ce deffein. Ajoûtez
à cela , que quand le Saint-Efprit voudroic
exercer nôtre foi , il ne le voudroit point aux
dépens de la gloire de Dieu & de nôtre faluc
éternel , & en nous donnant des idées qui
naturellement nous condu'iroient à l’idola-
trie. Enfin , fi c’étoit là le deffein du Saint-
Efprit , le Saint-Efprit âuroit été extrême-
ment trompé dans fes vues ; il n’auroit du
moins exercé que la foi d’un très-petknom-
brede perfonnes^puis qu’il n’y a qu’tm très-
petit nombre de perfonnes qui dans les der-
niers tems fe foient avifez d’entendre ces
paroles dans le fens qu’on fupofe être le plus
véritable.
ifdr Traité delà "Divinité
Le fécond principe que nous avons établi
là dcffus, eft , que l'hypotbefe de nos adver-
laites rend le langage de l'Ecriture faux &
illufoire.
En effet , la faufferé d'un difcours confifte
en ce que là lignification que l'ufage lui a
attachée, ne fe trouve point véritable ; & non
en ce que \z lignification que nous lui atta-
chons ou mentalement , ou par une fantaifie
particulière , fe trouve contraire à la vérité.
Car n'elt-il pas frai que les équivoques , les
réfervations mentales enferment de vérita-
bles menfonges , bien que dans le fens que
les entendent ceux qui les font , elles puiffenc
être véritables ?
Je dis en fécond lieu , que le fentiment de
nos adverfaires rend le langage de l'Ecriture
tout- à fait illufoire. Il eft aifé de le juftifier ,
en faifant voir que s'il eft permis de donner
à l'Ecriture un fens éloigné de la lignification
ordinaire des termes , il n'y a point de dog-
me monltrueux qu'il ne foit facile d'établir
par l'Ecriture.
Il me feroit aifé , par exemple , fi la fan-
taifie m'en prenoit , de foûtenir que le Dieu
fouverain n'a eu aucune part ni à l'ouvrage
de la création , ni à l'ouvrage de la rédem-
ption , & même qu'il n'en eft pas une feule
fois fait mention dans les anciens oracles ; &
je pourrois défendre mon fentiment , fans
faire plus de violence à l'Ecriture du vieux
Teftament , que nos adverfaires en font à
celle ch* nouveau.
Car 'je foûtiendrois que celui qui a fait
les Cieux & la terre , eft un Ange , le Mi-
niftre du Dieu fouverain , qui n'étoit point
Dieu par nature , mais fimplement par
office. Si l'on m’objeéloit les noms qui lui
font
de Jefus-Chrifî. x%7
font donnes dans l’Ecriture : je dirois ce
que les Sociniens difenc fur le fuiet de
Jefus-Chrift , c eft qu’il ne les porte qu’en-
tant qu’il eft l’Ambaffadeur & le Minif-
tte du Dieu très-haut. Je ne ferois pas grand
état de l’épithéte de Tout-puiffant , qui |ui eft
donnée. Je dirois que cet Ange fait tout
dans ce bas monde par la volonté du
Dieu très- haut qui lui en a abandonné l'ad-
miniftration 5 mais qu’il y a d’autres mon-
des à l’infini qui ne relevent point de
fon empire. Si l’on m’objeéloit, qu’il eft
apellél e Scrutateur des cœurs ; je dirois qu’il
ne l’eft que parce que le Dieu très - haut
J in révélé ce qui fe paffe dans les âmes.
Si l’on m’obje&oit , qu’il eft dit avoir créé
toutes chofes : je répondrois » que par tou-
tes chofes il ne faut pas entendre toutes
chofes fans exception , mais Amplement
celles qui nous regardent , ou qui apar~
tiennent a ce monde vifible. Si l’on ob-
jedoit l’adoration qu’on lui rend , & qu’oni
prétendit que ce fût là un hommage pro-
pre qu Dieu fouverain h on diftingueroit
entre adoration fuprême , & adoration fu-
balterne. Si l’on objeétoit que cette dépen-
dance de cet Ange apellé d’avec le Diei®
fouverain, ne paroît point dans l’Ecriture : il
n y auroit rien de fi aifé que d’aporter
plufieurs exemples contraires>comme celui-
ci , le Seigneur fit pleuvoir du feu de par le
Seigneur ; ce difcours tenu à Abraham par
celui qui eft apellé du nom de •ieu , Or
maintenant fiai - je que tu crains P: Eternel , de
lorfque le Dieu d’ffraël eft apellé le plus
grand des Dieux , ne pourroit-on pas enten-
dre qu'il eft le plus grand des Anges à qui
.le Dieu fouverain. a commis le gouverne?
Tome IM. x.
t Traité de la Divinité.
ment de diverfes parties de i'Univers^ce
qui fupoferoit toujours , que le Dieu d'If-
raël ne feroit pas le Dieu fouverain. On
©bjeéleroit vainement , que le Dieu d'Lf-
raël e 11 celui qui a créé le Ciel & la Terre ,,
& que Taétion de créer fupofe une puiflan-
ce infinie qui ne peut convenir qu'au Dieu
très-haut j nos adverfaires nous fourniroient
eux mêmes en cas de befoin la réponfe à.
cette difficulté , en nous failant voir que le;
terme Bara >, ne fignifie pas toujours tirer du
néant , mais Simplement produire , & quelque^
fois façonner a^e?,rer. Que fi l’on objedloit *
que le Dieu d'ifraël en.difant qu'il ne don-
nera point fa gloire a un. autre > parle;
comme étant le Dieu fouverain , parce qu'il;
n'apartient qu'au Dieu fouverain d avoir
une gloire propre & incommunicable : on>
répondre» que l'Ange de Dieu, qui a reçû le
gouvernement de cet Univers, a une gloire
qui lui eft propre , c'eft d'avoir reçu. cet;
empire à Texciufion des autres intelligen-
ces j Se qu'il poffede particulièrement cette
gloire par opofition aux idoles , qui ne
font que vanité. Gn peut fupofer. au relie „
û Ton veut , que le Dieu fouverain lui a,
laiffé Je pouvoir de communiquer à un au-
tre ce qu'il voudroit de fon empire , &;
que c'ell pour cela qu'il Ta pu communi-
quer à Jefus Chrift en qui il a mis fon,
nom, comme le Dieu fouveiain l'avoir
mis en lui. Je laifle à penfer à nos adver-
saires /rs'il leur feroit facile de nous forcer
dans ces retranchemens qu'ils nous auroient:
eux-mêmes fournis par leurs hypothefes j.
& de quelle conféquence il eft par icnfe-
quent Üe n'ôter point aux paroles de l’Ecri-
mic le.uf force, & leur fignificatiQft.naturel?-
de Jefut-Chrift. xfp
je i puifque fi nous nous donnons une fois
ta liberté d'attacher aux termes de Dieu, d'*>.
dorer , &c. des fens tous nouveaux , il n’y
a plus rien d’afluré ni dans l'Ecriture , ni
ni dans l’analogie de la Foi , laquelle n’eli
plus qu’un Pirrhonifme perpétuel.
Comme Dieu -eft le Dieu de vérité, on
ne peut fuppofcr fans une hardiefîe impie ,,
qu’il nous ait voulu engager dans l'erreur,
en nous tenant un langage faux & illufoire.
Mais- fi ce procédé doit être regardé com-
me étant contraire à fa vérité éternelle : il
en contre fa fagefle infinie & contre la di-
gnité de fa révélation , qu’il nous tienne
un langage plein d'abfurdité & d’extrava-
gance , comme il femble que le feroit le
tangage de l’tcriture , fi le Syllême de nos
adver (aires étoit véritable.
Y a-t-il rien , par exemple , de glus ridi-
cule que cette expreflion , il a été frit de la-
femence de David félon la chair , fi comme le
prétendent: nos adverfaires , Jefus-Chriif
n ell qu’un fimple homme, qui eft honoré’
du. titre de Dieu à caufe de fon miniftere?
Car quel ell le fens qu’il faut donner à ce-
terme de chair ? Si vous le prenez dans le:
fehs qui ell oppofé à celui d'efprit , il s'en-
fui vra que le fens de cette expreflion fera-
celui-ci ,.*/<* été frit de la femence de Darid fé-
lon le corps t & non pas félon l’atne. Mais c'felf
vouloir donner un air ridicule aux expref-
fions de l’Ecriture , & fe mocquei^, pour
ainfi dire , du Saint- Efprit , que lm attri-
buer un pareil langage. Alexandre avoir:
un corps & une ame. Cependant on auroit
trouvé ridicule un homme qui fe feroit ainfi<
exprimé , Alexandre a été fait de la fomenta?
de ïhilippe félon U. dmir* Cette exprefûon
¥ ii
%gg, traité de la Divinité
roic même abfurde en la bouche d’un
homme qui croiroit Alexandre fils de Ju-
piter. Car un tel homme devrait pronon-
cer abfolument , qu’ Alexandre n’eft point
fils de Philippe : & non qu’il eft fi-ls de
Philippe félon la chair. Peut-être, dira-t’on ,
que cette expreffion , félon U chair , eft opo-
fée non à la nature de Jefus - Chrift , mais
à fes charges toutes celeftes , & à Ton mi-
lîiftere tout divin : le fens étant que Jefus-
Chrift a été fait de la femence de David ,
nou entant qu’il, eft Dieu on honore d’un
miniftere tout celefte , mais entant qu’il eft
homme ou qu’il a une nature corporelle*
Mais Saint Pierre étoit de même fils de
Zebedée , non entant qu’ Apôtre , fon Apofto-
lac étant une charge celefte & venant de
Dieu immédiatement j. mais entant qu’-
homme. Cependant cette expreftion , 'Pierre
a été fait de la femence de Z.bedée félon la chair ,
ferait une expreftion ridicule. Peut - être ,
répondra- t-on , que cette façon de parler,
il a été fait de la. femence de David félon la
chür , marque que Jefus- Chrift a un prin-
cipe plus noble que les principes ordinaires
de lageneration des autres hommes , ayant
été conçû. du Saint - Efprit. Car première-
ment, il eft évident qu’il s’agit dans cet
endroit, non du principe qui a fait Jefus-
Chrift j mais de la matière dont Jefiis- Chrift
® été fait, il (t été fait félon la. chair. En fé-
cond lieu , il eft certain par l’Ecriture &
pas l’feaîogie de la foi que Jefus.Chrift
aé.té fait de la. femence de David , & fait
chair: par la vertu- du. Saint - Efprit. Ainfi;
cette expreftion il a été, fait de la femence
dé- David félon , la chair, eft équivalente^,
^etiprès àceikrch dans. k fens, de.i’hcmuK
de Jefus-Chrift. zSi
TC » il a été fait de la femence de David félon
la chair par^ le Saint Efprit. Ceia étant , il relie
toujours a fçavoir ce que nous devons en-
tendre par il a été fait félon la chair. Car ,,
ü. Jefus-Chrift n'elt qu'un fi m pie homme
par fa nature , cette expreffion félon la chair- *
eft tout- à-fait ridicule.
On doit mettre dans ce même rang ce.
eelebre palfage qui fe lit dans l'Evangile
félon Saint Jean : Pere , glorifie ton Fils de la-
gloire qu'il a eue par devers toi avant que le
monde fût. Si on l'explique de la gloire que
Jefus-Chrift a eue dans le decret divin ,,
on dit une ehofe qui en foi n*a rien que de
raifonnable : car il eft vrai que la gloire
de l'exaltation de Jefus-Chrift a été dans
le confeil de Dieu avant que d'avoir été
dant la nature des chofes : mais il eft cer-
tain que l'expreffion fera pleine d'abfurdité ,
étant hors de l'ufage commun , à moins,
qu'on eftime raifonnable le langage d'ura.
hommequi diroit à Dieu t Seigneur , donne-
moi la fanté que j '.ai eue par devers toi avant-
que le monde fût. Seigneur , repais-moi du pain- ■
de mon ordinaire dont j'ai été repu- par devers:
toi avant tous les fiecles. Seigneur y fais-moi la
grâce d'arriver heureufement dans ce lieu où j'ai
été par devers toi avant l'a'natjfance du monde.
Il n'eft pas plus difficile de montrer que-
i'hypochefe de nos adverfaires rend le langa-
ge de l'Eçr.itureirnpie & plein de blafphême.
f-a. chofe parle d'elle- même, Gette^impieté,.
fupofé que le fèntiment de nos aW^erfaires.
fut véritable , auroit fix degrez. Le premier
çonfifte en ce que les Ecrivains facrez ne-
prennent aucun foin d'éviter les expreffions.
qui peuvent donner une occafîon de blaf-
phçmer- Telles . font -celles- de Bien , d’égal.
%Sv Traité de la Divinité
avec Dieu , d’adoration , de Créateur de toute?
thofes , &c. qui u'avoient jamais été emplo-
yées que pour exprimer la gloire du Dieu
fouverain. Le fécond confiée en ce que Je-
fus-Chrill: joint ces expreflions à certaines
autres façons de parler qui emportent une
exceffive & criminelle familiarité avec le
Dieu fouverain , s'il eft vrai qu'il ne foit
pas d'une même eflfence avec lui. Tel eür
le titre qu’il prend de Fils , de propre Fils , de
Tils unique de Dieu , appellant Dieu fon Pere y
non en paffant , en une occafion ou deux feu-
lement , & d'une maniéré qui faffe connoître
qu'il ne prétend l'être qu'en figure ; mais or-
dinairement 5 dans des dilcours graves & fe-
rieux , fans refiriétion ni limitation, difant,
monPere jdorfque les autres difent mon Dieu ,
& marquant que c'eft propremeut & à la
lettre qu'il prend ce titre fi remarquable..
Le troifiéme degré de cette impiété confif-
te à oler mettre en paraielie la créature
avec le Créateur , par ces expreffions qui fe-
roient fi horribles , fi le fentiment de nos
adverfaires avoir lieu : tl n'a point réputé à‘
rapine d'étre égal avec Dieu. Philippe, qui me voit ,
H a vu le Pere : comme fi celui qui voit
la clarté d'un ver luifant , avoit vû. par.
eela même la clarté du Soleil , ou la fplen-
deur du Firmament marqué de fes feux
& orné de fes étoiles ; & celles - ci : Allez*
& baptife^ toutes les naions au nom du "Pere ,
du Fils du Saint Efprit „ comme fi queL
qu'un (fofoit * Allez, & enrôliez, le peuple de la
part du Roi & de fon efclave.. Le quatrième
confifieen ce que l'Ecriture exprimant l'hor>
ueur & l'hommage qui font dûs à Jefus*
Chriftr , employé, le terme generald'adorer>,
fens nous avertir qii'il s'agit d’une- adorai-
de Jefm - CîiriJÏ.
tîOfi {ubalterne ; bien qu'il y air une aufÜ
grande différence entre l'adoration lupiê-
me, & l'adoration fùbalterne , qu'il y en*
a entre le Créateur & la créature j &
qu'il foit très - certain que fi quelqu'un,
s'accoûtumoit à traiter de Majefié une au-
tre perfonne que le Roi , il feroit coupable*
d'irréverence envers la perfonne du Roi „
bien qu’il pût mentalement diltinguer en-
tre Majefié Juprême , & Majefté îubakerne ÿ
parce que les termes fignifienc félon l'ufage ,
& non félon la fantaifie particulière de
celui qui les employé. Le cinquième de-
gré d'impieté que nous trouvons dans le Hile*
de l'Ecriture , fi le fentiment de nos ad-
verfaires eft véritable , confifie , en ce qu'el-
le revêt une créature des quaiitez & des;
ouvrages du Créateur , & enfin que les.
Apôtres apliquent à Jefus- Chrift les ora-
cles de l'ancien Tellament, qui marquent de
la maniéré la plus forte & la plus éner-
gique la gloire du Dieu très- haut. Mais»
cette preuve doit faire le. fujet de la. Sec-
non fuivante.
Traité de la Divinité
IV. section.
Oli l'bn fait voir que fi Jefus - Chrid
n'effc point d’une même efïènce avec
fon Pere 3 il n'y a aucune harmo-
nie entre les Prophètes & les Apô-
tres 5 ni entre le Yieux & le Nou-
veau Teftament.
CHAPITRE I.
jQue fi Jefus - Chrifl n*ej} point d'un*
mime ejfence avec fon Pere , les Pro-
phètes qui ont parlé de lui , n'ont point
prévu les chofes comme elles dévoient
arriver-
LA Religion de Jefus - Chrift roule fur
un double témoignage : fur ^ceiui des
Prophètes , & fur celui des Apôtres^ ; &
il a fallu que ces deux témoignages s’unîf-
fènt &: fe foutinlfent mutuellement pour
confirmer nôtre foi.
Il s'enfuit de - 14 , qu’une hypothefe qui
détruit cet accord qui doit être entre les
Evangelides & les Prophètes ? ruine les
véritables fondemens de la Religion.
Or . le fentiment de ceux qui font de
Jefus^Chrid une fimple créature , ed pré-
cifément de ce caraétere , puifque fi vous
fupofez ce fentiment véritable , vous ferez
contraint d’avotier premièrement , que Pef
prit qui a infpiré les Prophètes , n’a point
prédit ni prévu, les chofes comme elles-
dévoient:
de Jejus-Chrrfî. tgf
devoieht arriver Tons la nouvelle difpenfa-
tion : 8c en fécond lieu 3 que PLfprit qui a
fait parler les Apôtres , n'a point entendu les
oracles de Pancien Teftament.
On demeurera d’accord du premier , lî
l'on confîdêre : I. De quelle maniéré les
Prophètes cara&erifent le vrai Dieu II,
Comment ils cara&erifent le Medîe. I 1 1.
Sur quelles maximes fondamentales ils éta-
blirent la Religion judaïque. I V. Et enfin
avec quelles circonftanees ils décrivent Péta-
biiftem®nt de la nouvelle Alliance 8c la voca-
tion des Payens.
Les Prophètes cara&erifent le grand 8c
fuprêrne Dieu par des titres qu'ils lui don-
nent exclufivement à tous les autres êtres :
8c c'eft dans cette vûë qu'ils le nomment
le Créateur de toutes chofes. C’efi celui qui jfi
crée la iumiere , & qui ferme les ténèbres , &C.
Le premier 8c le dernier : Ecoute-moi , Jacob ;
C'ejl moi qui fuis le premier & le dernier. Le
Roi de gloire : Ouvrez-vous , portes éternelles ,
& le Roi de gloire entrera. Tantôt le Scruta-
teur des cœurs : Toi , Seigneur , connais feul les
cœurs, &c. Tantôt le Sauveur ou le Rédemp-
teur : Je fuis celui qui efface tes forfaits pour l’a- jf[
mour de moi , 8cc. Ain fi il a dit le Rédempteur ^
d’ifraël , 8>CC. Je t donnerai falut à Sion , & ma
gloire à lfraël , 8cc. Tantôt le Juge , le Légifta-
teur 8c le Roi : Carie Seigneur efl notre Juge. Le j ^
Seigneur efl nôtre Légiflateur. Le Seigneur efl nôtre
Roi. C’cft lui qui nous fauvera. Tantôt le très-
Haut : Toi feul es le trës-Haut fur la terix.
Il eft remarquable que ce ne fondas feu-
lement là les caraéteres du Dieu fouverain *
mais encore fes caraéleres propres Car il eft
dit que lui feul eft le Dieu très Haut ; que
c.\ Tome III . Z
Traité de U Divinité
feul connoît les cœurs des hommes; que c’eft
lui, & non aucun autre, qui efface les pechez
pour l’amour de luhmême , &c. qu'il eft la
Sauveur , le Rédempteur d'Ifrael , Ôc qu’il
n'y en a point d'autre.
On doit aufli confiderer > que ces caraété-
res font ceux qui diftinguent principalement
le Créateur de la créature ; & qu'il feroit dif-
ficile d'en trouver dans l'Ecriture , qui fiflent
connoître cette différence avec plus d'éclat.
On peut bien en être alluré , puifque ce font
là les titres que Dieu choilit , lors qu'il veut
fe diftinguer des autres êtres.
Cependant ces titres font tous donnez à
Jefus-Chrift dans l'Ecriture du nouveau Tel-
tament. On le reconnoît pour celui qui a fondé
la terre y les Cteux étant T ouvrage de fe s mains.
Il eft apellé le premier & le dernier , celui qui
fende les cœurs & les reins. Zacharie dit du Pré-
curfeur de Jefus-Chrift , qu'il iroit devant la fa-
ce du très -Haut. Jefus-Chrift eft apeîlé le Roi des
Rois & le Seigneur de gloire. Car s'ils i'eujfent con-
nu, ils n’eujfent jamais-crucifé le Seigneur de gloire,
il ejl notre Roi , notre Juge , & le Sauveur du mon-
de. Qui peut l'ignorer ?
Si ces titres apartiennent à Jefus-Chrift ,
comme nous n'en fçaurions douter ^ com-
ment les Prophètes les donnent- ils au Dieu
fouverain , comme lui étant propres , & in-
communicables à tout autre ? Comment
nont-ils point prévû que ces titres feroienc
donnez à une fimple créature , laquelle
quelque excellente qu'elle puifife être > eft
infiniment au-defious de cette Effence éter-
nelle & infinie ? Comment fe peut-il que
dans toutes ces magnifiques deferiptions que
l’ancienne Ecriture nous fournit de la Di-
vinité 3 nous ne trouvions que des traita
àe Jefus - Ckrifî. i&f
équivoques qui dévoient convenir à Jefus-
Chrill auffi - bien qu'à Ton Pere ? Et lors
que le Saint-Efprit nous dit fi fouvent , que
Dieu , le grand Dieu , le Dieu fouverain
polfede feul ces titres : que ces titres n'apar-
tiennent à aucun autre qu’à lui : que pou-
vons-nous penfer autre chofe, linon, ou que
le Saint - Efprit n'a point prévu la gloire
de Jefus-Chrilt , qui devoit porter toutes ces
qualité z , ou que la prévoyant , il a eu
delfein de nous engager dans une erreur
qui confond le Créateur avec la créature ?
On fe confirmera dans cette penfée , li à
la confideration des caraéferes de Dieu on
ajoute celle des caraéleres du Meflîe. Si
l'Efprit qui infpiroit les Prophètes, n'a point
prévu ce qui arriveroit après la venue du
Meffie , quelles feroient les impreffions
que feroit fa doctrine , & comment elle
feroit condamnée de blafpliême & d'impieté
par les Juifs accufant Jefus - Chrift de fe
faire égal à Dieu ; & enlliite de quelle ma-
niéré les Difciples du Melfie feroient de
leur Maître l'objet de leur adoration , &
enfuite pendant plufieurs liécles celui de
leur idolâtrie : il efl impplfible de conce-
voir que cet Efprit foit l'Efprit de celui
qui connoît toutes chofes. Et Ci cet Ef-
prit a prévu ce qui arriveroit à cet égard ,
il ert alfez difficile de n'être point choqué ,
lors qu'on voit que cet Efprit au lieu de
deifendre cette idolâtrie qu'il prévoit , fait
tout ce qu’il faut pour la faire i^îrre &
pour la jufiifier. Car quel autre delfein pour-
roit - il avoir en nommant le Meffie , Dieu
Avec nous , L'Eternel , notre Jufiice , le Dieu Ô*
le Sauveur de toute lu terre , le Pere de l'éter »
ni té , le Dieu fort t le Seigneur ^ui doit venir
dans fin Temple ? Z ij
iW Traité de la 'Divinité
On dira peut-être ici 3 qu’encore que îe
Meflie foit apellé Dieu avec nous , ou Dieu
notre jufiùe ÿ il n*eft 'pourtant pas apellé fin-
alement Dieu ; & que ces deux expreflions
emportent feulement , que par le Meflie
Dieu fer oit avec les hommes en leur don-
nant des marques de fa faveur ; & que
par le Meflie Dieu juftifiereit les hommes ,
& deviendroit le principe de leur falut. li-
ed inutile d’entrer dans cette difcufîion ,
puifque nous citons d’autres pafiages ex-
près & formels de l’Ecriture de l’ancien
Teftament, où le Meffie eft apellé Dieuje Dieu
& le Sauveur âe toute la terre , le Dieu fort K le
Seigneur qui doit venir dans fin Temple.
D’ailleurs , cette réponfe ne touche point
à nôtre preuve. Car nous ne raifonnons
point ici par la force des expreflions , mais
par la fageffe ou le deffein du Saint-Efprit
qui les a employées. Certainement , quand
ce ne feroit pas l’Efprit de Dieu , mais un
komme médiocrement prudent , qui agiroit
dans cette occafion , nous ne pouvons nous
imaginer que s’il prévoyoit que les hommes
dûlfent un jour tomber dans une lî trille ido-
lâtrie , en confondant J. C. avec le Dieu fou-
verain, il s’avisât de caraélérifer Jefus-Chrift
par ces grands noms 5 Dieu avec nous , ï Eter-
nel , nôtre jufiice , notre Dieu & Sauveur , le Dieu
fort , &c. Et fi nos adverfaires pou voient fe
mettre en la place des Prophètes , & qu’ils
dûlfent par l’ordre de Dieu 5 former un plan
anticipé de la Religion Chrétienne , ils fe
donneroient bien de garde de décrire ainlî
le Meflie qui devoit venir.
On dira peut-être ici , qu’il n’eft pas éton-
nant que les Prophètes ayenr parlé ainfî
d’un homme à qui ils fça voient que Dieu
de Je fus - Chrzft.
devoit communiquer fon nom & fa gloire.
Car fi c’elt là la vûë des Prophètes , 04
de rEfprit qui les a infpirez , il elt inconce-
vable qu’ils ayent pris tous ces principes
pour les maximes fondamentales de leur
Religion. Les Vieux qui n'ont point fait les
Cieux , feront raclez de la Terre & de dejfous
les Cieux . Je ne donnerai point ma gloire à un
autre. Tu adoreras, le Seigneur ton Dieu , & tu
ferviras à lui feul. Celui qui jurera en la terre ,
jurera par le Dieu de vérité. Car c’ell ici une
prophétie & un précepte tout enfemble >
& l’on peut dire hardiment , que jamais
un homme n’a été plus opofé à un autre,
que le Saint- Efprit le feroit à lui - même
dans cette occafion.
On en conviendra beaucoup mieux en-
core , fi Ton çônfidére de quelle maniéré
les Prophètes circonftancient la vocation
des Payens avec l’établiffement de la nou-
velle Alliance par Jeius-Chrift. Elle nous ell
marquée dans les anciens oracles avec qua-
tre caraéteres remarquables. Le premier ell
une joie Sc une allegrefle universelle. Les
nations fe réjouiront & triompheront d'aliegtejfe.
Dieu créera Jerufalem pour ri être que joie. O
Cieux , rejoiitjfe^ vous , & toi , Terre f éclate
en chants d'éjoüijjanee. Et comme fi les créatu-
res infenfibles dévoient être tout d’un coup
capables de fentiment pour participer à ce
grand faiut , les Prophètes annoncent que
les ifles , la mer , la terre , les montagnes ,
les forêts , les deferts , doivent^’écrier de
joie. Le fécond de ces caraéleres, c’ell l’ha-
bitation de Dieu au milieu des hommes.
Voici le 'seigneur viendra dans fa force , &c. Car
voici je viens , (J j’habiterai au milieu de toi.
&C. Le Seigneur lui-même viendra y & vous
Z üj
If
Traité de la Divinité
fauvera ' & alors les yeux des aveugles feront
ouverts ,&c. Le troifiéme , c’eft l'exaltation
de Dieu. Toutes chofes feront abaijfées , & L'E-
ternel feul fera exalté en ce jour-là . Et le dernier
enfin , c’eft la ruine des idoles. Les Dieux
qui n' ont point fait , (je. f' abolir ai de de fus la
terre tous les noms des idoles.
Si l'efprit qui a fait parler les Prophè-
tes , a prévu les chofes comme elles dé-
voient arriver , il a bien vu quJil marquoit
îa vocation des Gentils & l'établilfement
de l'Alliance par des caraéteres qui étoient
entièrement faux. Il a vû que l'Evangile
feroit palier le monde d'une idolâtrie à une
autre plus ddhgereufe. Car fi l'on compare
cette idolâtrie Chrétienne qui fait de Jefus-
Chrift une idole qu'elle met fur le trône de
l’Etre fouverain , avec l'idolâtrie des Pa-
yens qui fervoient à de faux Dieux ; on
trouvera plufieurs différences entre l’une &
l'autre, qui font à l'avantage de cette der-
nière. L'idolâtrie Payenne étoit groffiere,
& peu digne de perfonnes éclairées ; au lieu
que l'idoiatrie Chrétienne aurâ été fpiri-
tuelle, & par cela même plus dangereufe.
La première eft née de l’abus que les hom-
mes ont fait de la révélation de la nature.
La fécondé naît de l'ufage le plus naturel
que l'on puilfe faire de la révélation écrite.
Car quel ufage en pourroit-on faire plus na-
turel , que celui de prendre ces expreffions
dans leur lignification ordinaire & connue ?
L’idolatriq^Payenne ell: un mal que le Saint-
Efprit a mille & mille fois tâché de pré-
venir dans l'Ecriture du Vieux & du Nou-
veau Teftament, en nous adrelfant les pré-
ceptes les plus exprès , & les exhortations
les plus fortes fur ce fujet : au lieu que i'i-
de Jefus-Chrifî. 27 1
dolatrie Chrétienne eft un mal que le S.
Efprit n'a ni prévu ni prévenu ; mais plû-
tôc qu'il fembleroit autorifer par les exprefi-
fions du monde les plus capables ( fi l'on
peur le dire fans blafphêmej d’engager les
hommes dans une impie fuperftition. L'ido-
lâtrie Payenne n'alloit tout au plus qu’à éga-
ler les Divinitez fubalternes à Jupiter leur
Dieu fouverain. Mais fi ce principe de nos
adverfaires eft véritable , l'idolâtrie Chré-
tienne confifte à confondre Jefus-Chrift ,
qui ne peut être qu’un Dieu très- inférieur ,
avec le Dieu très-haut. Bien que les Payens
adoralfent plufieurs Dieux , ils ne croyoient
point ces Dieux infinis en gloire & en per-
fection , au lieu que les Ghrétiens croyent
tout cela de Jefus-Chrift. On peut ajoûter
à cela , qu'il femble que la jaloufie de
Dieu doit bien s’émouvoir plutôt , quand
on revêt de fa gloire une créature très-ex-
cellente j que quand on tranfporte à des
créatures baffes les hommages qui lui font
dûs j parce que le premier eft bien plus
dangereux que ie fécond , & qu'ainfi l' ido-
lâtrie Chrétienne devoit être bien plus dan-
gereufe que l'idolâtrie Payenne.
Certainement, ou i’Efprit qui infpiroit les
Prophètes , n'a point vû les chofes comme
elles étoient, ou il a prévu que non-feule-
ment la nouvelle Alliance ne feroit point
fignalée par la ruine des idoles , & que
Dieu n'effaceroit point tous leurs noms >
mais plutôt qu'une idolâtrie m^ns dange-
reufe feroit place à une idolâtrie plus cri-
minelle qui rempliroit bien tôt l'Univers;
que le Défilé des nations deviendroit l'i-
dole des peuples ; & que ce nom qui avoit
Z iiij
&7* Traité de la Divinité
été donné aux hommes pour être fauvez,
ferait par toute la terre & pendant plufteurs
fiécleSî un nom de blafphême & de fuperiti-
tion.
Il eft ailé de conclure de-la , que bien
que Dieu ait été élevé fous la nouvelle dif-
penfation par l’abailTement de toutes les au-
tres chofes , il a commencé d’ête abaifte
par l'exaltation de Jefus-Chrift ; puifque
cette exaltation a donné lieu aux Apôtres
de lui comparer Jefus - Chrift , & d'attribuer
fans fcrupule à ce dernier l'égalité avec
Dieu , le revêtant de tous les droits & de
tous les titres de l'Etre fouverain.
Il paroît encore de là , que les Prophètes
n'ont pas eu grand fujet de fe réjouir en
confiderant les fuites de l'Evangile , lequel
par fes impreftions les plus naturelles, devoir
engager les hommes das l'idolâtrie» Et
il faut ajouter à tout cela, que Dieu fe fe-
rait bien moins trouvé dans l'Eglife Chré-
tienne , que dans la République d'Ifraël ,
li le fentiment de nos adverfaires étoit vé-
ritable i puifqu'il étoit d'une prefence glo-
rieufe dans l'Arche & dans la Nuée, & qu'on
veut qu'il n'y ait eu qu'un (impie homme
en Jefus-Chrift. Ainfi il faut demeurer
d’accord que l'Efprit qui a prédit que Dieu
viendrait & habiterait au milieu des hom-
mes , s'eft extrêmement trompé ; & que
bien loin de donner ce féjour de Dieu au
milieu des hommes» pour le caraétere de
la nouvel^ Alliance , il aurait parlé beau-
coup plus véritablement , s'il avoit dit qu'au
tems de la nouvelle Alliance Dieu ceflê-
roit de fe montrer aufli prefent aux hom-
mes qu'il avoit paru jufqu'alors.
de Jefius - Chrtft. i*> j
Ainfi les caraôteres du Dieu fouverain,
décrits par les Prophètes , les carafteres du
Meilie annoncé dans le Vieux Teftament,
les maximes fondamentales , fur lefquelîes
étoit établi l'ancien & légitime culte du
vrai Dieu , & les circonflances qui dévoient
accompagner Pétabliifement de la nouvelle
Alliance , nous montrent ou que PEfprit
qui a infpiré les Prophètes , n’a point prédit
les chofes comme elles dévoient être , ou
que les chofes ne font point comme nos ad-
verfaires ont bien voulu fe les imaginer.
CHAPITRE II.
Que fi Jefus - Chrift n'eft pas d'une même ejfcnce
avec [on ’Pcrc , Les idpotres n’ont peint entendu
les Prophètes , ou ils ont voulu nous engager
dans l’erreur.
COmme le fentiment de ceux qui pren-
nent Jefus-Chrift pour une fimple créa-
ture j nous engageroit à croire de l’erreur
dans les prédirions des Prophètes , il nous
met aufii dans la neceffité de dire que les
Apôtres n’ont point entendu l'Ecriture de
l’Ancien Teftament , bien qu’ils la prennent
pour le fondement de toute leur dourine ,
& que le Saint-Efprit qu’ils ont reçû dans
une fi grande abondance , ait dfi leur en
donner la véritable intelligence. C’df ce
que nous ne pouvons juftifier dans toute
fon étendue , ne pouvant examiner dans
le détail tous les pafiages de l’Ancien Tef-
tament, que les Apôtres apliquent à Jefus-
Chrift , dans un écrit comme celui ci ; mais
nous ne pouvons nous difpenfer de le faire
en partie, par Pexamen de quelques-uns de
174 Traité de la Divinité
ces paffages les plus remarquables.
Il n'en eft point qui le /oit plus que celui
du 40. d'Ifaïe, qui eft conçû en ces termes.
La voix crie an defert , préparez le chemin au
Seigneur. Faites au defert les {entiers droits à
notre Dieu. Zacharie rempli du Saint-Efprit
répété & explique ainfî cet oracle en Im-
pliquant à Jean Ton Fils. Ft toi , petit en-
fant , tu feras apeilé le frophête du Souve-
rain y ( ou du très- Haut ) car tu iras devant la
face du Seigneur pour aprèter fon chemin , Ô* pour
donner connoiffance de falut à fon peuple , par la
remijfion de fes pechez , &c. Il eft évident que
dans ces deux oracles qui font paralelles >
tous ces termes 5 le Seigneur y Dieu , notre Dieuif
le Souverain ou le très- Haut, fignifient la même
perfonne. Il eft certain qu'à confuîter l'ufa^
ge des Ecrivains facrez , tous ces noms n'a-
voient jamais été donnez qu’à l'Etre infini ,
qu'au Dieu fouverain. D’où il s'enfuit que
fi tous ces noms conviennent à Jefus-Chriil
véritablement , il faut reconnoître Jefus-
Chrift pour le Dieu très Haut ou pour le
Diep Souverain , & par conséquent pour
être d'une même effence avec fon Pere.
Or que tous ces noms conviennent véri-
tablement à Jefus-Chrift , cela paroît de ce
qu'ils lui font tous donnez par le Saint Ef-
prit. Car celui devant la face duquel Jean-
Baptifte devoit marcher , c'eft Jefus-Chrift*
comme cela fe prouve par l'évenement , ce
Précurfeur difant dans ce fens : Quant à moi ,
je vous^aptife d'eau j mais celui qui vient apres
moi , duquel je ne fuis pas digne de délier la cor-
royé des fouliers , celui-là vous baptifera du Saint -
Ffprit & de feu. Or celui devant la face du-
quel Jean-Baptifte devoit marcher, eft celui-
là même qui eft apeilé Seigneur , n&tte
de Jefus - Qhrift. zjf
Dieu j le Souverain i tu iras devant la face du
Seigneur : tu feras apellé le 'Prophète du Souve-
rain. Faites au defert les fentiers droits a notre
Dieu. Qui peut douter que Jefus-Chriit ne
porte tous ces titres ?
Et en effet, celui devant la face duquel Jean-
Baptifte devoit marcher , ce Seigneur dont il
devoit aplanir les voies , eft ou Dieu le
Pere, ou Jefus-Chrilt nôtre Sauveur. Nous
ne voyons point de milieu , & il paroit
par les réponfesde nos adverfaires , qu'ils
n'y en voyeni non plus que nous. Or ce
n'eft point Dieu le Pere devant la face du-
quel Jean-Baptifte devoit marcher.
Car ou ces paroles , tu iras devant la face
du Souverain ,* doivent fe prendre dans un
fens propre , d'une forte que le Souverain
vienne proprement vers les hommes , félon
cet oracle , Dieu lui-même viendra , vous
fauvera ; & alors les yeux , &c. ou ces expref*
Eons-étaos figurées, lignifient feulement que
Dieu vifiteroit les hommes extraordinaire-
ment, feit dans fa juftice , foit dans fa
mifericorde ; & que Jean Baptifie préparoit
en général les voies à la grâce & à la mi-
fericorde de Dieu, en les portant à la repen-
tance. Si l'on dit le premier, l'oracle ne fçau-
roit convenir à Dieu le Pere, puitque celui-
ci n'eft point venu proprement vers les hom-
mes, Et fi l'on s’arrête au fécond , il s'en-
fui vra premièrement , que jean-Baptifte n'a
marche devant la face du Souverain , que
dans le même fens que Noé qui prêcha fes
jugemens avant que le déluge furvîne , ou
dans le même fens que Moïfe qui parla à
Pharaon pour le fléchir , 8e au peuple d'If-
raël pour l'obliger à croire ce qui lui avoie
•été révélé 5 & qui par4à préparoit les voies.
z’jë Traité de la Divinité
è la mifericorde de Dieu qui devôit racheter
Ifraël , & à fa juftice qui dévoie punir les
ennemis de fon peuple. Il s'enfuit en fé-
cond lieir, que ce n'eft pas en Jean-Baptifte,
mais en Jeftis-Chrift lui même , que l'ora-
cle de Zacharie a fon principal accomplit
fement. Car fi les bienfaits ou les jugemens
de Dieu doivent être pris pour fa venue ,
Dieu eft venu principalement , lors qu'il a
baptifé les Apôtres du Saint-Efprit & de feu >
& que par leur miniftere il a converti les
nations $ car c'eft alors que les oracles ont
été accomplis , la Loi fortanc de Sion , &
la lumière de Jerufalem ; ou lorfque Dieu
a envoyé les légions Romaines pour exter-
miner le lieu &: la nation. Or ce n'eft point
Jean-Baptifte qui a principalement préparé
la voie à ces deux grands évenemens. Je
dis qui a préparé principalement , parce
que fon miniftere a été de courte durée ,
& que la prédication des Apôtres a fait
bien un autre impreflionque la lienne. Mais
c'eft Jefus - Chrift qui a aplani les chemins
du Seigneur. Il a préparé les voies à la mi-
fericorde de Dieu par fa prédication &
par fes miracles, par fa mort & par fes
ïbuffrances , par lefquelles il aura confirmé
fa vérité , & fon Alliance , qui devoit être
offerte aux nations jufqu'aux extrêmitez de
l'Univers. Ainfi ce feroit Jefus - Chrift , &
non Jean - Baptifte , qui feroit ce Précur-
feur marqué par les Prophètes : ce qui eft
extravagant.
Que fi cet oracle ne fe vérifie point de
la venue du Pere , il faut néceflairement
qu’il fe vérifie de la venue du Fils ; & qu'-
ainfi celui-ci porte dans la révélation des
Prophètes, le grand nom de Dieu, de Dieu
très-haut ou de Souverain, &c .
de Jefus - Chrift. %jj-
‘Le fécond oracle qui fe préfente à nous ,
eft celui que l’Auteur de l'Epître aux Hé-
breux, cite , pour montrer la différence qui
eit entre Jefus - Chrift & les Anges : oracle
tire du Pfeaume ioi. Toi , Seigneur , as fondé
la terre , & les deux font l'ouvrage de tes
mains. Ils périront 3 mais tu es permanent ; & ils
s'envieilhront tous comme un vêtement , & tu
les enveloperas comme un habit , & ils feront
changez : mais toi , tu es le même , & tes années
ne défaudront point. On ne peut douter que
le Pfalmiftc ne parie ainfi du Dieu fouve-
rain , puifque les Prophètes nous ont tant
fait entendre qu'il n'y a que le Dieu fou-
verain qui ait créé la terre & les Cieux j
& que d'ailleurs il eft certain que c'eft du
Dieu fouverain uniquement qu'on peut en-
tendre ces paroles qui précèdent : Tu te lè-
veras , & auras compaffton de Sion , &c. Alors
les nations redouteront te nom du Seigneur , &
tous les R cis de la terre fa gloire , &c. Le peuple
qui naîtra , louera le Seigneur , parce qu'il aura
regardé de fon faint Lieu qui efi là haut , & que
le Seigneur a contemplé du Ciel en terre , &c. fe
dis , Seigneur , ne me défais point an milieu de
très jours. Car tes années durent par toutes les
générations. Voilà celui duquel le Pfalmifte
dit immédiatement après , tu as fondé la terre ,
& les deux font l'ouvrage- de tes mains. Ils péri -
tant. &rc.
Ou l’Auteur de l'Epître aux Hebreux n'a
pas bien entendu cet oracle 3 ou il a fçû
que c'eft le Dieu fouverain qui eft écrit
par ces grands caraéleres , tu as fonWla terre,
& les deux , &x. que d'ailleurs 5 ces
caraéteres font tellement propres au vrai-
Dieu , qu’il eft hors d'exemple que les
Prophètes les ayent attribuez à aucun autre.
✓
s, 7 3 Traité de la Divinité
Ainlî , lorfque cet Auteur aplique cet oracle
à Jefus-Chrift , il faut avouer ou qu’il re-
garde Jefus - Chrift comme étant d’une mê-
me eftence avec fon Pere , ou qu’il parle
contre fa confcience , & trahit les intérêts de
la gloire du vrai Dieu.
Car de dire , comme les Sociniens , que
l’Auteur de cette Epître n’aplique point à
Jefus - Chrift ces paroles , tu as fondé la terre ,
&c. mais que laiflant fon premier difcours ,
& ne parlant plus de Jefus-Chrift , il fait
une courte apoftropne à Dieu Je Pere ; c’eft:
nous dire non ce qui eft , mais ce qu’on vou-
droit bien qui fût.
Il eft certain que l’apoftrophe feroit tout-
à-fait mal placée en cet endroit. Il ne s’a-
git pas là en effet de relever la gloire de
Dieu le Pere. Les Hebreux à qui l’on écrit ,
n’en avoient jamais douté : au contraire , ils
ne prêchoient que fa grandeur. L’Auteur fa-
cré ne fait point aufli ie paralelle du Pere
& du Fils , mais le paralelle du Fils de
Dieu avec les Anges. Les Hebreux avoient
l’efprit rempli de la révélation dont Dieu
avoit honoré Mcïfe & les Prophètes. Nô-
tre Auteur préféré la nouvelle révélation à
l’ancienne , & fait confifter le premier avan-
tage de celle-ci , en ce que la première s’eft
faite par les Prophètes , c’eft- à dire, par
des ferviteurs ; au lieu que la derniere s’eft
faite par le Fils. Dieu , dit- il , ayant autrefois
parlé à nos pcres par les Prophètes plusieurs fois
& en plufiurs maniérés , a parlé à nous en ces
derniers fars par fon Fils > lequel il a établi heri-
tier de toutes^chofes ypar lequel au(ft il a fait les fic-
elés. Lequel Fils étant la fplendeur de fa gleirey& la
marque engravée de fa perfonne , & foùtenant
toutes chofes par fa parole phijfante , ayant fait
de Je fus - Ckrijh
far foi-même la purgation de nos pechez , s'efl ajfis
à la droite de fa Majeflé aux hauts lieux.
Mais parce qu'on pouvoit objeéter, que
la Loi avoic été donnée par la difpofîtion
des Anges, ou comme d'autres l'expliquent ,
au milieu des Anges ; l'Auteur facré en
prend occafion de nous montrer l’avantage
que Jefus-Chrift a par-deffus ces nobles in-
telligences ; & dans cette vue il nous fait
voir que véritablement les Anges portent
dans l'Ecriture la glorieufe qualité de minif*
très de Dieu : car étant revêtus tantôt de feu,
& tantôt d'un tourbillon , ils ont fouvent
exécuté les ordres de leur Maître , qui faifoit
h s efprits fes meffagers , & fes minières fl âme de
feu ; au lieu que le Fils entre avec fon Pere
en participation d’autorité & de Divinité ,
fiiivant nôtre Auteur. En participation d'au-
torité : il le prouve par cet oracle : O Dieu ,
ton trône efl h toujours : le fceptre de ton Royau-
me efl un fceptre de droiture. Tu as aimé jufiim
ce , & as haï iniquité. Pour cette caufe , ô Dieu ,
ton Dieu t’a oint d’huile d'allegreffe par-deffus tes
compagnons. Voilà donc Jefus-Chrift recevant
le Royaume de fon Pere , 8c lui étant à cet
égard inferieur. Mais parce qu’il entre auifi
avec lui en participation de la Divinité ou
de la gloire elfentielle de l'Etre fouverain ,
il lui aplique enfuite des oracles qui l’éga-
lent avec fon Pere , & le confondent m ani-
feftement à l'Etre fuprême , en ajoutant, fars
rien dire qui marque qu'il parle d'une au-
tre perfonne : ~Et toi , Seigneur y as fondé la terre »
& les Ciettx font l'ouvrage de tes m^.s ,
Cette diftinéfcion de l'autorité qu’il a reçûë ,
& de la gloire qu'il poffede naturellement ,
fe trouve dans les premières paroles de cette
Epître i Lequel a établi héritier de toute f. cno-
æ8o Traité de la Divinité
[es y par lequel aujfi il a fait les fiécles. Il l'a éta-
bli heritier de toutes chofes. Voilà ce Royaume
économique , à l’égard duquel il a été dit ;
lu as aimé jujlice , & as haï iniquité : Royau-
me qu’il a reçu du Pere. Par lequel il a fait
les fiécles : Voilà fa gloire naturelle , fa puifi-
fance effentielle , à l'égard de laquelle il lui
aplique cet oracle , tu as fondé ta terre , & les
C ieux font l'ouvrage de tes mains. C'eft là cette
participation de puiffance & de Divinité qui
fait qu'il eft en fon Pere Dieu béni éternel-
lement, & que le Pere eft en lui le Créa-
teur des fiécles & de toutes les autres cho-
fes.
Il paroît delà, que l'apoftrophe eft ici
tout-à-fait inutile à nos adverfaires. Car,
quand l'apoftrophe leur (ërviroit à éviter
l'évidence de ces paroles , tu as fondé la terre ,
&c. comment fe fauveront-ils contre celles-
ci , par lequel auffi il a fait les fiécles , &C.
puifque celles-ci font une imprelfion peu
differente , étant évident que celui qui a
fait les fiécles , peut bien avoir fondé la
terre & agencé les Cieux i
D'ailleurs , ces paroles , tu es permanent ,
tu es toujours le meme , tes années ne défaudrent
point , s’entendent de Jefus-Chrift , au juge-
ment même de nos adverfaires , qui ne font
aucune difficulté de le reconfioître; Et com-
ment en pourroient-ils difconvenir,puifqu'el-
les font fynonymes à celles - ci qui précè-
dent, & qui s'entendent inconteftablement
de Jefus-Chrift. O Dieu , ton trône efi à toujours >
Ils entÆdent du renouvellement du monde ,
qui doit fe faire par le Fils de Dieu au der-
nier jour , ces paroles , tu les plieras comme un
rouleau. Ils feront changer. ,, Il faut donc qu’ils
féparent ces dernieres paroles de celles-ci ,
de Jefus - Chrifî. i9j
Qui ont précédé , tu as fondé la, terre , & ies
Cieux font l'ouvrage de tes mains. C'eft aufli
ce qu’ils font ordinairement. Mais quoi î
dans ce difcours , Et toi , Seigneur , tu as fon-
dé la terre , & les deux font l'ouvrage de tes
mains, ils périront , mais toi tu es permanent
& ils s'envieilinont tous comme un vêtement *
& tu les enveloperas comme un habit , & ils Ce.
vont changez-, mais toi tu es le même -, & tes
^ années ne défaudront point -, on veut que je fois
obligé de deviner contre toutes îes relies
du langage , contre l'impreÆon naturelle
des paroles , & la fuite du dilcours , en
dépit du fens commun , que je fois s dis je
Obligé de deviner qu'il y a là deux perlon^
nés dont on parle ,- & & que la perfonne de
laquelle on dit , tu as fondé la terre , & /«
deux font l'ouvrage de tes mains , n'eft pas
la même dont il eft dit immédiatement:
après , tu es permanent , tu les enveloperas , &c
Nos adverfaires font profeffion de n'écouter
que leur raifon , loriqu'ils difputent contre
bous : mais ici nous ne voulons que nos yeux
pour difputer contr'eux.
CHAPITRE III,
Suite de la même preuve »
LE troiféme oracle que nous raporterons' »
eft celui qui eft concenu au chapitre 6V
des Révélations du Prophète Haïe, & qui
eft apliqué à Jefus-Chrift au chapitre i. de
l'Evangile félon faint Jean. I.'Evangelifte
raportant l'incrédulité des Juifs > parle ainft:
Et bien qu h a été fait tant de fignes devant eux-, a
ils ns crurent point en lui -, afin que la. parole M-
UL,
2,&>. Traité de la Divinité
faie le Prophète fût accomplie , laquelle dit , S eh
gneur , qui a crû à noire parole , eu à qui fr-
été révélé le bras du Seigneur ? C'efi pourquoi
ils ne pouvoient croire , à caufe que tlereckef ifa'ie
dit , il a aveuglé leurs yeux , & a endurci leur
cœur , afin qu'ils ne voyent des yeux , & n'en-
tendent du cœur , ne [oient convertis , & que
je ne les guerijfe. ifaïe dit ces chofes , quand il
vit fa gloire , & qu'il parla de lui j toutefois
plufieurs des principaux mémts crûrent en lui
mais ils ne le csnfeffoicnt point et caufe des Phari-
fiens 9. de peur qu'ils ne fuffent jetiez. hors de. la-
Synagogue.
Ce paffage nous donne Heu de faire un*
argument invincible pour la Divinité de nô-
tre Seigneur Jefus-ChrilL Car deux chofes
font certaines. La première eft , que LEvan-
gelifte Saint jean aplique à Jefus - Chrill
cette magnifique aparition de la gloire de
Dieu, qui fe lie au Chapitres, des Révéla-
tions du Prophète Ifaïe. La fécondé eft ,
«que c’eft la gloire du Dieu fouverain qui
eft décrite dans cet oracle du Prophète. Il
nefautqd’en marquer tous les traits pour
demeurer d’accord de cette dernier e vérité.
Van auquel le T&i Oùas mourut , dit le Pro-
phète , je vis le Seigneur affis fur un trône haut
& élevé , & les pans de fa robe remploient le
temple. Les Séraphins fe tenoient au- défi* s de lui }.
& chacun d'eux avoit fix ailes , de deux ils cou-,
vroient leur face , & de deux ils couvroient -
kurs pieds . & de deux ils voloient . Et ils cri-,
aient i'urfiù l'autre <& di [oient , Saint , Saint *
Saint eft le Seigneur , l' Eternel- des armées r toute
la terre efi pleine de fa gloire &C. Alors je dis ,
malheur fur moi , car c'efi fait de moi , parce que
jet fiitS: m homme fi ml lé, des lèvres , & je. de*-
de Jefm - Chrift'. zt’p
meure au milieu d’un peuple qui a ies lèvres
foiidlées , &c.
Il me Tenable qu'il ne faut pas faire de
grands efforts de pénétration pour voir
ces deux veritez. la première eft , que c’eft
la gloire du Dieu fouverain , que décrit le
Prophète Ifaïe ; la fécondé , que c’eft la
gloire de Jefus Chrift, que ce Prophète a vû,
fuivant Implication que l’Evangile fait de cet
oracle.
Que ce foit la gloire de l’Etre fouverain
dont le Prophète Ifaïe fait la defcription ,
cela paroît par tous les traits de cette def-
cription même. Il n'y a que le Dieu fouve-
rain dont la Majefté foit il grande , que les
Séraphins fe couvrent de leurs ailes devant
lui. Il n’y a que le Dieu fouverain que les
Séraphins celebrent en difant. Saint , Saint *
Saint , eft l’ Eternel , le Dieu des armées. Il n’y
a que le Dieu fouverain dont la prefence
foit fi redoutable, qu’elle puilfe obliger Je
Prophète de s’écrier , malheur fur moi , car
c’eft fait de moi ,, parce que je fuis un homme fouil-
lé des lèvres , &c. toutefois mes yeux ont vû le
Seigneur , ï Eternel des armées.
Que l’Evangeiifte fafte implication de cet
oracle à Jefus- Chrift , cela eft plus clair en-
core. Car c’eft de Jefus - Chrift qu’il avoir
parlé dans les verfets précédens 5 c’eft de
Jefus - Chrift qu’il parle dans les verfets-
qui fuivent. Il en a parlé dans les verfets
précédens Jorfqu’il dit, Et bien au il eût
fait tant de fignes devant eux , ils m crûrent
point en lui afin que la parole d’ ifaïe fût accom-
plie , &c. Il en parle dans les verfets qui fuir
vent, en ces termes, toutefois plnfteurs des-
principaux facrificateurs memes crûrent en lui , &C„.
€e, qui ne nous peimet point de douter quet
iji
2.84 Tra'ié dè la Divinité
xe ne foit-auffi de lu* que l'Evangelifte parle
lors qu'il dit , ifaie dsi ces chefs , loifqu'd vit
fit gloire , & qx' il parla dé lai.
Il n'eft rien de fi facile que de tirer la
conféquence de tout cela. Haïe a vu la gioh
re de l'Etre fou verain Haïe voyoitdansce
même endroit la gloire de Jefus-Chcift. Il
s'enfuit donc que J C. n'eft pas different de
l'Etre fouverain.
Tout cela eft clair ; mais que ne peut
point la fubtilité , lors qu'elle a entrepris
Il'obfcurcir les véritez les plus évidentes ?
Elle dit trois chofes qui font également
infoûtenables. Premièrement , elle prétend
que le pronom lui ne fe raporte point à
Jefus-Chrirt , mais à Dieu. En fécond lieu ,
eile raporte ces paroles de l'Evangelifte :
jfaïe dit as chofes , quand il vit fa gloire , non
aux paroles qui précèdent immédiatement »
mais à celles ci qui font un peu éloignées',
qui a crû à nôtre parole , ou a qui à été révélé
ie bras de l'Zternel ? Et enfin elle foûtient que
le Prophète Ifaïe en écrivant la gloire de
Dieu, a décrit aulfi la gloire de J. C. par-
ce que la gloire de Jefus-Chrifi ell contenue
dans la gloire de Dieu.
Toutes ces palliations font très violentes ,
& il y a bien de l'aveuglement à ne pas
s’en apercevoir. Qui croira que s'agiifant
dans tout le Chapitre douzième de l'Evan-
gile félon Saint Jean , de Jefus - Chrilt , &
point du tout de Dieu fon Pete , c'elt au
Pere » T^noa pas à Jefus Chrift fan Fils ,
que ces paroles doivent avoir relation ,
jfaie dit ces chofes quand il vit fa gloire , &
qu'il parla de lui ? Qui ne voit que ces der-
rières paroles doivent être priles dans le
fens que celles.- ci qui fuiveus immé*-
de Jefns-Ckrift. zg f
diatement } toutefois plufieurs des principaux
mêmes crûrent en lui ? &C. De forte que s i-
gilfonc inconteftablement de Jefus - Chrift
dans ce dernier verfet , c'eft de Jefus-Chrift
qifn s'agit dans celui qui précédé, ifaïe
dit ces chofes , quand il vit fa gloire , ^ qu'il
parla de lui. Cette derniere expreffion devroiî
bien ouvrir les yeux à nos adverfaires. Car
le Prophète parle du Dieu fouverain en tou-
tes fortes d'occafions ; les Evangeliltes l'ont
f$û j Saint Jean n'a pû l’ignorer, iftie dit en
ebofs quand il paria de Dieu. U les dit donc
pendant toute fa vie 3 il les dit continuelle-
ment , il les dit dans toutes les pages de fes
Prophéties.
C'eft ici , dit-on > une parenthefe. Mais
qui vous l'a dit > Meilleurs , que c'eft une
parenthefe? N'y a-t-il qu'à faire des fupo-
iitions fans preuve ? Mais quand c'en feroit
une , cela n'empêcheroit pas que ce lui ne
fe raportât à Jefus Ghrift , puilque dans les
verfeis qui précèdent & dans ceux qui fui-
vent , l'Evangile parle de Jefus Chrift 5 &
ne parie que de Jefus-Chrift.
On veut en fécond lieu, que ces paroles
de l'Evangile , ifaïe dît ces chofes , quand il
* vit fa gloire , qu'il parla de lui , fe rajor-
tent non aux paroles qui precedent immé-
diatement j mais à cet autre oracle qui a été
raporté 3 Seigneur , qui a crû à notre parole , ou
k qui a été révélé le bras de l'Ettrvel ? &C..
Mais outre que c’eft faire des fÿjofkions
fans preuve. & fans fondement , "mmént
peut on dire qu'Ifaie a vu la gloire du Sei-
gneur dans la Prophétie qui commence ainlît
Qui a crû à notre parole , ou a qui a été réuéli
le bras de l' Eternel ; puifque ce Chapitre n'eft.
qu’une continuelle dqfcripriou de l^ajfe
Traité de la Divinité
ment de nôtre Sauveur, qui nous eft repre-
fente par ces caractères de fes fouffrances Y-
I. Par la bafleffe de fon origine, il fort
comme une racine d'une terre quia foif. II. Par
l'oprobre qui raccompagne. Q » fe cache de
lui comme d‘ un Lépreux. 111. Par les infirmi-
tez & les afflictions qu'il endure. Il a porté
nos langueurs , & il a charge nos maladies. IV.
Par fa patience à foufFrir fans murmure. Il
n a point ouvert fa bouche , mais il a été mené
comme un agneau a la boucherie , & comme une
brebis muette devant celui qui la tond. V. Par
le bien qui nous revient de fa mort. Car par
fa meurtriffure nous avons guerifon , &C. VI. Par
la circonstance de fa fépulture. Il s'efi trouvé-
avec le riche dans fa mort. VII. Par fa mort.
Or quand il aura mis fon ame en oblation pour le
péché y &c. VIII. Par fon intcreeiflon pour
les pécheurs. D'autant qu’il aura intercédé pour
les tranfgrejfeurs , &c. Il eft vrai qu'il eft dit
qu'il fera profperer le bon plaiflr du Sei-
gneur, & prolongera fes jours : mais cette
p rom elfe eft tellement cachée dans ces trif-
tes images de fon abaiffement , quec'eften
quelque forte fe joiier des chofes faintes , que
de dire que c’eft ici la vifion de la gloire de
Jefus-Chrift.
Si l'Evangelifte difoit Amplement , lfaïe
dit ces chofes , quand il parla de lut ^ on poUF-
roit croire que par ces chofes il entendroit ce
premier oracle qui a déjà été cité , Seigneur ,
qui a crdsT notre parole , ou a qui a été révélé le
bras de l'Eternel ? quoique dans ce cas même
il feroit encore beaucoup plus naturel de
raporter ce qu'il dit à ce qui précédé im-
médiatement. Mais il s'exprime autrement :
lfaïe du ces chofes , lor [qu'il vit fa glcire , &■
qu'il parla de lui. Q: lfaïe vit fa gloire ,, ool
de Je fus - Chrifî. 2 $7
<$u moins il raporte qu'il la vit , dans le-
Chapitre 6. & non pas dans le 53. où il ne
voit que Ton abaiffement. C'eft dans le Cha-
pitre 6. de les Révélations , qu'il nous fait
chercher la prophétie que cite nôtre Evange-
lifte j & laquelle évidemment décrit la gloi-
re du Dieu fouverain.
Avec beaucoup moins de raifon encore
nos adverfaires difent - ils pour éluder
cette grande preuve , qu'Ifaïe en voyant
la gloire du Dieu fouverain , a vu la gloire,
de Jefus-Chrift , parce que celle - ci eR con-
tenue dans celle - là. Certainement, s'il eft
permis d'avoir recours à de pareilles dé-
faites, il ti’ell abfolument rien qu'on ne:
puilîe lè^tenir. La gloire de Dieu contient
éminemment non-feulement la gloire de Je--
fus- ChrilVj^fcais encore la gloire de toutes,
les créatures fans exception ; & cela étant ,,
l'Evangelifte auroit pû bous apliqner cet.
oracle , comme il l'apliqüe à Jefus Cnriil ,
en difant , ifaïe dit tes chofes , quand il vit nà*
tre gloire , & qu'il parla de nous. Et qu'on ne.
me dife point que ce feroit une profanation.
Car fi la diftance qui eft entre la gloire de:
Jefus-Chrift , & la gloire du Dieu fouve-
rain, toute infinie qu'elle eft , n'empêche pas
qu'on n'aplique à la gloire de Jefus-Chrift.
ce qui n'avoit été dit que de la gloire du.
Dieu fouverain , la diftance cjui eft entre
la gloire de Jefus-Chrift , & notre gloire ,
n'étant qu’une diftance bornée , ne^ourra.
jamais empêcher qu'un oracle qui reprefente
la gloire de Jefus-Chrift, ne puitfe nous
être àpliqué avec beaucoup de raifon.
Au fond , la gloire de Jefus-Chrift , s'il n^'eft
qu'une fimple créature , ne peur jamais être
lâ. même que celle de Dieu : & la gloire
i$8 Traité de la Divinité
propre & effentielle du vrai Dieu , telle
quTfaïe la décrit par des caraéteres qui ne
conviennent qu'à lui , ne peut jamais être
-celle de Jefus-Chrift ; & j'aimerois autant
dire , que celui qui voit la gloire du Roi ,
voit la gloire d’un Bailli de Viilage , que de
répondre avec nos adverfaires-r qu'l aïe en
voyant la gloire de Dieu , voyoit celle de
Jefus - Chrilt.
Ce palTage eft triomphant contre nos ad-
verfaires. En voici un qui ne i'elt guere
moins.
CHAPITRE IV.
Suite de U même preuve.
C'Eft celui que l'Auteur de l'Epître aux
Hebreux aplique à Jefus-Chrilt en ces
termes : Et encore y quand il introduit fon pre-
tnit r ne au monde > il dit , 'êfue tous Us Anges de
Dieu i' adorent. On convient de part 8c d'au-
tre , que cet Auteur fait à Jefiis- Chriil dans
cet endroit , implication de ces paroles du
Pfeaume 57- verf. 8. Adorez-le , tous les Dieux
ou tous tes Anges , Elohim : car l'expreflian
de l'original, fuivant les Rabins mêmes,
fe prend allez fouvent pour les Anges ; &
l'autorité de l'Ecrivain facré ne nous per-
met point de douter qu'il ne faille la pren-
dre en ce fens dans cet endroit. Or pour
monter la force invincible de la preuve que
nous Tirons de ce paflage , il ne faut que
bien établir ces deux importantes vérités.
La première , c'eft que c'ell du Dieu fouve-
rain , dont parle le Pfalmifte , lorfqu'il dit ,
^Adoren-ie , tous les Dieux ou tous les Anges. La
fçcQüdç 3 que c’eft d.e. Jçfus - Cbrift que ç,?s
jgaiolcs
de Jefus-Chrzft.
paroles ont été dites. Car de- là il paroîtra
que Jefus-Chrift n’eil point effentiellement
different du fouverain bien.
Il ne faut que lire le Pfeaume pour fe
convaincre de la première de ces deux veri-
tez. L’Stewel régné , dit le Pfalmifte , que U
terre s'en égaye , que les ijles s'en réjomjftnt.
Pourquoi la terre & les ifles doivent elles
prendre part à la gloire de ce régné , fi ce
ffeft parce qu’il s'agit du régné de leur Créa-
teur ? D’ailleurs , le grand rom de fehova-,
qui efl: donné jufqu’à fix fois dans cet en-
droit à celui dont le Pfalmille nous décrit le
régné, répété fi fouvent , accompagné de tant
de câraéteres de la gloire de l’Etre fuprême ,
ne pourroir être donné à un autre fans une
impiété manifefie. - Nuée & obfcurité épaijfe font
l’entour de lui. Jufiice & jugement font lu bafe
tlé fon trône. Le feu marche devant lui- , & ent -
brafe fes adverf aires. Les éclairs refplendijfent
dans le monde f & la terre tremble en les voyant.
On ne peut douter que ce ne foient là les ca-
ractères de la préfence de ce Dieu rout - puif-
fant, qui ayant créélaTeire & les Cieuxavec
toutes les créatures vifibles,fe fert aufli d’elles
quand il lui plaît, pour faire paroître faMajefc
te avec éclat. Les montagnes fendent comme de la
cire pour la préfence du Seigneur, pour la préfence du
Seigneur de toute la terre. Le Seigneur de toute
la terre eft réloge & lç titre du Dieu fou-
verain. Voici , dit Jofué , l’arche de l'Alliance
du Seigneur de toute \a terre ira devant vous
au travers du Jordain. Et au Livre Jes Révé-
lations du Prophète Zacharie ; Celant ici les
quatre vents des < teux , qui Joitent , afin qu’ils fe
tiennent devant le seigneur de toute U terre.
Michée , 4. 13. Tu voueras au Seigneur leurs ri-
cheffes , & leur fubfiance au Seigneur de toute U
Tome II 1. B b
1 90 Traité de la Divinité 1
terre. Mais la maniéré dont ce titre lui eft
donné dans l'oracle que nous examinons ,
n'eft pas moins digne de confideration que
le titre même. Car le Pfalmifte voulant at-
tacher nos efprits & les remplir d'une plus
grande admiration pour le Dieu fouverain
dont il parle , il redouble Ton exprefîion ,
& dit encore plus avec une emphafe fingu-
liere : Les montagnes fondent comme de let cire
four la préfence du Seigneur , pour la préfence du
Seigneur de toute la terre. Les Cieux annoncent
fa ‘juftice , & mis- les peuples voyent fa gloire ,
ajoute l’Auteur facré. Les peuples voyent la
gloire du Dieu fouverain , marquée fenfibie-
ment dans toutes les parties de l'Univers..
Les Cieux publient la grandeur & la juftice
du Dieu fouverain , qui les a faits pour la
gloire : c'eft donc du Dieu fouverain qu'il
s’agit en cet endroit. &pe tous ceux qui fer-
vent aux images , & qui fe glorifient aux ido-
les , feient confondus ; C'eft le vrai Dieu , le
Dieu fouverain qui eft opofé aux idoles :
c'eft le Dieu fouverain qui doit être glorifié
par la confuêon des Idolâtres : c'eft donc du
Dieu fouverain dont il s'agit en cet endroit ,
Tu es , Seigneur , élevé par-dejfus la terre , tu es
exalté par-deffus tous les Dieux , &c. L'Ecriture
ne nous permet point de douter que ce ne
foit du vrai Dieu dont il foit parlé dans
cet endroit , puis qu'elle nous aprend, que
Dieu fcul doit être fouverainernent élevé.
Mais fi chacun de ces cara&eces eft capa-
ble de faire connoître que c'eft du vrai Dieu,
du grantr Dieu , du Dieu fouverain , dont il
s'agit dans ce Cantique, certainement l’amas
de tous ces cara&eres forme à cet égard une
démonftration la plus claire 8c la plus évi-
dente qui fût jamais.
de Je fus- Chrîjî.
Il efb du moins certain qu'il eft naturel de
faire la-deflus trois réflexions. La premier©-
eft , que fi nous réfutons de reconnoître le
Dieu fouverain dans ce Cantique , il fau-
dra demeurer d’accord qu’on ne peut le re-
connoître dans aucun oracle , ni dans aucune
Ecriture du vieux Teftament. La raifon en
eft , qu’il fe trouve marqué ici par les mê-
mes traits & les mêmes cara&eres qu’il l’eft
dans toutes les autres parties de cette Ecri-
ture j par fon grand & terrible nom dejfe-
hovn , nom qu’il s’impofa dans une occafion
importante, qu’il fignala par mille prodiges,
qu’il prit pour lui être propre 8c incommu-
nicable 5 & qui eft cara&erifé par les
droits qu’il a fur ce monde , & fur toutes
les créatures qui le eompofent , & par les
marques de fa gloire répandue dans la natu-
re, âdc. La fécondé ert, que tous les hom-
mes qui ont jufqu’ici lu ce facré Cantique ,
8c qui en ont jugé fans préoccupation , ont
crû que ç’eft du Dieu fouverain dont il y
droit parié. La troifiéme eft , que fi c’eft
un autre que le Dieu fouverain, qui a été
décrit par des caraéteres fi elfentiels 8c ü
propres au Dieu fouverain > il n’y eut ja-
mais, je ne dirai pas rien de fi équivoque
&de fi captieux que cette defeription , mais
même rien de fi faux 8c de plus iîlufoire, puis
qu’il eft impoflible qu’elle ait d’autre but que
celùi de nous tromper.
I! eft furprenant après cela , que Socin ofe
apliquer tous c es caraéteres à Jefu^Chrift >
8c à Jefus-Chrift fimple homme par fa na-
ture. Puis , dit - il , qutl eft confiant de l’aveu
de tout le monde , que dans ce Tftaume il y a
•une Prophétie touchant le régné de ’ftfus - Ch^ift ,
pourquoi J efys - Chrtft homme , auquel te été demê
B b ij
T rai té de la 'Divinité
tente puijfance au Ciel & en la Terre , étant con-
sidéré comme entrant dans la pejfejfîon de [on
regm , prédit & décrit prophétiquement , n au-
ra-t-il pu être nommé avec raifon le Seigneur de
toute la terre ? Parce que celui qui eft nom-
mé le Seigneur de toute la terre dans ce
Cantique , eft marqué par tant d'autres ca-
ractères propres au Dieu fouverain , que ce
feroit une extravagance de vouloir le diftin-
guer de lui ; parce que celui qui fait le fa-
jet de ce Cantique 97. eft le même qui fait
la matière des autres , & particulièrement
du Pfeaume précédent ; c'eft celai dont la
gloire nous eft ainfi décrite : Car tous les Vieux
des peuples ne font qu’idoles , mais le Seigneur a
fait les deux. Triomphe & magnificence font
devant lui. Force & excellence font en fn fanc-
tuaire. Donnez au Seigneur gloire , Szc. ^Adorez
le Seigneur en fen fanctuaire. Tremblez devanp
lut y toute la terre. §{ue les deux fe réjoüijfent ,
que la terre s'égaye , que les arbres des forêts
s'écrient de joie devant le Seigneur. Car il vient
juger la terre habitable y &c. Il faudroit être
privé de la Iumierre naturelle , pour ne point
voir que ces deux Pleaumes font- paralelles.
Us parlent tous deux de la gloire de Dieu ,
de la venue, de fon régné. Tous deux ils
élevent le vrai Dieu au - deftus des fauftes
Divinitez. Tous deux ils ordonnent d'ado-
rer le Seigneur , TEcernel , Jehova , & ils
en prennent les motifs des droits qu'il a
fur fes créatures. Et tous deux ils invitent
les créf lires inanimées à fe réjoiiir de la
prefence de Dieu. Or il eft certain que ce
Cantique qui précédé celui que nous exa-
minons , parle du Dieu fouverain comme
tant d'autres conçus à peu près dans les mê-
mes termes, & qu'ainft nous ne fçaurions
de Jefus - Chrifi.
avoir raifonnablement une autre
celui que nous examinons.
j'ai quelque répugnance à prouv
chofes fi évidentes , mais nôtre peine c
la n'eft pas tout-à- fait inutile, ne dut .
fervir qu'à fermer la bouche à des advv
faires dont l'efprit eft très - lubtii. Car, ] ,
vous prie, que leur reite-t-ii a dire , lois
qu'on aura fait voir que c'eft du Dieu lou-
verain que le Pfalmifie a pané dans cet
oracle ?
C'eft du Dieu fôuverain qu'il a été dit ,
que tous les linges L'adorent , ou , ce qui eit la
IXlême chofe , vous , tous les Ançes , adores. - le.
Cette propofition a été prouvée , Ôc elle
eft claire par toutes les circonftances de l'o-
racle.
C'eft de Jefus-Chrift qu'il a été dit , que
tous les Anges l'adorent. C'elt l'Auteur de
l'Epure aux Hebreux qui le dit exprelfémenc,
en lui apliquant cet oracle du Pfèaume y?«
&: nos adversaires n'en fçauroient difeonve-,
nir , puis qu'ils ne nient point la vérité de
cette aplicàtion.
Qu'ils tirent donc eux-mêmes la confé-
quence , & qu'ils reconnoiffent avec nous,
que Jefus-Chrift eft le Dieu fôuverain,
&: qu’il eft décrit dans les anciens oracles
comme l'Etre fuprême.
C'eft en vain que Socin prétend répon-
dre à cette difficulté , en difant que ceux
qui adorent Jefus-Chrift , adorent le Dieu
fôuverain , parce que Jefus- Ch^l repreleme
le Dieu fôuverain d'une façon unguliere &
dans un fens éminent. Car il ne s'agit pas
ici de fçavoir, fi en adorant Jefus-Chrift ,
on adore le Dieu fôuverain, mais il s'agit
de fçavoir , û ce n'eft pas de Jefus - Chriil
B b iij
2 5» 4 Traité de la Divinité
qu’il a été dit , que tous les Anges de Dieu l’a-
dorent .
Si quelqu’un s’obftinoit à foûtenir , que
quiconque aime Ion frere , aime Dieu par
la même raifon , parce qu’il n’aime Ton fre-
re qu’entant qa’il eft l’image de Dieu ; il
ne diroit rien qui ne pût ~ être foutenu 5
mais s’il vouloit pouffer plus loin fon prin-
cipe > & de ce qu’en aimant le prochain ,
nous aimons Dieu en quelque maniéré 3 il
voulut conclure que lorfque le Légiflateur
dit > Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton
cœur , &c. il parle de nôtre prochain , &
non de Dieu uniquement , fa penfée fe-
roit fort extravagante. Ainfi auffi on pour-
roit avoiier,que celui qui adore Jefus-Chrift3
adore le Dieu fouverain en quelque forte ,
fans qu’il fût necelfaire de reconnaître que
celui qui ordonne d’adorer le Dieu fouve-
rain , ordonne d’adorer par cela même Je-
fus-€hrift , n’y ayant aucune conféquenc*
de l’un à l’autre.
Enfin , fi pour éluder la force de la preu-
ve que nous tirons de ce palîage , il fuift-
foit de dire , qu’en adorant Jefus-Chriil on
adore le Dieu fouverain , il s’enfuit que
cet oracle pourrait être attribué à tous les
Rois de la terre. Car n’elfil pas vrai que
les Rois de la terre portent en quelque fens
l’image de Dieu ; que nous les honorons >
parce que nous les confierons comme les
Lieutenaas de Dieu fur la terre s & qu’ainfl
l’on peut d^re fans fe tromper , que qui ho-
nore les Rois , honore la Divinité elle mê-
me ? Cela étant , on peut apliquer aux Rois
du monde l’oracle qui efl contenu au Pfeau-
me^7. comme on l’aplique à Jefus-Chrift.
Cai fo cet oracle convient à Jefus-Chrift ,
de Jefus - Chrift. t$f
quoiqu’il ne s'entende que du Dieu fouve-
rain , parce qu'en adorant Jefus-Chrift on
adore le Dieu fouverain : rien ne nous em-
pêche aufli de dire qu’il convient aux Rois
du monde , parce qu'en honorant les Rois
on honore celui dont ils portent l'image ,
qui eft le Dieu fouverain.
Mais enfin, il ne s'agit pas de fçavoirce
que la fubtilité peut inventer pour éluder
l'évidence de cette preuve ; mais il s'agit
de fçavoir quelle eft l'impreflion naturelle ,
que les paroles de l'Auteur de l'Epître aux
Hebreux, ont du faire fur l'efprit des hom-
mes , & s'ils ont pu Ce difpenfer de les
prendre dans le fens que nous leur donnons,
lors qu’il eft confiant d'un côté que c'elt du
Dieu fouverain qu'il a été dit , que tous les
Anges de Duu l'adorent ; & que de l'autre >
le Saint-Efprit nous aprend , que c’eft à
Jefus - Chrift même qu'il en faut faire l'ap-
plication.
Nous nous contenterons d’avoir examiné
ces oracles dans le détail , 8e nous n'entre-
rons pas dans un examen plus particulier à
cet égard. Nous ne dirons point ici, que
Jefus-Chrift a été nommé dans les anciens
oracles , Emanuel ou Dieu avec nous , ce qui
fait voir qu'il n'eft pas un ftmple homme ;
qu'il avoit été dit de lui , fan&ifiez le Sei-
gneur t l'Eternel des armées , qu'il fcit votre
frayeur Ô* vôtre épouvantement , & d vous fera en
fanftificat'ton , pour pierre d'achopement , & pour
pierre de [caudale aux deux maifos d'ifraël ,
que ton genoüil fe courberoit devant lui ; qu'il
avoit été nommé le premier & le dernier j
qu'il avoit été dit de lui , qu’il envoyeroit fort
Ange ou fon Meftager devant fa face j que
e'elt en parlant de lui que le Pfalmifte s’d*-
• B b iiij
Traité de la Divinité
crie j la tetre efi au Seigneur , & ce qui efi con-
tenu en elle , ou fa plénitude ; que c’eft de lui
que le Pfalmirte dit , étant monté en haut , il
a mené une grande multitude de captifs , & a
dijlribuê des dons aux hommes -, que e’elt de la
venue que le Prophète Ifaïe avoit prophe-
tifé , lorfqu’iî avoit dit , Dieu lui-même vien-
dra & vous fauvera. Alors les yeux des aveu-
gles feront ouverts , les oreilles des fourds fe-
ront débouchées , & dans cet autre endroit *
■pat ce que ton mari c'efi celui qui t'a fait -, L'Eter-
nel des armées efi fon nom , & il fera apelléton
Ifdempteur , le Saint d'ifrael , O* le Dieu de
toute la terre -, & le Prophète Jeremie : C'efi
ici le nom dont on l'apellera , l3 Eternel nôtre juf-
tice ; 8c le Pfalmirte au Pfeaume i. verfet
ji, Baifez le Fils, de peur qu'il ne fe courrouce ,
que vous ne periffie ^ dans vôtre voie , lorf-
qm fa colere s'embrafera tant foit peu . Qh que
bienheureux font ceux qui mettent en lui leur
confiance ! & tant d’autres , dont nous n’en-
treprenons pas même de faire ici l’ énumé-
ration.
Ç HA PI T RE V.
Qu l'on fait voir que les Apôtres n'ont point appli-
qué d fefus - Chrifi les anciens oracles par
fimple allufion ou accommodation.
POur voir de quelle importance eft la preu-
ve que nous tirons de implication que
les A-pôtrÇ.' ont faite des anciens oracles de
l’Ecriture à Jefus-Chrift , il ne faut qu’exa-
miner fi dans tous ces partages que nous
avons marqués ci-dertus, Iedertein du Saint-
Efprit parlant par les Prophètes 3 a été de-
hqus caraéterifer Jefus-Chrilh
de Jefus - Chrift. z 97
Caïfîç'àétélà fon delfein , on doit de-
meurer d'accord que le deflein du Saint - Ef-
prit a été de caraCterifer par avance Jefus*
Chrift par ces titres qui compofent ces pein-
tures , & qu'ainfi il a voulu nous le faire
regarder comme leSeigneur notre Dieu , Jebo-
•vst , notre effroi & notre épouv antemeul , celui
devant lequel tout genovÀl doit fléchir , U Roi de
gloire , le "Dieu des armées , le Créateur du Ciel
& de la terre , &C.
Que fi le Saint - Efprit qui a infpiré tous
ces oracles aux Prophètes , n'a point voulu
nous reprefenter Jefus Chrift , mais feule-
ment le Dieu fouverain , par ces grands ca-
ractères , il s'enfuit que nous devons regar-
der cette aplication que Jes Apôtres font de
ces partages à Jelus-Chrift , comme une ap-
plication arbitraire, & comme un jeu de
leur efprit , ou fi vous voulez , comme une
accommodation de l'Ecriture ancienne à des
évenemens prefens , fondée fur quelque ra-
port qui fe trouve entre l'une & l'autre. Or
bien que cette efpece d'accommodation ne
foit pas fans exemple dans le langage divin
& humain , il eft certain qu'elles n’ont
point de lieu en cette occafion , & qu’elles
ne fervent de rien pour affoiblir nôtre preu-
ve, pour trois raifons.
La première eft , qu'il y a quelques-uns
de. ces palfuges qui conviennent incontefta-
bleinent à Jefiis - Chrift par l'intentioq. de
l'Efprit qui les a infpirez aux Prophètes ,
comme nous l'avons déjà montré’tie quel-
ques-uns dans le détail Or ces paflages fuf-
firont pour démontrer invinciblement , que
Jefus-Chrift a été revêtu des caraCteres pro-
pres de la gloire de Dieu par l’intention dut
Saint-Efpric»
% $2 Traité de la Divinité
La fécondé eft , que le defiein que les A-
pôtres ont eu en citant ces oracles , détruit
la penfée qu'on pourroit avoir, que les apli-
cations qu'ils en font à Jefus - Chrift , ne
foient que des allufions ou des accommoda-
tions. Car fi nous y prenons bien garde 3
nous trouverons que leur defiein à cet égard
fe réduit prefque toujours à quelqu'une de
ces quatre fins. Ils ont defiein de prouver
par les Prophètes la divine vocation de J. C.
ou ils veulent montrer fon excellence par-
defius toutes les créatures , par la maniéré
dont Dieu l'a diftingué des autres dans les
anciens oracles 5 ou ils veulent condamner
l'endurciffement des Juifs , & diminuer le
fcandale que cet endurcifiement donne , en
faifant voir qu'il a été prédit ; ou ils ten-
dent à nous porter à rendre à J. C. les hom-
mages qui lui font dus , en nous faifant voir
que Dieu nous a ordonné de les lui rendre.
Les Apôtres citent ces oracles dans le dek
fein de prouver fa vocation. C'eft dans cette
vûë que Saint Pierre dans le fermon qu’il
fait aux habitans de Jerufalem le jour de la
Pentecôte , cite cette prophétie de Joël : Et
il arrivera aux derniers jours , dit Dieu , que
je répandrai mon Efpril fur toute chair , &c. &
qu'il en fait un peu après Implication à Je-
fus-Chrift, en ces termes : Lui donc ayant été
élevé t C Te. a répandu ce que maintenant vous
voye^& oyez. Je tire de cet exemple une
preuve générale, & je dis que les Apôtres
ayant leCeflein de faire voir la vérité de la
vocation de leur Maître par les anciens ora-
cles de l'Ecriture , il faut qu'ils ayent per-
du le fens, s'ils n'ont pas vû. qu’ils agifibienc
contre leur propre intention , en apliquant à
Jefus-Chrilt des oracles qui expriment la.
de Jefim - Chrifi.
gloire îa plus propre de la Divinité , puis
qu’ils n'ignoroient pas que le grand fcan-
dale des Juifs confiiloit , en ce qu'ils pen-
foient que Jefus-Chrift s'étoit fait égal 8c
lemblable à Dieu 5 8c qu'ainfi tout ce qu'ils
cicpient de l'Ecriture , étoic propre à faire
voir que Jefus- Chrifi: étoit un ufurpateur de
la gloire de la Divinité , plutôt que le vrai
Mefîîe.
La fécondé fin que les Apôtres fe font
propofée , à été d'ôter le fcandale que don-
noit l'endurciffement des Juifs , 8e cela en
montrant que cet endurcilfement avoit été
prédit par les Prophètes. C'eft à peu près
dans cette vûë que l'Evangelifte dit j Ce fi
pourquoi ils ne pouvoient croire , a, caufie que
derechef ifidie dit : il a aveuglé leurs yeux & en-
durci leur cœur , afin quils ne voyent des yeux ,
& qu'ils n’entendent du coeur , & qu'ils ne fit
convertijfent , & que je ne les guérijfe. 1 finie dit
ces chofies , quand il vit fia gloire , qu'il par-
la de lui. Et remarquez que le Prophète vo-
yoit îa gloire du Dieu louverain , comme
cela a été remarqué. Or ce deffein de “mon-
trer que l'endurciffement de ceux qui rejet-
toient le Mefïïe, avoit été prédit, a dû obli-
ger les Apôtres à citer les oracles de l'Ecri-
ture , qui dans la vérité 8c félon la tradi-
tion commune de leurs Do&eurs,regardoient
le temps de leur Meflie , & dévoient s'ap-
pliquer à lui : tant s’en faut qu'ils ayent dû
faire au Mdlie des aplications impies des
çaraéteres qui ne conviennent incor?,lftable-
ment qu'à l'Etre fouverain ; ce qui auroic
jufiifié le procédé des Juifs à leur égard , 8c
rendu leur incrédulité très légitime.
Une troifiéme fin des Apôtres , lors qu'ils
citent l’Ecriture de l’ancien Teftament en
3 oo Traité de la Divinité
faveur pe J. C. c'eft de nous montrer Ton
excellence , & l'avantage qu'il a fur les
Anges , & fur toutes les créatures fans ex-
ception , comme cela paroît par le Chapi-
tre premier de l'Epître aux Hebreux , que
nous avons déjà examiné. Or les allufions ,
les accommodations & les aplications arbi-
traires ne font nullement propre à cet ufa-
ge. Car avec quelle bonne foi l'Auteur de
l'Epître aux Hebreux nous prouvera-t-il que
l'Ecriture de l'ancien Teltament dit des
chofes plus grandes & plus magnifiques de
Jefus Chrill que des Anges , par des paira-
ges où le Saint-Efprit a eu tout aulïi peu en
vûë Jefus - Ghrilt que les Anges ? Certaine-
ment fi ce font-là de fimples accommodations,
il ne faudra qu'avoir un tour d’imagination
un peu different du lien , & apliquer à
quelque Ange ce qu'il aplique à Jefus-Chrift,
pour tirer avec autant de raifon que iui, des
conclufions opofées aux lîennes.
Enfin les Apôtres ont un quatrième deffein
dans cette efpece de citation , qui eft celui
de porter les hommes à l'adoration & aux
autres hommages qui font dûs à Jefus-
Chrift. C'eft dans cette vûë qu'ils citent les
©racles de l'Ecriture , qui tantôt ordonnent
que tous les s>nges l'admirent , &: tantôt décla-
rent que tout genoiiil doit fe fléchir devant lui.
Or il y auroit de l'extravagance à penfer ,
que les Apôtres fondent fur des accommo-
dations & des aplications arbitraires, qui
ne font$,và parler exactement, que les raports
que nôtre imagination trouve entre les an-
ciens oracles & des objets prefens. Que dis-
je ? Les Apôtres fondent là - deffus le culte
de la Religion ou l'adoration de Jefus Chrift,
qui doit être établie fur des préceptes e*»
de Jefus-Chrift. 301
près , ou fur des oracles qui prefcrivent ce
devoir. Les Apôtres feroient aufli infenfez ,
qu’un homme qui prouveroit qu'un fimple
foldat mérite d'être traité de Majefté , & ho-
noré en Monarque & en Conquérant , parce
qu'il trouveroit dans l'hiftoire d'Alexandre
le Grand, quelqu'adtion ou quelques paroles
qui pourraient lui être apliquées par àllufion
ou par jeu d'efprit.
La troifiéme raifon qui nous perfuade que
ces accommodations ne peuvent point être
d'ufage en cette occafion , c’eft qu'elles fe-
roient impies & pleines de blafphême , II
Jefus-Chrift n'étoit pas d'une même eiïence
avec fon Pere. Car lî par refpeét pour Jefusr
Chrift vous n'oferiez apliquer à un autre
homme cet oracle , Voici l'Agneau de Ttieu, qui
ote les pecbez. du monde : le refpeêt que nous
avons pour l'Etre fouverain, doit encore nous
empêcher plus fortement de revêtir Jefus-
Chrift des caraéleres eftentiels de fa gloire.
Car deux chofes font certaines. La premiers
eft , que la difproportion qui eft entre Jefus-
Chrift & le Dieu fouverain , fi le fentimenc
de nos advcrfaires eft véritable , eft infini-
ment plus grande que celle 'qui eft entre Je-
fus-Chrift & un autre hopnme. La fécondé ,
que le caradere qui eft marqué par ces pa-
roles , Voici l'Agneau de Dieu , qui ote les pechez,
du monde , n’eft pas fi propre à Jefus-Chrift ,
que les cara&eres qui font marquez dans les
palTag.es des Prophètes , font propres au
Dieu "fouverain. Jefus-Chrift eftpfcelJement
Y Agneau de Dieu félon nos adverfaires , qu'un
autre que lui pouvoir l'être , fi ç'avoit
été la volonté du Seigneur : mais Dieu eft
tellement Jehova , le D?*u fj~t , le Dieu des ar-
tistes , le Roi de gloire , le Créateur du Ciel &
Jo l Traité de la Divinité
de la terre , &c. qu’aucun ne peut partager
cette gloire avec lui. Si donc on regarde
comme un blafphême Implication qu’on fait
à un autre que Jefus - Chrift , de ces paroles ,
Voici l'Agneau de 7)ieu , &c. combien l’impie-
té feroit-elle plus grande à apliquer à Jefus-
Chrift tous ces grands titres du Dieu très-
Haut ? Car là ce ne feroit qu’un palïage mal
apliqué : & ici nous en voyons plufieurs.
là il s’agiroit d’un caraélere de Jefus-Chrift ,
apliqué à un autre , lequel caraétere eft
propre fans être elfentiel à fa nature : ici il
s’agit de caraéteres propres & efientiels à
la nature de Dieu. Là on préjudicie à la gloi-
re d’une créature aimée de Dieu , & ici on
fait tort à la gloire de Dieu lui-même. Là
tout le danger qu’il y a , c’ell feulement
qu’on ne foit fcandalifé d’une allufion qui a
quelque chofe d’impie : ici il y auroit non-
feulement fcandale , mais féduétion , puis-
que les Apôtres engageroient les hommes
dans cette trille fuperllition qui confondroit
la créature avec le Créateur.
Qu’on s’agite donc tant que l’on voudra ,
qu’on fatTe agir fon efprit &: fon imagina-
tion , qu’on tâche de faire douter de quel-
ques livres de l’Ecriture , qu’on falfe tant
de lpéculation que l’on voudra fur la ma-
niéré dont les Apôtres ont été infpirez ; tout
cela eft inutile , parce que ces deux veritez
demeurent confiantes. La première eft , que
les Apôtres ont apliqué à Jefus - Chrift ,
foit par accommodation , allufion, ou au-
trement , certains palfages des Prophètes,
qui caraélérifent le Dieu fouverain. La fé-
condé , que fi Jefus-Chrift ne participe point
à la gloire de l’MTence divine, &r qu’il ne
foit qu’une créature , à laquelle par confé-
de Jefus-Cbrift. 303
queot tous ces caraéleres ne conviennent
point , il ne faut regarder les Apôtres que
comme des hommes qui engagent les autres
dans l'idolâtrie par des jeux d’efprit tout-à-
fait impies, & par des aplications de l'Ecri-
ture , pleines de blafphême.
Ainfi il nous paroît , que fi le fentiment
de nos adverfaites étoit véritable , ni les
Prophètes n'auroient prédit jufte les évene-
mens , n'i les Apôtres n'auroient entendu les
Prophètes , 8c que par conféquent il n'y au-
roit aucune harmonie entre le Vieux & le
Nouveau Teftament. Cette confidération eft
forte i mais nous allons dire quelque chofe
déplus prelfant.
IV. SECTION.
Où l'on fait voir que Ci Jefus - Chtift
n'eft point Dieu par-defiTus toutes cho-
ies béni éternellement , la Religion
doit être regardée comme une fuperfti-
tion,& comme une comédie 8c un jeu
de théâtre , & qu'elle n'a pas afiTez de
caraéleres pour la difti liguer de la
magie.
CHAPITRE I.
Preuve de cette atfertion à l’égard de U Religion
Mûfaique. 1
POur bien comprendre la vérité de cette
nffernen fi extraordinaire & fi fiurpre-,
nante3 il eft bon de remarquer la maniéré
304 Traité de la Divinité
dont Dieu s'ell manifefté dans le vieux &
dans le nouveau Teftament.
Dans le vieux Teftament , Dieu fe ma-
nifeile à Moïfe fur la montagne d'Horeb en
un builîbn ardent : mais il elt remarquable
que celui qui aparoît à Moïfe , ell apeîlé
l'Ange de TEternel. Et l'Ange Au Seigneur ,
dit l'Hiftorien facré , s'aparut à lui en une fl
me de feu , &c. Alors Moïfe dit , Je me détour-
nerai & verrai cette grande viflon , &C. Et le
Seigneur voyant qu'il fe détournoit p.ur regarder ,
lui cria , Moïfe , Moïfe , &c. Je fuit le Dieu
d’ Abraham , le Dieu d’ifaac , & le "Dieu de
Jacob , &:c. Il n'y a guère de perfonnes qui ne
fçachent toutes les particularitez de cette
grande vifion , & comment .Moïfe contef-
tant contre le Seigneur , parce qu'il refufoit
d'aller vers Pharaon , fous prétexte qu'il
avait la langue empêchée 3 le Seigneur le
reprend de fon aveuglement de çette manié-
ré : Qui efi celui qui a fait le fottrd , ou le muet ,
ou le voyant , ou l'aveugle ? nef ce- pas moi le
Seigneur ? On fcait aulîï que Dieu s'impofe
un nom tout nouveau <k tout extraordinaire
dans cette importante occalion. Car comme
Moïfe lui demande ce qu'il doit dire aux en-
fans d'Ifraël , lors qu'ils lui demanderont ,
Qui éft celui qui t'a envoyé ? le Seigneur lui
dit 5 Th diras aux enfans ü'ifraél : Celui qui fe
nomme , je fuis celui qui fuis , m'a envoyé vers
vous. Et afin qu'ils n'aillent pas s'imaginer
qu'il leur parle d'un Dieu inconnu , il ajoûte.
Tu diraçpainft aux enfans d’ifraél : Le Dieu de
vos "Pires , d’ Abraham , d’ifaac & de Jacob ,
m'a envoyé vers vous. Chacun fçait encore que
celui qui aparoîc à Moïfe dans le buiïïon ,
lui promet de fraper l'Egypte de toutes fes mer-
veilles y & de délivrer les ifraëlïîes par main
, r de Jefa-Chrift. 3o*
forte & par bras étendu. De forte qu'il n'y a
point de doute que celui qui parle à Moïfe
dans le buiftbn , ne foit le même qui tien- '
dra ce langage au peuple d'ifraëi profterné
dans la peine. Je fuis L'Eternel ton Dieu qui
t'ai retiré hors du pais d'Egypte , de la maifon de
fervitude , &c. & par confequent celui - là
même qui donne la Loi au peuple d’ifraëi.
Car voici ce que le Seigneur dit à Moïfe ;
Quand tu feras retourné en Egypte , regarde bien
défaire en la prefence de Tharaon tous les mira -
des que j'ai mis en ta main ; mais il ne laiffera
point aller le peuple , &c.
Celui qui^ fe manifefte à Moïfe , eft , fui-
vant nôtre lyftême , le Seigneur , & l'Ange
du Seigneur , l'Ange du grand Confeil , la
Sageffe éternelle , le Fils de Dieu , Dieu bo-
ni éternellement.
Mais dès que nous abandonnons cette hi-
pothefe j il eft certain que nous ne pouvons
v prefque nous difpenfer de regarder la Reli-
gion Moiaique comme une idolâtrie, comme
une farce deftinée à nous tromper, &m è-
me que nous aurons de la peine à trouver
en elle des cara&eres qui la diftinguent de
la Magie : idées horribles & aftreufes donc
r&i horreur de foiiiller le papier , mais que
le defir de faire paroître une grande vérité
dans tout fon jour, me force d'employer mal-
gré moi.
Celui qui aparoït à Moi fe , eft l’Ange de
FF.ternel. Il ne nous eft pas permis d'en dou-
ter, puifque le texte le dit exp#ffement
6e il n'eft pas poflïble de reconnoîcre ici la.
moindre figure. Car quand par quelque figu-
re l'Ange de Dieu pourroif porter le nom de
Dieu , du moins fbmmes - nous bien affûter
que par aucune figure Dieu le P«e. ne peux
Jme l IL, Cs;
jotf1 Traité de Ta Divinité
être âpeîîé l’Ange du Seigneur.
Cela étant pôle de la forte , nous trouvons
ici une créature qui fe revêt des noms , des
ouvrages , des attributs & de la glaire du
Créateur, d'une forte , qu' il eft impoftible à
l'efprit humain de ne pas la confondre avec
le Dieu fouverain. Car l'Ange du Seigneur fe
nomme ici le Seigneur même ; il dit , qu'il
eft le Dieu d' Abraham , d'ifaac & de Ja-
cob ; & par là il s'attribue les fept noms que
JesHebreux avoient accoutumé de donner à
leur Dieu , jfoit pour le diftinguer des créa-
tures a — feit pour le féparer tfes faux Dieux
des Gentils , foit pour exprimer l'éminence
de fes perfections infinies.
Mais il ne fuffit point de remarquer que
cet Ange prend lui- même les noms de Dieu
il faut confiderer encore qu'il les prend dans
l'occafîon du monde, où il importoit le plus
de ne les prendre pas. Il les prend dans un
tems où il ne peut les prendre fans tromper
celui à qui il fe manifefte, & le tromper
encore pour l’engager dans l'idolâtrie , & le
tromper dans un tems où Moïfe foubaire
de ne l'être pas , où il s'aproche pour voir
■déplus près qui. eft celui qui lui aparoît ,
dans un tems où il lui importe fouveraine-
ment de fçavoir de la part de qui il doit,
parler au peuple d'Ifra'ël , & qui eft celui
qui l'envoyé.-
Ajoutez à cela , que celui qui fe manifefte
à. Moïfe, n'étant point fatisfait des noms que
lè Dieu tfXbraham , &c. a pris pour fe fai-
re counoître aux Patriarches , il s'impofe*
yn nom tout nouveau qu'il déclare devoir
■tere fon nom à jamais-, & fon mémorial de-
génération en génération. Or quand il feroit
mi qu'une, créature pourroiV en quelquu
âi Jefur-Chri/l. foy
©ccafion porter le nom de Dieu,-iFeft cer-
tain qu'aucune créature ne peut s'impofer
un nouveau Nom de Dieu , en fe mettant
ou Te fupofanc en fa place ; & cela d'autant
plus , que Dieu parlant par la bouche des
Prophètes , dit , mon nom eft fehova , c’efi - là
mon nom. Or que lignifient ces paroles ? Elles
nepeuvent pas marquer que le nom de /*-
^Mdkommun au Créateur & à la créa-
ture. Elles lignifient naturellement, que ce
nom eft propre au Dieu fouverain , & con-
facré à cette EÛence adorable } qu’il convient
tellement à Dieu, qu'il ne convient pointa
un autre. Comment donc voyons - nous ici
un Ange qui non-feulement prend ce nom,
mais qui fe l'irnpofe , en fe fupofant le Dieu;
d'Abraham, d'Itaac& de Jacob?
Ce qu'il y a de confiderable , c’eft que1
l'Ange du Seigneur ne prend pas feulement:
ici le nom de Dieu, mais encore il s'attri-
bue fes ouvrages. Car que lignifient ces pa-
roles ? N'eft-ce pas moi qui ai donné la, bouche à-
l'homme qui ai fait le feurd , .ou le muet , ou Lee
voyant > . ou l'aveugle} Ces paroles marquent:
évidemment, que celui qui parle , fe-fupofe-
être le Créateur de toutes chofes.
Le Dieu d'Abraham efi nommé par Meb-
chifedec , le Dieu poffeffeur du Ciel & de la-
Terre. Il elt appeilé . la frayeur d'ifaae. Jacob-
l'apelle le Dieu tout ~ puijfwt. C'ejl celui qui
fait croître & germer les moiffons , &c. L'Ange
du. Seigneur fe donne tous ces titi^s , puis,
qu'il le dit le Dieu d'Abraham, d'“aac & de;
Jacob.
Enfin on ne peut nier qu'il ne:fe revête de"
la gloire de l’Etre fouverain , puis qu'iL
commande à Moïfe de déchauffer les fouHers dee
ftsfieds ) furet que Is liSH oit.il eft , ejl une term
gC- ï’h
Sel Traité de la Divinité
famé ; & qu'après avoir retiré le peupla
hors du païs d'Egypte , le même Ange ( car
nous avons fait voir que c’eft le même ) lui
parle de la forte : Tu n'auras point d'autre
Dieu devant ma face.
Or il femble que cet Efprit veut rendre en
cela les Ifraëiites coupables d'impieté &
d'idolâtrie : d'impieté ; car fi le Dieu fouve-
rain eft encore plus digne de nôtre adora-
tion que cet Ange , comment celui-ci ofe-t-il
dire fi généralement & fans aucune reliric-
tion , Tu ri auras point d'autre Dieu devant ma
face ? d'idolâtrie î car puifque cet Ange , de
quelque cara&ere qu'il foit revêtu , n'eli
pourtant point le Dieu fouverain , comment
oie t' il exiger des hommages qui font les
plus propres au Dieu fouverain? En effet >
îorlque la Loi du Décalogue nous ordonne
de fervir le Seigneur , & de ne fervir que
lui * ou elle entend parler d'une adoration
fuprême , ou d'une adoration fubalterne..
( Nous avons expliqué ailleurs ce qu'il faut
entendre par ces.* deux termes. ) Si la Loi
fie parle que de l'adoration fubalterne ; on
peut dire qu’il n'eft pas même fait mention
de l'adoration fuprême dans la Loi du De.-
calogue. Si la Loi parle de l’adoration fuprê-
jne , comme nos adverfaires le reconnoif-
fent eux- mêmes il s'enfuit que l'Ange du
Seigneur , encore qu'il ne fût pas le Sei-
gneur ou le Dieu fouverain , a demandé
des Ifraëiites une adoration fuprême ,qni
B'eft dûdÊqu’au Dieu très-haut, & que par
conféquent il les a engagez dans l'idolâ-
trie*
Or. cette idolâtrie aura, eu trois cara&eres
ijurprenans. Le premier eft , qu’elle eft itv
de. la part, des Ufaëjjtes, Us. ne fouf
de Jefus - Chrifî. 30*
point coupables , iors qu’ils penfent que
celui qui fe dit le Dieu de leurs Peres , eft:
en effet le Dieu fouverain : & que celui qui
fe vante d'avoir donné la bouche h l'homme , &
d’avoir fait Le fourd & le mu*,t , le voyant &
l’aveugle , étoit le Créateur de toutes chofes ;
ni ils n'ont été coupables de rendre à celui
qu'ils ont regardé comme lp Créateur S c le
Dieu fort , une adoration fuprême.
Le fécond , c’eft qu'elle fera une idolâtrie
d'inllitution divine , s'il m'eft permis de
parler de la forte. Ordinairement l'idolâtrie
&c la fuperftition fortent du fond de nôtre
corruption , & doivent leur naiffance aux
pallions qui nous attachent à la terre : mais
voici une fuperftition ou une idolâtrie qui
naîtra de la révélation celefte , s'il eft vrai,
que la révélation de Moïfe doive être hono-
rée de ce titre. Car c'eft Dieu lufmême qui
envoyé fon Ange , qui le revêt des caraéte-
res les pVis propres & les plus dfentiels de
fa gloire , ou du moins c'eft un Ange qui fe
vante d'être Dieu , & le confond avec lui ;
En effet 5 lorfque cet Ange dit à Moïfe. Je
fuis le Dieu d' Abraham , d'ifaac & de Jacob 3.
ou il a deffèin de paffer pour le Dieu de ces
Patriarches , ou il n’a pas ce deffein. S'il n'a
pas ce deffein , fon difcours depuis le com-
mencement jufqu'à la fin eft extravagant.
Et s'il a ce deffein , c’eft lui qui engage les
enfans d'ifrael dans la fuperftition & dans l'i-
dolatrie.
Le troifiéme caraébere que noM trouve-
rons dans cette idolâtrie , eft qu'elle aura été
néceffaire & inévitable. Car afin que les
ïfraëiites ayent pu s'en deffendre dans cette
occafion , il auroit fallu qu'ils euffent pff
jàQiuer de. l'une,. ou. de i'au;re de. ces den^. v&r-
jro Traité de la Divinité:
ritez : que le Dieu fouverain fe manifëftanr
aux hommes , ne fût pas digne du culte &
de l'adoration qu'il demandoit : ou que ce-
lui qui s'étoit manifefté à Moïfe , & qui fe
manifefteenfuite au peuple en Sina, n’étoitr
point le Dieu fouverain, encore qu'il fût ce-
lui qui fait le fourd & le muet , le voyait & l'a-
veugle.
ïl ne fert de rien de dire ici , que l'Ange
du Seigneur parle en la perfonne de celui
qu’il reprefente , & que c'eft entant qu* Am-
baffadeurdu Dieu très-Haut , qu'il porte les
noms & les titres de Dieu. Car première-
ment, s’il n’eft que l’Ambafladeur du Dieu
fouverain , il a du. le dire à Moïfe , lorfque
celui - ci demande à le connoître , & veut
fçavoir qui eft celui qui l 'envoyé , pour
pouvoir le dire aux enfans d’Ifraël. Il a
donc dû. lui dire , Je fuis le Mcffager ou ï*Am-
bajfadeur du D;eu d' Abraham y d'ifaac & de
Jacob y & non pas , Je fuis le Dieu d' Abraham s.
d'Iftac & de Jacob. En fécond lieu , un Am-
baûadeur n envoyé pas un autre Ambalfa-
deur , comme cet Ange qui délivre les en-
fans d’Ifraël hors du païs d’Egygte, & qui
dit qu’il envoyera fon Ange devant eux s.
& qu’il mettra fon nom en lui , c’eÛ-à-dire ,
fa gloire ; car le nom de Dieu , comme cha-
cun fçait, fe prend pour fa gloire , témoin
cette expreffion de la Priere Dominicale ,
Ton mm foit [cmchfié : & cela vouloit dire ,
qu’il le feroit comme le dépolïtaire de fes
merveilrcs , & l’inftrument de fa puiflance.
Pour un troifiéme , un Ambalïadeur n’im-
pofe point de nouveaux noms à fon Maître ,
& encore en parlant en fa perfonne, & fe
mettant en fa place. En quatrième lieu , un
Ambafladeur pour reprefencer.le Roi,ne peut.
de Jefut-CHrifi. 311
point dire , Vous ne reconnaîtrez, point d'autre
Koi que mot , car dèflors il perd la qualité de
fidèle fujet , & devient l’ennemi de fon Prin-
ce.- Pour un cinquième , un Ambafladeur ne
s’attribue pas le mérite perfonnel du Prince >,
comme la fagefie , Tes lumières , &c. com-
me vous voyez que cet Ange s’attribue les
attributs & les qualitez de Dieu; fa puiiTan-
ce 3 comme lors qu’il trouve mauvais que
Moïfe ne veiiiiie pas obéir à celui qui a don-
né la parole à l’homme : fa juliice ; car
dit- il j je ne tiendrai point pour innocent celui
qui aura pris mon nom en vain \ fa compaflion ,
comme lors qu’il dit , qu'il fait miferi corde
en mille générations à ceux qui le craignent , &
qui gardent [es commandemens. Enfin jamais
Ambafladeur ne s’eA attribué les noms , les.
titres , les ouvrages , les hommages & toute
la gloire de celui qu’il reprefente , fans ref-
triâion ni limitation : fans émouvoir la jz-
loufiedefon Maître, & fe rendre coupable
du crime de leze-Majeflé. Car un Ambafla-
deur efl: apellé à procurer la gloire de fon-.
Maître , & non pas à lui dérober les homma-
ges qui lui apartiennent.
Qu’on cherche tant qu’on voudra des
exemples capables d’autorilèr une pareille
conduite ; j’ofe dire qu’on n’en trouvera
qu’un feul , qui efl: celui du théâtre , où
l’on voit un particulier prendre tous les noms
& tous les titres du Roi qu’il reprefente •
comme il s’en attribue les ouvrages, & en
exige les hommages : mais on fçait que tout
cela ne fe fait que fauflement & par fiélion :
qu’il n’y a là rien de féritux : & que fi ceux,
qui joiient les rôles de théâtre , prétendoient:
(ërieufement à la fidelité & aux hommages -,
<Ù£s. fpe&areurs , ils deyiendtoient dignesjte;
3 1 1 _ Traité de la Divinité
mocquerie, & criminels de leze - Majefté.
Ce feroit un horrible blafphême , que de
concevoir la Religion de Moïfe comme une
fiélion & comme une comédie , ou un An-
ge joüeroit 3 pour ainfi dire , le rôle de l’E-
tre fouverain ; puifque ce feroit faire du
Dieu de vérité le Dieu de I’impoflure. Ce
feroit lui attribuer de fe louer de nôtre cré-
dulité & de nôtre foiblelfe , & en faire une
farce impie qui ne tromperoit pas feule-
ment les hommes , mais encore qui ôteroit
à Dieu l’adoration & les hommages qui lui
îui apartiennent , pour les donner à la créa-
ture à laquelle ils n’apartiennent pas.
Que pourroit faire un Ange de ténèbres »
quiaurcit le deffein de féduire les hommes
en les fouft rayant à robéïffance & au culte
du vrai Dieu , que pourroit - il faire autre
chofe 3 que de fe revêtir des noms , des ti-
tres & des ouvrages de la Divinicé , & de
crier aux Ifraëlites ,Je fuis le Dieu d’ Abraham,
le Dieu d’ifacu , le Dieu de Jacob ?
Il efl i.mpoflible de fupofer que celui qui
parle aux Ifarélites , eft une (impie créature
fans demeurer d’accord qu’une (impie créa-
tures voulu pafjer dans cette occafon pour
le Dieu des He^/eux. Car le moyen de con-
cevoir qu’un Ange qui ne veut point paTër
pour le Dieu d’Ifraei , s’écrie en parlant à
un homme qu’il doit inftruire de ce qu’il ell }
Je fuis le T)ieu cï Abraham ? &rc*
Que Jfï c’eft ici une fimple créature , &
que n&'js ne puifïïons nous empêcher de re-
eonnoître qu’elle veut fe mettre en la place
de Dieu , nous lui attribuons pour cela, mê-
me l’impiété & le deiîêin de nous engager
dans fidolatrie : & fi nous y remarquons
de & miracles >. ces miracles nous.
de Jefm - Chvift. 3 1 ^
font juftement fufpe&s , puifque la Loi eiie-
même nous engage à juger des miracles par
la doctrine j & non pas de la doélrinepar
les miracles. S'il s'élcve entre vous , dit-elle,
quelque Prophète ou Seigneur de fondes , &c. En
un mot , la Religion perd infenfiblement Tes
cara&eres ; & au lieu qu’elle eft un com-
merce avec Dieu , on conçoit l’horrible
foupçon qu’elle n’eft plus qu’un jeu de i’Ef-
prit de ténèbres.
Cette penfée eft afFreufe; mais il n’eft pas
facile de la perdre dans cette première fu-
pofition. Car quels caraéteres trouverez- vous
après cela dans la Religion, qui vous lafaffent
reconnoîcre pour ceîefte Se divine ? Si vous
me parlez de fa fainteté > c’elt ce qui eft le
.plus révoqué en doute. Quelle fainteté trou-
vera-t-on dans une Religion dont les princi-
pes dïèntiels font l’impiété & l’idolâtrie. Si
vous doutez que Dieu a parlé à Moïfe : on
vous montre que ce n’eft point Dieu, mais
un Efprit qui a voulu fe mettre en la place
de Dieu , qui lui eft aparu. Si vous alléguez
tant de merveilles que Dieu a faites par le
mini ftere de Moïfe : on vous répondra que
les Magiciens de Pharaon firent de grands
prodiges ; 8c que tout au plus on ne peut
conclure de cela autre chofe, finon que
l’Efprit qui agilfoit par Moïfe , fut plus fort
que celui qui favorifoit ces Magiciens : les
miracles ne pouvant être bien juftifiez , ni
bien reconnus venir de la puiftance de l’Efi
prit de Dieu , que quand ils fonyiccompa-
gnez de la fainteté ; caraélere qui*ous man-
que , fi l’on fupofe l’impiété & l’idolattie
dans la Religion de Moïfe.
Tome 1 77,
Di
314 Traité de la Divinité
CHAPITRE II.
Suite de la meme preuve.
POur mieux comprendre que cet Ange qui
fe révélé à Moïfe , a entrepris fur les in-
térêts de la gloire du Dieu fouverain , fupofé
que cefoit ici une fimple créature , vous n’a-
vez qu’à remarquer trois chofes confidera-
bles fur ce fujet. La première eft , que le
deffein de Dieu a été d’élever Jefus - Chrift
par-deffus tous les Anges. Car il a été dit
de lui j Que tous les ^Ange si' adorent. Il a obte-
nu un nom plus excellent qu’eux. C’eft la
doélrine de l’Auteur facré. Car auquel des
Anges , dit-il , u-uil dit, Sieds-toi a ma droite
jufqu'à ce que j'aye mis tes ennemis pour le mar-
chepied de tes pieds ?
La fécondé chofe qu’il faut remarquer ,
eft, que Jefus-Chrift, félon nos adverlai-
res , a été élevé par - deffus les Anges , non à
l’égard de fa nature , étant certain que la
nature de l’Ange eft précifément en foi au-
delfus de I’éxceîlence delà nacure humaine j
mais à l’égard de l’office, des charges ou des
dons qu’il a reçus. Car c’eft feulement par
fon office qu’il eft appellé Dieu , s’il faut s’en
raporter à leur fentiment.
Latroifiéme eft , que fi c’eft un Ange qui
aparoît aux Patriarches , à Moïfe , & qui
délivre les Ifraëiites de leur captivité , il faut
demeurer, d’accord que contre le deftein de
Dieu , umftnge a été plus élevé & plus ho-
noré que Jcfus-Chrift.
En effet , Jefus-Chrift , félon nos adverfai-
res , a été nommé Dieu par quelque efpece
4’analogie ; & celui-ci eft appellé le Dieu cTA-
de Je fus - Chrîft. $iç-
braliam , d’Ifaac & de Jacob. Jefus- Chriit ,
félon eux , n'aura été adoré que d’une ado-
ration fubaîterne. Celui - ci fe fait adorer
comme i’Etre fouverain. Tu adoreras le Sei-
gneur ton Dieu, Tu n'auras point d’autres Dieux
devant ma face. Jefus - Chriit fe fera attribué
les ouvrages de Dieu. Cet Ange fe les attri-
buera plus clairement encore, endifant , Qui
efi-ce.qiii a fait le fourd , eu le muet , ou le voyant t
ou l'aveugle ? N'ejl-ce pas moi le Seigneur ? je fuis
V Eternel ton Dieu qui t’ai retiré hors dk pxïs d'E-
gypte , de la maifon de fervitude. I! aura été
nommé d’ailleurs le Dieu pojfeffeur du c<d &
. de la terre , la frdieur d'ifaac , celui qui fait croî-
tre les moijfons , le juge de toute la terre , devant
lequel Abraham n et sir que poudre Ô* que cendre ,
&c. car il paroît que c’eft du même Ange
de i’Ecernel, que toutes ces chofes font
dites.
Que fi cet Ange a pris des noms &r des
titres que nos adverfaires refufent à Jefus-
Chmt lui-même , ils doivent demeurer d’ac-
cord que cet Ange ufurpe la gloire de Dieu ?
8c s’il ufurpe la gloire de Dieu , qu’il ell
l’idole des Ifraëlites , qu’il les engage dans
l’impiété & dans l’idolâtrie. Or fupofé qu’il
les engage dans i’impieré & dans i’idola-
trîe , il paroît inconteftable que la Religion
qu’enfeigne cet Ange , n’a point alfez de ca-
raéteres pour la diftinguer de la Magie. Vous
*y trouvez véritablement des chofes merveil-
ieufes & furnaturelîes , mais vouées trou-
vez opérées par un Efprit qui ufur™la gloi-
re du vrai Dieu , qui même ofe vous pref-
crire de n’avoir point d’autre Dieu devant fa
face : ce qui fut un caractère de J’Efprit des
tenebres : & quelle horrible penfée ! quel
foupçon plein de blafphême & d'extrava-
Dd ij
•gxë 'Traité de la Divinité
gance ne feroit ce point que celuidà ? L’Ef-
prie des ténèbres s’interefie-t-il dans la pieté
& dans la fainteté des hommes , pour leur
donner une Loi fi parfaite & fi pure ? Non
fans doute : & vous pouvez conclure de-là ,
que le principe qui nous conduit à cette
imagination monftrueufe , ne peut être que
très -faux.
CHAPITRE III.
O b Von établit la meme ehofe à l’égard de U Reli-
gion Chrétienne.
AU refie, ce que nous avons dit de l’Ange
qui aparut à Moïfe , nous pourrons le
dire de Jefus- Chrift nôtre Sauveur , fupofé ,
comme on le prétend , qu'ils foient en effet
diftinéfs l’un de l’autre.
Si Jefus - Chrift n’eft pas d’une même ef«
fenceavec fon Perc, nous ne pourrons dou-
ter que Jefus-Chrift n’ait voulu fe mettre
fur le trône de la Divinité , en ufurpant fes
noms , fes titres , fa gloire la plus propre Sc
la plus effentielle : & par conféquent il fau-
dra regarder fa Religion premièrement com-
me une fuperftition détefiable , én fécond
lieu, comme une farce impie, & pour un
troisième , comme un ouvrage de l’Efprit des
tenebres , plutôt que pour un ouvrage du S.
Efprit.
En effet , il eft certain que l’Ecriture du
Nouveafc Teftament attribue à Jefus - Chrift
tous les ouvrages de Dieu ; la création de
toutes chofes , qui avoit toujours caraéberifé
le Dieu d’Ifraël ; la confervation des cho-
fes , qui apartient au Créateur > la Rédemp-
tion du monde, que les Piophetes npor-
de Jef u ■ Chrifi. 317
toient uniquement au Dieu fouverain , &c.
Il efi confiant que cette Ecriture lui attribue
la puifiance de Dieu , l'éternité de Dieu ,
l'nnmenfité de Dieu , la providence de Dieu,
la jufiiee & la mifericorde de Dieu. On voit
que Jefus-Chrift nous efi reprefenté comme
écant un avec Dieu , égal avec Dieu , le mê-
me que Dieu. C'eft une chofe certaine qu'il
efi apellé dans l'Ecriture , le Seigneur » le Sei-
gneur de gloire , Seigneur Dieu , Dieu manifefié en
chair y le grand Dieu & Sauveur , le Dieu fort »
le vrai Dieu , le Très-Haut» Dieu fur toutes chofes
béni éternellement •» & je foûtiens qu'une créa-
ture qui a voulu entreprendre fur la gloire
de la Divinité , en fe revêtant des caraéteres
qui lui font les plus propres , n'a pû agir au-
trement , ni mieux réüfiir dans ce delfein.
Mais afin qu’on ne nous acculé point de faire
ici un entafiément fufped de paflages con-
teftez , il efi bon de ies conuderer un mo-
ment dans le détail.
je dis donc premièrement , que l’Ecritu-
re lui attribue tous les ouvrages de Dieu.
Car pour commencer par celui de la créa-
tion , l'Apôtre Saint Paul pouvoit-il mieux
donner ce cara&ere à Jefus-Chrill que par
ces paroles fi expreffes & fi remarquables ?
Car tn lui ont été créées toutes chofes qui font aux Collejf.
deux , & qui font en la terre » les chofes vifibles 1.
O* invijibles , fit les trônes » ou les dominations ,
OH les principautés , ou les puifjances : toutes
chofes , dis- je , font créées par lui & pour lui. Il
efi avant toutes chofes » & toutes chofes fubfiftent
par lui. Il nefertde rien aux^ociniens de
chicaner ici en changeant le terme de créées
en celui de renouvelles , ou reconciliées. Car
ces dernieres paroles , Toutes chofes font par
lui 0* pour lui. Il efi avant toutes chofes , & tou-
D d iij
3 ï S Traité de la Divinité
tes chofes fubftflcnt par lui , montrent qu'il ne
s'agit point - là d'une création métaphori-
que. D'ailleurs, ce paffage s'explique fufS-
famment par plusieurs autres endroits de
l'Ecriture, qui difent , qu'il y a un Jeul Sei-
gneur par lequel' font toutes chofes j que Jefus-
Chrijl a fait le monde , qu’il a fait les fiécles j
que toutes chofes ont été faites par lui , que
fans lui rien de ce qui a étéfaityn'a été fait , qu’il
a fondé la terre , & que les deux font l'ouvrage
de fes mains , &c. Que iî toutes ces exprefc
fions doivent être tirées hors de leur ufage
naturel & de leur lignification ordinaire ^ on
ne peut fe difpenfer de croire que le Saint-
Efprit a eu deiTein de nbus tromper. Le fé-
cond ouvrage que l'Ecriture attribue à Jefus-
Chrift , c’en la confervation du monde. Un
Auteur lacré dit expreffément, qu'il fondent
toutes chofes par fa parole puiffante. Le troifiéme,
c’eft la rédemption des hommes. Il eft dit *
que Dieu s’efi acquis l'Eglife par fon propre fang ,
&c. Paroles remarquables , qui nous mon-
trent , & que Jefus-Chrift efc Dieu , &r qu'il
nous a rachetez, & qu'il nous a rachetez
en qualité de Dieu : étant tout à-fait aparenc
que l'Apôtre ne joint ici le nom de Dieu
avec ceiui de racheter , que pour nous faire
faire réflexion fur cet ancien oracle , Dieu
luï-méme viendra , (y vous fauvera 5 Ô* alors les
yeux des aveugles feront ouverts , Ô'c. L'Ecri-
ture attribue en quatrième lieu à Jefus-
Chrifl l'ouvrage de la providence , & parti-
culièrement celui de la conduite ordinaire
des fiécles. ^ ) Voici y dit- il , je fuis avec vous
jufqua la confomvtation du fié ch. Et ailleurs.
Là ou il y aura deux ou trots ajfemblez en mon
nom y là je ferai au milieux d'eux : promeiïe
«lue Jefus - Chrift ne pou voit executer entant
d e Jtf us - Chriff. 3 rÿ
qu'homme, mais feulement entant que Dieu;
parce qu'entant qu'homme il elt borné par
les tems & les lieux , au lieu qu'entant que
Dieu il agit indépendamment des uns tk des
autres. Car de dire qu'il fe trouve au milieu
de nous par fon Efprit , cela ne fatisfaic
point. Si cet Efprit que nous recevons, d't
l'Èfprit de Jefus Chrilt , il s'enfuit qu'il ell
Dieu , puis qu'il agit & opéré par- tout :
f c’eft l'Efprit du Dieu fouverain , il faudra
dire que c'eft fon Pere , & non pas lui , qui
fe trouve avec nous. D'ailleurs , quand il fe-
roit vrai de dire que Jefus - Chrilt feroit en
nous par la foi qui elt un don du Saint-Ek
prit, comment feroit-il au milieu de nous?
car cette derniere exprefiîon lignifie quelque
chofe de plus particulier. Enfin Elizée reçue
Une portion de i'efprit d'Eiie , parce qu'il
reçut de Dieu des dons femblables à ceux de
ce premier : cependant or. n'a jamais dît
qu’Elie fût avec les Juifs , ni au milieu dé
leurs affemblées depuis fon Afcénfion dans le
Ciel. Le cinquième ouvrage qui eft mani-
feltement attribué à Jefus - Chrilt , c'elt ce-
lui de nôtre fanétifîcation. C’efl lui qui diffipc
nos erreurs. Il illumine tout homme venant au
monde. Il nous enfeigne , parce que la vérité efl en
lui, La grâce efl donnée a chacun félon la mefure du £,‘ r) >'
den de Chrifl. Notes pommes vivifie f par Chrifl , &
fauve z par fa grâce : 3c cependant la fanélifica- , *
tion elt un ouvrage tout divin. Car c'efi Dieu e"' 3*
qui produit en nous avec efficace le vouloir , le
faire félon fon bon plaiftr. En fixiéme lieu *
l'Ecriture attribue à Jefus-Chrilt® glorifica-
tion des fidèles. "Pour ce que tu as gardé la pa-
ra e de ma patience , dit le Sauveur dans l'A-
pocalypfe , je te garderai aufjï de L'heure de la
tentation qui doit fur venir au monde tmiverfef
D d iiij
Traité de la Divinité
Qui vaincra , je le ferai être une colornne au tem-
fie , &C. Qui vaincra , fera vêtu de vêtemens
blancs , <& je n'effacerai point fon nom du livre de
vie , &c. Qui vaincra, je le ferai feoir avec moi
fur mon trône , 8cc.
On peut dire fans fe tromper en fécond
lieu , que l'Ecriture attribue à Jefus- Chrift
toutes les vertus de Dieu : la puiiTance de
D ieu , puifque c'eft par la parole pui (faute de
Jefus - Chrift que toutes chofcs fubfi fient : la con-
noilfance de Dieu , puis qu'il eft dit de
Jefus-Chrift , quil fonde les cœurs & les reins ,
& que S. Pierre lui dit. Seigneur , tu connais
toutes chofes : l'éternité de Dieu , puifqu'il eft
apellé le Pere de l'Eternité l & qu'on lui apli-
que cet oracle qui avoir pour objet le Dieu
Ibuverain : Ils périront , mais tn es permanent-,
{y tes années ne défendront point : i'immenfiié
de Dieu , puis qu'il eft dit de Jefus-Chrift
converfant fur la terre 5 qu’il eft dans le
Ciel : Nul n'eft monté au Ciel , fi ce n’efi telui
qui eft défendu du Ciel $ fcavoir , le Fils de t'hom*
me qui eft au ciel : & que Jefus - Chrift après
fon Afcenfion fe trouve encore au milieu de
nous ; & qu'étant au Ciel où il eft afïis à U
droite de Dieu , il reçoit l’efpric d’Etienne
qui le remet entre fes mains , & lui dit :
Seigneur Jefus , reçois mon efprit : l'invifibilité
de Dieu 5 qui dans le ftile de l'Ecriture, em-
porte quelque choie de très - propre à Dieu ,
puifque Jefus-Chrift eft apellé l'image de Dieu
invifible : l'intelligence de Dieu , puis que
même Jefus - Chrift eft nommé par les Ecri-
vains facrei'^ la fagejfe de Dieu :Ja fidelité &
la vérité de Dieu , puis qu'à cet égard il eft
nommé Y Amen , le Fidele , le Véritable , &
même la Vérité par excellence : la mifericor-
àc de Dieu 3 puis qu'il pardonne les péchez *
,, JeJefa-Chrtf. jti
qu il les blanchit , & nous judifîe par Ton
lang : l’autorité de Dieu , puis que Je fus-
Chriit fait évangelifer aux hommes en fon
nom , & qu’il envoyé fes Difciples baptifer
par toute la terre au nom du Pere , du Fils
& du Saint Efprit î qu’il fait des comraan-
demens aux Efptits immondes, comme étant
Je Maître de la nature , & leur dit : Efprit
Jourd & mue t , je te commande de Jortir hors de
i»i i qu’il donne pouvoir aux autres de faire
des miracles en fon nom ; & qu’on voit les
boiteux fe lever , &• marcher au nom de
Jefus-Chrid, comme les Prophètes faifoient
des miracles au nom de Dieu : la juftice de
Dieu j puifque c’ell de Jefus - Chrift que
Jean-Baptide dit , II a Ça pale en (a main ,&
nettoiera fon aire , Ô* ajfetnblera le froment dans
fes greniers : mais U brûlera la paille au feu qui ne
s’éistnt point : la feverité de Dieu envers fes
enfans qu’il châtie & éprouve par divcrfes
affligions que la providence leur envoie *
car jelus-Chrilt dit de lui- même en ce feus j
Jersprens & chatte tous ceux que faims. Jfrcns
.donc zele t & te repens.
CHAPITRE IV.
Suite de la meme preuve.
IL faut reconnoître en troifiéme lieu , que
Jefus-Chrid porte dans l’Ecriture les titres
les plus éminens de la Divinité. Il avoir été
dit de Dieu , Toi feul es le très Haut% Zacha-
rie apelle Jefus Chrift le tres-Haut , devant
la face duquel fon fils devoit marcher. La
Majeté de Dieu étoit marquée dans les an-
ciens oracles par le titre de Roi de gloire »
c’eft à dire , le Saint par excellence > par la.
Tu es
feul
Suint»
Apoc.
15-
lit Traité de IcCpivlnité
bouche des Prophètes : c’efl Papellé trois fois
Suint d’Ifaïe. Jefus-Chrift eft le trois par les
Auteurs facrez, le Suint & le Véritable ■ com-
ïiie il eft nommé le Rédempteur , le Sauveur , le
? rince ou le Roi des Rois , & le Seigneur des Sei-
gneurs , le premier & le dernier , celui o[ui eft vi-
vant aux fiécles des fiécles , &c. qui font tous
les titres de l’Etre fuprême.
Il faut ajouter à cela , que Jefus - Chrift
félon les idées de cette Ecriture, eit un avec
Dieu 3 égal avec Dieu , le même que Dieu,
Un avec Dieu : qar Jefus-Chrift nous le. fait
allez clairement entendre , lors qu’il nous
dit , Moi & le "Pore femmes un. Et il ne faut
pas nous objecter ici , qu’il eft incertain
s’il s’agit en cet endroit d’une unité de na-
ture, ou d’une unité de concorde : ou mê-
me que l’unité de concorde femble avoir
piûtôt lieu ici que l’unité de nature, parce
que Jefus-Chrift nous exhorte ailleurs à être
avec lui , comme il eft un avec fon Pere, de
forte que comme nous ne fommes un
avec Jefus-Chrift que- d’une unité de con-
corde & de confentemem , & point du
tout d’une unité d’eftence , 6c de nature :
nous pouvons conclure que Jefus - Chrift
rfeft point un avec fon Pere d’une unité de
nature , mais d’une unité de concorde.
Cette difficulté n’ôce rien de la force de
nôtre preuve. Car comme lorfque Jefus-
Chrift nous exhorte à être parfaits comme
.nôtre Pere qui eft aux Çieux , eft parlait,
nous n’étendons pas fes paroles à la rigueur,
& ne croyons point que Jefus - Chrift
nous ordonne d’être aufli parfaits que Dieu ,
mais feulement de prendre la fainteté de
Dieu pour le modèle de nos aétions , & de
l’imiter autant que cela fe peut , 3c que
de Jefu? - Chrift. 323
nous en fommes capables : ainfi, lorfque Jc-
lus-Chrill nous ordonne d'être un avec lui,
comme il eli un avec Ton Pere , il ne pré-
tend pas nous dire que nôtre communion
avec lui doit être auffi forte & de ia même
nature que fon unité avec fon Pere ; car cela
n'elt point polïible , & la penfée en feroit
extravagante : il veut dire feulement , que
fon unité avec le Pere doit être comme le
modèle de la communion que nous devons
avoir avec lui , mais un modèle d’indemni-
té , s'il eft permis de parler de la forte. Au
refte , quel que foit le fens de ces paroles ,
Soyez, un comme moi & le Pere femmes un , il
cil toûjours raifonnable de penfer , que lors
qu'en S. Jean ch. 10. Jefus-Chrifi: dit , Moi &
le Pere fommes un , il l'entend d'une unité
d'elîence ou de nature. Car ayant protefré
dans les verfets précédées , que fs brebis ne
périront j ornais , 8c que nul ne les ravira de
fa main , il ajpûte , Moi (y le Pere fommes -un,
pour confirmer cette penfée : c'ellà-dire évi-
demment, Nous fommes un d'une unité de p:if-
fance. Or oui dit que deux font un d'une
unité de puiffanee , dit auffi par necefficé
qu’ils font un d'une unité d’efifence 8c de na-
ture. Un homme ordinaire peut être avec
lin Dieu d'une unité de çonfentement ; ii n'a
qu'à fe foumettre aux ordres de fa providen-
ce : mais il ne fera point pour cela en état
ni en droit de dire , Ceux-ci ou ceux-là ne pé-
rit ont jamais. Nul ne me les ravira de ma main.
Car moi le Pere fommei un. Ce langajP feroit
infenfé , parce qu'il lignifie naturellement
une unité d'elfence & de vertu, qui ne con-
vient en aucune forte à cet homme donc
nous parlons. Mais ce qui nous ôte toute
forte de doute fur ce fujec , eil que cettê
314 Traité de la Divinité
expreÆîon eft foûtenue par mille autres ex-
pie Étions qui l’expliquent.
Je mets en ce rang l’égalité avec Dieu,
que l’Ecriture attribué à jefus - Chrilt. Je
veux que dans ces paroles , Il n’a point réputé
à rapine d’ être égal à Di eu , cette expreffion ,
il n'a point réputé à rapine , foie obfcure ou é-
quivoque : il eft toûjours vrai que l’Ecriture
attribué à Jefus- Chrift une efpece d’égalité
avec fon Pere , & quelle que foit cette éga-
lité , elle nous montre invinciblement que
Jefus- Chrift eft un avec fon Pere , non Am-
plement d’une unité de confentement j car
pour être un avec Dieu de cette efpece d’u-
nité , il n’eft pas néceftaire d’être égal à lui;
mais d’une unité d’eflence ou de nature ,
car autrement l’oracle de Dieu parlant par
les Prophètes, fubfifte toûjours, Qui cft fem-
hlable à mot ? Tout ce qu’on dit fur ce fu-
jet pour prévenir cette preuve ne fert de
rien. On dit que c’eft-là une égalité figurée
Ôz hyperbolique. Mais a-t-on bien remar-
qué , qu’encore que les Ecrivains facrez em-
ployait quelquefois l’hyperbole , ce n’eft:
jamais lors que cette figure peut intereffer la
gloire de Dieu , en faifant un indigne para-
îelle du Créateur avec la créature? Quel-
ques-uns ont dit que J. C. écoit égal avec
Dieu, parce que Dieu le Pere i’avoit élevé
jufqu’à fon égalité. Kîaison ne fixait ce qu’on
die quand on parle de la forte. U implique
contradi&ion que Dieu élève quelqu’un à
fon ég(Jité , parce qu’il ne peut élever quel-
qu’un/‘fans qu’il lui foit fuperieur , & que
d’ailleurs , la gloire que le Dieu fouverain a
d’être ce Dieu fouverain , eft incommu-
nicable à quiconque n’eft point d’une mê-
me effence avec lui. Au refte il eft extrême-
ment important de remarquer , que ces
de Jefus - Chrift. 3 1 y
idées , un avec Die» , égal avec Dieu y être le
propre Fils de Dieu , & être Dieu , font à peu
près les mêmes dans le ftile de l’Ecriture ,
& c'eft pourquoi rien ne nous empêche de
les expliquer les unes pour les autres. Car
quand jefus- Chrift dit devant les Juifs , que
lut & le pert font un , les Juifs prennent des
pierres , & veulent le lapider. Et lorfque
le Sauveur du monde leur demande la caule
de ce mauvais traitement , ils répondent ,
Nous ne te lapidons point pour quelque bonne œu-
vre. , mais parceque toi étant homme , tu te fais
Dieu. Vous voyez bien qu'ils prennent pour
Une même chofe , être un avec le Vers , 3c
être Dieu. Il eft bon aufti de remarquer ,
qu'ils n'accufent point Jefus-Chrift de fe di-
re le Fils de Dieu dans un fens figuré. Ils
n'auroient pas tant faic de bruit, s'il ne fe fût
agi que d'un homme qui fe difoit Fils de
Dieu par métaphore & par adoption. Car
iis prétendoienc i’ctre eux-mêmes dans ce
fens, Nous avens , difent-ils , unpere qu't e fi
Dieu. Ils enten doienc fans doute tout autre
chofe que cela , lorsqu'ils difoient , Nous
avons une Loi , & félon cette Loi il doit mourir ,
car il s eft fait Püs de Dieu. Ils s’expliquent
aufti , & accufent Jefus Chrift de fe faire
égal & femblable à Dieu. Et en effet , l'i-
dée naturelle de fis propre, de fils unique ,
de fils par nature , emporte une efpece d’éga-
lité qui eft une égalité d'effence & de natu-
re ; & l'on ne peut concevoir que Jefus-
Chrift foit engendré propremen#du Pere
Eternel , fans concevoir que le Pere Eternel
lui communique fa fubftance , comme dans
les générations ordinaires & proprement di-
tes , un pere communique fa vie & fa fubf-
tance à fon liis. Or Dieu communique tou»
Traité de la Divinité
te fa fubftance ou une partie de fa fubftance.
Il ne communique pas à Jefus-Chrift une
partie de fa fubftance , puifque la fubftance
de Dieu eft indivisible. Il faut donc qu'il la
lui communique toute entière , & qu’ainfi le
Fils foit d'une même eiïence oit d'une même
fubftance que le Pcre. On me dira que ces
idées font littérales. J’en conviens , & on ne
difpute pas ici de la chofe en elle-même,
mais de la penfée que pouvoient avoir les
juifs , lorfqu'iîs entendoient Jefus-Chrift
qui fe difoic le propre te le véritable Fils
de Dieu, je dis qu’il ne faut pas s'étonner
que prenant fes paroles dans un fens littéral,
iis crûftent entendre que Jefus - Chrift fe fai-
foit égal&r femblabie à Dieu. Mais ce qui
montre qu'ils ne fe trompoient point dans
la penfée qu'ils avoient en cela , c'eft que
Jefus-Chrift ne fe met point en peine de les
defah.ufer , & l'Evangelifte ne fuplée point
en cela au ftlence de Jefus - Chrift , comme
lorfqu'il dit au fujet du temple , qu'il parloit
du temple de fon corps , & au fujet des Difci-
ples qui croyoient que Jean ne mourreit
pas , trompez par le mauvais fens qu'ils
donnoient aux paroles du Fils de Dieu. L'E-
vangelifte ne dit rien pour nous faire voir
que les Juifs prenoient les paroles de Jefus-
Chrift dans un mauvais fens : Se cependant
ce Silence engageroit dans l'impiété te dans
l'idolâtrie.
Il eft vrai qu'on nous objeCte ici que Je-
fus -ChriCÇ femble répondre à cette ob-
jection, Se lever cette difficulté , lorfqu’il
dit aux Juifs , que puifque leur Loi donnoit
aux hommes le titre de Dieux , ils ne dé-
voient pas être furpris qu'il prît la qualité
de Jefus - Chrifl. 317
de Fils de Dieu , lui que le Pere avoit fanéti-
fié. Ca-r premièrement, nos adverfaires eux-
mêmes font contraints d'avouer que J. C.
ne s'explique pas entièrement par cette ré-
ponfe. Ils .demeurent d'accord que Jefus-
Chrift eft Dieu dans un feus plus éminent
que ceux defquels il a été dit , vous êtes
Dieux , mais vous mourrez comme des hommes :
& û l'on vouloir prouver que Jefus - Chrift
n'eft le Fils de Dieu que dans le même fens
que ceux-là ont été apeilez Dieux , nos
adverfaires s'opoferoient les premiers à cette
concîufion. D’ailleurs il eft bon de îçavoir ,
que Jefus- Chrift répond en trois maniérés à
ceux qui lui parlent. Il répond à leurs paro-
les , à leurs penfées , ou à leurs be-
foins.
Nous en pouvons donner des exemples ti-
rez de la matière dont il s’agit ici. Il répond
à leurs paroles , lorfqu'il fatisfait aux de-
mandes qu'011 lui fait , & qu'il répond, par
exemple , à cette queftion , Es-tu le Fiis de
Vie» ?* Je le fuis. Il répond à leurs penfées ,
comme lorfqu'il répond à celui qui lui avoit
dit Maître qui es bon , &c. Pourquoi m'ap»
pelle-tu bon ? il n‘y a qu’un bon , à ff avoir Dieu.
Car comme Jefus - Chrift fçait ce qui fe
pafte dans le cœur de celui qui l'interroge,
il voit bien que cet homme le prend feule-
ment pour un Rabbin , pour un Doéleur de
la Loi , & c’eft fous cette idée qu'il ne vent
point être traité de bon. Car d’ailleurs étant
connu pour ce qu'il eft , il ne ^ouvera
point mauvais qu’on le traite de bon , puif-
qu'il fe donne lui-même cette qualité , lors
qu'il nous dit : éprenez de moi que je fuis dé-
bonnaire & humble de coeur . dp vous trouverez
du repos dans vos âmes. Enfin il répond aux be-
3 ’ $ Traité de la Divinité
foins de ceux qui lui parlent , lorsque vo-
yant les Juifs qui Taccufoient de blafphême,
parce qu'il s'écoit dit le Fils de Dieu , c'eft-
à-dire^ comme ils l’entendoient , le Fils
propre de Dieu, ou comme ils s'expliquent
eux - mêmes , égal & femblabls k lui , il ne
répond point direérement à leurs paroles ,
ni même à leurs penfées, il ne leur dit point
qu'ils fe trompent dans le fens qu'ils don-
nent à fes paroles ; il ne leur déclare point
s’il eit , ou s’il n’eft pas égal & femblabîe
à Dieu : mais il répond à leurs bcfoins , &
en quelque forte à leur difpofition. Vous htt
fcandalifiz -, veut-il dire , de ce que je me fuis
dit le Fils de Dieu Si c'efl le mot qui 'vous chèque,
vous devi z ff avoir que des fimpUs hcrmr.es font
Konm.ef Diciix dans vôtre Loi. Si c'efl la chofe ,
vous devez cenflderer que cefl moi que le Fers a
fancliflc. Et puts que vous lifez les Prophètes,
vous devez ff avoir qui efl ce Fils que le Tere
fanoHfie. Il y a en ceci un fage ménagement
de Jefus-Chriff , qui fçait bien que fon heu-
re n'elt pas encore venue pour Touffrir la
mort , de qui ne répond point par cette rai-
fon directement aux paroles de fes ennemis
en leur difant , il efl vrai , je fuis femblabie à
Dieu , fçaehant que cette réponfe les auroit
remplis de fureur. Mais que fait-il ? Il voit
qu’ils affeétent de faire paroître du zelc &
de la jaloufie pour la Loi de Moïfe : il les
renvoyé à cette Loi. Ec lors qu'ils difent ,
Nous avons me Loi , & félon cette Loi , cet
homme aflit mourir , parce qu’il s' efl fait Ftls de
Dieu : il répond , Allez confulter vôtre Loi , &
vous ffaurez que celui que le Vere a fanchflé,
mérité d'être apeliê le Fils de Dieu , mieux que.
ceux qui ont été apelltX^Dieux de vôtre Loi.
CHAP.
de Jefus - Chrift. il9
CHAPITRE V.
Où l'on continué de montrer que Jefus-Chrift ïeft
revêtu des carafteres de U gloire du
Dieu fouverttin.
JE ne fçai û on nous permettra ici une
digrefîion : mais elle paroît néceflaire.
On ne peut trouver rien de plus opofé que
Tétât des Juifs qui accufoient Jefus - Chrift
de blafphême , & celui des Juifs qui aplau-
dilfoient à Herodc en lui difant , veix de
CDïtu , non point d'homme. Cela étant , il
faut de neceflïté, quand on juftifie les uns ,
^condamner les autres. Les premiers ne veu-
lent point que Jefus - Chrift fe faftfe Dieu ,
parce qu'il eft homme. Les autres ne veu-
lent point qu’Hercde parle comme un hom-
me , ils lui attribuent une voix de Dieu. Si
le Ciel condamne Tim pieté de ceux-ci, juf-
qu’à punir exemplairement Herode pour
n'avoir point rejetté leurs aplaudiftemens
pleins de blafphêmes , il femble qu'il doit
necelfairement aprouver le langage que ceux-
là tiennent , lorfqu’ils ne peuvent fouffrir
que Jefus-Chrift étant homme , il fe fafte
égal & femblable à Dieu ; & s'ils fe trom-
pent en prenant fes paroles dans un mauvais
fens , Jefüs - Chrift doit les redrdïèr 3 en.
leur donnant l'explication véritable des ter-
mes dont il fe fert. Que fi Jefus -Chrift ne
veut point les redrelfer à eau fe “'eux-mê-
mes , du moins l'a-t'il dû faire pour l'a-
mour de nous , & pour ne laiifer point à
ceux qui liront fon Evangile , cette opinion*
impie, qu'il s’égaloic au Dieu fouverain. Et
s'il n'a pas voulu s'expliquer plus dairo
Hsm HL Es:
35Ô • Traité de la Divinité
mentj Tes Difciplesont dû marquer nette-
ment le fens de Tes paroles , lorfqu'ils les
ont raportées.
Mais tant s'en faut que cela foit 5 les Dif-
ciples du Seigneur , qui fçavoient ces chofes ,
puifque c'eft d'eux-que nous les ayons apri-
îes , &c qui n'ignorent point que Jefus-Chrift
a été condamné , accufé d'avoir voulu abo-
lir la Loi de Moïfe, & d'avoir blafphemé
contre la Majefté fouveraine de Dieu , en fe
faifant égal & fembiable à Dieu , le jufti-
fient au premier égard , & ne nous lailTent
aucun doute làdefifus, en nous marquant
diftin&ement en quel fens Jcfus- Chrift a
aboli la Loi ,- & en quel fens il l'a accom-
plie. Mais pour le dernier , non - feulement
ils ne le jullifîent point du crime d'impieté ,
mais il femble qu'ils n'écrivent en fuite que
pour confirmer cette accufatron. Car fçachant
ce qui fe palfe ils lui donnent après fa re-
forre&ion des titres qu'il n'a jamais pris pen-
dant fa vie. Weft -ce pas en effet autorifer
je reproche des Juifs , que de prononcer
comme fait Saint Paul , que Jefus Ckrifi n'n
point réfuté a rapint d’être égal à fon Pere !
Ce qu'il y a de furprenant, c'efi: qu'à
l'égalité avec Dieu ils ajoûtent l'indemnité
avec Dieu , s'il eft permis de parler ainfi ».
en difant de Jefus - Chrill tant de chofes
qui n'avoient été dites que du Dieu fouve-
verain , & qui ne peuvent être apiiquées
à. aucun sptre , fans autant d'extravagance
que d'impiété , comme cela a -été déjà re-
marqué.
Mais afin^ que nous n'en publions point
douter , il faut remarquer que les Apôtres
le nomment Dieu , après tant de raifons in-
vincibles de s'abllenir de l’apeller ainfi. F»
uU. y dit Saine Jean y nous avons. cornu la cka?
ue j vj us - K^nrij?
rhè de Dieu ; c’eft qu'il a mis fcn ame pour
nous. Le nom de Dieu ne fuffifoit point , il
a fallu le relever par des épithetes , qui ne
conviennent qu’au Dieu fouverain.Il elldonc
apellé le vrai Dieu le grand Dieu , le Très-
Haut , Dieu fur toutes cbofes , le Seigneur ( c’ejfè
l’expreffion par laquelle les Septante rendent
les plus auguftes noms de Dieu ) le Seigneur
de gloire nôtre Seigneur & nôtre Dieu le Sei-
gneur le Dieu des ifraelites , le Roi des Rois y
& le Seigneur des Seigneurs , celui qui et oit
qui efi , O1 qui eft à venir. Ht voilà par quels
titres les Apôtres détruifent le foupcon , ou
plûtôt l’accufation formelle Se folemnelle
drelfée contre lui à la face de tout l’Univers*
d’avoir voulu s’égaler au Dieu fouverain.
Pour le nom de Seigneur , on convient
qu’on le donne à Jcfus-Chrift , & on de-
meure d’accord qu’il n’y a que Dieu le Pe-
re qui le porte avec lui dans le ftile des
Ecrivains facrez. Ainfi voilà inconteftabie-
ment un nom qui n’étoic donné qu’à l’Etre
fouverain , donné à J. C. Je dis Seigneur , fans
rien ajouter , ce qui fîgnide le Seigneur par
excellence.
ûMon Seigneur & me » Dieu , eft un titre que
Thomas lui donne aptes fa refurre&ion *
&il ne faut point dire avec nos adverfai-
’res , que lors que Thomas parle ainfi, il
s’adreffe au Pere Eternel par une efpece d’a-
pofirophe. On voit par l’Evangile , qu’il par-
le à Jefus-ChrifL Car le texte pod£ ces pro-
pres mots : Il répondit & lui dit* Mon. Sei-
gneur & mon Dieu-, & le pronom que nous
traduifons par lui , fe raporte fans difficul-
té à Jefus-Chrift qui lui avait parlé , . Se à
qui Thomas répondit.
Le Seigneur, de gloire, peut être confideté çctSr*
£■* *i
3$ï Traité de la 'Divinité
me une expreffion. paralelle à celle - là. Le
R»i de gloire, eft jdans le ftile des Prophètes
un titre apartenant au Dieu fouverain. Ls
Seigneur de gloire , & le Roi de gloire , ne font
que la même exprdüon. Cependant c'elt par
ce titre que les Apôtres cara&erifent Jefus-
Chrift. S’ils Veuffent connu , ils n'eujfent jamais
I. Or. crucifié le Seigneur de glaire >, &c. A quoi il faut
a* ajouter 'le titre de Jfoi des Rois , & Seigneur,
des Seigneurs , que Jefus Chrift nous eft re»
prefenté ayant fur fa cuifte. Ce Roi ou ce Sei-
gneur de gloire , c'eft le ires Haut , OU, le Souve
rai» dont parle Zacharie. Tu marcheras devant
la face du Souverain h &; celui devant la face
duquel Jean-Baptiüe a marché , c'eft Jefus^
Chrift.
Cela nous montre aufti que Jefus-Chrift
eft le Dieu des lfraelites dans l'Ecriture. Car
Zacharie continue ainfi fa prophétie. Ft il
convertira plufteurs des enfant d'ifraë.l au Sri v
gneur leur Dieu , & tl marchera devant lui -
( c’eft-à dire , devant le Seigneur leur Dieu )
en Ïïfprit& en U vertu d'Elte. Celui devant
lequel Jean-Baptifte de voit marcher, n'dt
donc pas feulement apellé le Dieu très -Haut 9
ii eft nommé encore de Seigneur leur D/>« ou
U Dieu des lfraelites. Car c'eft de celui - ci
qu'il s'agilfoit.
Jefus-Chrift eft apellé. le vrai Dieu. Mais,
nous fi avons , dit S. Jean, que le Fils de Dieu
cft- venu > & nous a donne entendement pour con-
naître celui qui eft U véritable : & nous fommes
au veritaftx , a fç avoir , en fin Fils Jefus - Chrift ..
Il eft vrai Dieu & la vie. étemelle. Nous ne ré-
futons point i'interpretation de ceux qui ra~
portent ces paroles ,, Il eft vrai Dieu, au Pe-
ie , non pas au Fils , pareeque nous l'avons
aftèz réfutés en important les paroles du.
texte*
w a '*e JefttCfïnjt.
f II elt nomme le grand Dieu par S. Paul
écrivant à Tire. Car , dit-il , U grâce de D eu
falutaire a tout les hommes efl apparue : nous en-
feignant qu'en renonçant k l’infidelité & aux con~
‘voit i [es mondaines , nous vivions en ce prefent
fiécle fobrement , jugement & religion fanent , at-
tendant l efperahce & l’aparition de la gloire du
grand Dieu & Sauveur Jefus-Chrifi. L'article u*>
<jui clt mis devant le grand Dieu , & qui con- yd'Kw
vient aufli à Sauveur , cft dans l'original une If» %f»-
lïiarque certaine que ces deux termes s’en-
tendent de la même perfonne , & q.ue c'eft
Jefus-Ghrift qui eft apel lé. Sauveur & gra.d
Dieu tout eniemble, Car l'épithete de grand
tombe fur le terme de Sauveur , aulïi bien
que lur celui de Dieu : ce qui fait que Partir
cle Grec ell mis devanK'épichere de grande
& non pas devant celui de Dieu , & qui ré-
pond à une petite objection de Grammaire 5
que nos adverfaires font à cet égard.
Jefus-Chrilt eit apellé Dieu fur toutes chofes
béni éternellement. Car , dit S. Paul , je frnhaU
ter ois, moi - même être feparg de Chrifi pour
mes freres , qui font mes purent félon h chair *
lefquels font l frac lit es , a a f quels efi l’adoption ,
& la gloire , & les alliances 3 & l’ordonnance de
là Loi , & le fervice divin , & les promejfes
defquels font les Peres , & defquels Chrifi efi défi
cendu félon la chair y lequel efi Dieu fur toutes
chofes ■ béni éternellement Al eft aifé de connoî-
trela furieufe paffion qu’on a eue d'éviter la
force de ce pdïage , puifqu'on ^bien ofé
foutenir que ces pa rôles- 3. lequel e* Dieu fur
toutes chofes béni éternellement , fe raportoienC
à Dieu le Pere’, quoiqu’il n'en foit pas même
fait mention dans les verfets précedens , qui
font le commencement de ce Chapitre qui
commence ainfi : Je dis vêtit é en G hrifi.
334 Traité de la Divinité
& qu’il foit évident que Chriff eft le nom
auquel fe raporte le pronom lequel.
CHAPITRE VI.
§}ut la Religion Chrétienne ne peut être diftingliét
de la fuperfiiticn , ni de la fiction , ni même de
la Magie (i Jefus- Chrift n'efl pas Dieu béni
éternellement.
IL n’eft rien de fi aifé après cela que de
jufiifier de la Religion Chrétienne, ce que
nous avons déjà fait voir de la Religion Ju-
daïque : c’eft que fi l’on fup'ofe'Je. principe
de nos adverfaires véritable , elle ne peut
paffer que pour une idolâtrie & pour une
fuperfiition, une ébmedie & une farce def-
tinée à joiter Dieu , & a tromper les hom-
mes ; & un commerce avec quelque elprit
de tenebres, qui aura autorifé l’impiété & le
blafphême : idées extravagantes & pleines
d’horreur.
Je dis que la Religion Chrétienne Jèroit
une véritable idolâtrie. Car en quoi ccnfiite
l’idolâtrie , fi ce n’eft à confondre la créatu-
re avec le Créateur ? Et qu’eft-ce que con-
fondre la créature avec le Créateur , fi ce
n’ eft revêtir celle-là de la gloire la plus pro-
pre & la plus effentielle de celui-ci ?
Herode a été idolâtre pour avoir feule-
ment permis qu’on s’écriât , Voix de Dieu ,
&c. par-un certain emportement d’admira-
tion , qui n’empêchoit pas qu’en effet on ne
le prît bien pour un homme. Ceux qui jet-
toient un grain d’encens devant l’idole
étoient coupables d’idolâtrie , encore qu’ils
le fiffent à regret. On ne ponvoic jurer par
a çctç 4e rjtmpereur > fans eue coupable de
de Je fur - Chrijf. 33 f.
ce même crime , bien qu'aucun ne s'imagi-
nât que l’Empereur fut un Dieu pour cela.
C'auroit été le combie de l'idolâtrie de lui-
donner le nom de Dieu , & de lui déférer des
honneurs divins , comme firent les Romains
en quelques occafîons. D'où vient cela ? C'eit
que l'idolâtrie ne confifte pas feulement à
donner à la créature tout ce qu'on donne au
Créateur , mais fimpîement à lui donner
quelque choie de ce qui eft propre à ce der-
nier. Or ici les Ecrivains facrez n'attribuënt
pas feulement à J.efus-Chrift une partie de
ce qui convient au Dieu iouverain , mais
ils s'accordent à lui attribuer tous les carac-
tères les plus propres & les plus ejfentiels-
de fa gloire la plus incommunicable. Ils lui:
attribuent les ouvrages , les plus grands ou-
vrages de Dieu, fa puififance , fa fageüe
fa bonté , fon éternité , &c, fes titres , fes-
noms , fa gloire ; & quel moyen de con-
fondre mieux la créature avec le Créateur ?■
On ne répondra point, quand en cura-,
qu'encore que les Ecrivains du Nouveau.
Tefcament parlent de Jefus-Chrirt comme
d'une perfonne qui participe en quelque for-
te à la gloire de la Divinité ; il fuffit que
Jefus Chritt nous déclare qu'il eft moindre
que fen Pere , pour ne pouvoir pas etre
raifonnablementaccufé d'avoir voulu fe con-
fondre avec lui. Cela eft entièrement faux..
Un homme qui aime avec excez for & l'ar-
gent , dit pendant toute fa vie , Dieu
eft le fouverain bien , & qu'il vaut mieux,
que les richelfes , fans laifler pour cela de
préférer les richeifes à Dieu , & de devoir
pour cette raifon être apellé idolâtre. Un
homme qui fe feroic adorer en s'attribuant
tous k&nbms & tous les titres de D;eu 3 ns
33^ Traité de la 'Divinité
laifferoit point d’être idolâtre, encore qu’il
reconnût que Dieu ell plus grand que lui.
Ou pour choifîr une comparaifon qui foit
plus de l’ufage ordinaire , un homme qui
s’attribuëroit fans façon tous les ouvrages
du Roi , qui prendroit tous fes titres Se qui
fe diroic d’ailleurs le vrai Roi , le grand Roi,
le Souverain , le Seigneur dans i’£tat> à qui
tout obéît , &c. qui fe feroit traiter de Ma-
jefié, & exigeroit des hommages qu’on n’au-
roit jamais rendus qu’au Monarque , feroit
coupable apurement du crime de leze-Ma.-
jefté , quand bien il lui feroit arrivé de di-
re une fois que le Roi eft plus grand que lui.
Et cela nous conduit à penfer , que dans
cette hypotbefe la Religion ne feroit pas
feulement une idolâtrie , mais une comedie
ou une farce impie, deftinée à jouer Dieu , &
à tromper les hommes. Car en effet , on
peut dire , ( j’ai horreur de ce blafphême )
que Jefus-Chrift paroîtroit dans PÈglife à
peu près comme un comédien fur le théâtre ,
qui prend tous les noms & tous les titres
d’un Monarque , qui s’en attribue les ou-
vrages , & qui en exige les hommages ,
fans pourtant qu’il foit en effet ce qu’il pa-
roît être aux yeux des fpe&aceurs 11 y au-
roit pourtant cette différence entre l’un &
l’autre : c’eft qu’au lieu que quand on joué
les pièces de théâtre pour divertir le public ,
un comédien qui joué ie rôle de Prince &
de Souverain , ne prétend pas que le jeu
devienne une réalité , Di que les fpeétateurs
lui rendent des hommages , après la re-
prefentation , ni même qu’ils loient en effet
perfuadez qu’il eft le Roi. pendant que ta piè-
ce dure ; que s’il le préiendoit, il feroit
14- même digne du dernier fuplice : iqi
3JU
de Jefus - Chrïfl. 337
âü contraire on trouyeroit une efpece de
farce ou de comedie , où un fimple hofn-
me fe diroit Dieu , le vrai Dieu , le grand
Dieu j le Dieu fort , & feroit adoré en
cette qualité , fans Têtre véritablement ,
fans qu'il y eût aucun jeu de la part des
hommes , qui le confondroient férieufement
avec le Créateur , & le diroient égal au Pe-
re > & Dieu fur toutes chofes béni été) nelletne nt ,
étant tous féduits par les Apôtres , qui fe-
roient les premiers auteurs de cette dange-
reufe & criminelle farce.
Il ell certain que la Religion fe change
en comedie dans les hypothefes de nos zd-
verfaires. Vous y trouvez un Dieu repvefen-
tatif, un enfer imaginaires car où eft l'en-
fer , fi les âmes des médians s'anéantifient ,
comme c'efiieur fentiment 5 une fatisfadion
qui n'efi qu’en aparence , un facrifice méta-
phorique j des menaces ilîufoires ? &c.
Mais cette confideration n'efi point de ce
lieu.
Que fi l’on dit ici que les miracles que
Jefus- Chrifi a faits, font des vrais miracles ,
&c non pas des merveilles artificielles, com-
me celles qui accompagnent les reprefenta-
tions de théâtre : on ne nous ôtera cette pre-
mière penfée que pour nous en donner
une beaucoup plus horrible.
En effet , quels font ces miracles qui font
operez par un homme qui auroit entrepris
de fe placer fur le trône de la Divinité ? Si
Jefus - Chrifi efi un impie &r un facrilege ,
comme il Peft fansdoute, s’il ufui^e la gloi-
re de Dieu , on ne trouve plus en lui , ni
humilité , ni juftice , ni véritable charité ,
ni zele , ni pieté. Toutes ces vertus s'effa-
cent & s'éclipfent par cette fupofiiion, &
Tome III, F f
$ Traité de la Divinité.
Ton doit mettre en leur place , l'orgueil ,
l'injuftice , le facrilege , l'impiété , la ré-
duction. Or comme les miracles accompa-
gnez de faintecé , font le câraétere de l'Efprit
de Dieu : les miracles autorifant l'impieté ,
ne peuvent être regardez que comme l'ou-
vrage de l'Efprit des ténèbres.
On dira peut-être ici , que les miracles
de Jefus-Chrift paroifîent divins par leur
propre cara&ere ; parce qu'il paroît qu’ils
font élevez au deftus de la puiffance de tou-
tes les créatures. Mais cela ne fatisfera point,
Jefus-Chrift n’a rien fait de plus grand que
de reiîufciter les morts. Cependant ce mi-
racle féparé de fa fainteté , ne feroit pas ca-
pable de nous perfuader qu'il eût une voca-
tion ctlefte : &: lorfque nous nous fouvenons
que la Pythonifie fait fortir Samuel hors de
fon tombeau , & le fait paroître devant
Saül , par le commerce qu'elle avoit avec
l'Efprit des ténèbres , nous ne croirons pas
que la réfurre&ion d'un mort fufîit pour
nous convaincre par fes propres caraéteres ,
& pour vaincre le fcandale que nous donne-
roit l'impieté d'un homme qui ufurperoit
la gloire de Dieu. Mais ne faliffons pas
davantage le papier de ces fupofitions fi hor-
ribles. Nous en avons aflfez dit , pour faire
voir dans quels effroyables abîmes nous con-
duit le principe rie nos adveriaires : & rien ,
à mon avis , n'eff plus évident déformais ,
que l'étroite & efientielle union qui eft en-
tre h vérité de la Religion Chrétienne, &
la Di vinfei de nôtre Seigneur Jefus-Chrift
c\ d'une même effence avec fon Pere.
C'ett îe grand principe que nous avions det-
fein de prouver. Mais il ne fuffit point d'a-
voir établi la doctrine , il faut répondre
de Jefm-Qhrtfk. 3$j>
aux objedions qu'on fait contr'elle : &■ c'ell
à quoi nous devinons la fixiéme & derniere
Seétion , qui fera un peu plus étendue que
les autres.
VI. SECTION.
Où l'on répond aux principales objec-
tions , ôc où l'on tâche de fe fatis-
faire fur les difHcultez de ce grand
Myftere.
CHAPITRE I.
Régie fond ciment ale dans cette matière.
Après avoir établi les fondemensde la vé-
rité, il nous relie à répondre aux princi-
pales objeétions que nous font nos adverfai-
res fur ce fujet. Ils ont accoutumé de prendre
les rai fons dont ils fe fervent pour combattre
nôtre fentiment , de ces trois foùrces : de
la raifon , de Panalogîe de la Foi & de l'E-
citure, avec un tel ordre, qu'ils font plus
d'état des preuves qu'ils prennent des prin-
cipes de la raifon , que de celles qu’ils pren-
nent de l’Ecriture. Ç'eft ce qu'un de leurs
plus célébrés Docteurs nous dit d’une forte , smaU
qu'il eft impoffible de ne pas comprendre fa cf
penfée. Nous croyons , dit- il , que quand nous
trouverions dans l'Scriture non une fois ou deux ,
tnais très- fouvent & très-clahement énmcé , que
Dieu a été fait homme , il feroit bexuWup meil-
leur , d'autant que c'efi-la une propofttion abfurde ,
entièrement contraire a la droite raifn , Ô' pleine
de blafphême envers Dieu , et’inventer quelque fa -
, fon de parler , qui fît qu'on dût dire cela de pieu ,
Ff ij
-
540 Traité de la Divinité
que d'entendre ces chofes ftmplement au pied de ht
lettre.
Cela veut dire , que ces Meilleurs ne ré-
glenc pas leurs opinions par üEcriture , mais
l’Ecriture par leurs opinions. Mais avant que
d’aller plus loin , il eft bon de les redrefiér à
cet égard.
Si la raifon de l’homme n’étoit pas cor-
rompue par le péché , il pourroit compter
fur fes lumières , & s’affurer en quelques
©ccafions, qu’il ne fe tromperoit pas : mais
encore en ce cas-là n’auroit-il pas lieu de
préfumer davantage des lumières de fon
efprit , que de celles de la révélation , étant
certain que fa connoiftance eft bornée , &
que celle de Dieu ne l’eft pas. Que fcra-ce
donc , lorfque d’un côté fon efprit eft borné
& fini j & que de l’autre la corruption qui
lui eft naturelle , & lè commerce néceftaire
qui eft entre fes penfées & fes paffions , rem-
paillent fon efprit de mille préjugez fi capa-
bles de lui déguifer la vérité ?
Que s’il n’y avoir que les chofes qui pa-
. roiftent conformes à nôtre raifon , que nous
dûlfions recevoir par la Foi , il faudroit
rejetter tout d’un coup généralement tous
les objets que les Apôtres nous ont propo-
fez dans leur Evangile. Car quelques efforts
que faffent nos adverfaires pour aplanir les
grandes difficultés de la Religion , nous y
trouverons toujours des abîmes impénétra-
bles , pendant que nous voudrons les me-
furer par nôtre raifon. Ce n’eft pas nôtre
penfée , c’eft celle d’un Apôtre , qui pour
cette raifon nomme l’Evangile une folie. Car ,
dit-il , depuis qu'en la fagejfe de Dieu le monde
n'a point connu Dieu par fagejfe , le bon plafir du
jfere a été de fauve? les hommes par la faite do
de Je fus - Chrîfî. » i r
la prédication . Ec en effet , fi les Myltere* ue
la Religion n'avoient rien de difficile & d'a~
paremment inexplicable , il u'y auroit au-
cune difficulté à croire, & la Foi ne l'eroit
pas lin facrifice que Ton fît à Dieu. Je aïs
bien davantage : la Foi ne feroic pas plus
un don de Dieu , que la perfuafion que les
hommes ont des veritez naturelles , & ii ne
faudroit pas que la grâce du Saint-Efprit
agît davantage pour nous difpo fer à croire,
que pour nous mettre en état d'entendre les
problèmes de la Geometrie.
D'ailleurs , la Foi fe changeroit en vûë ,
contre le fentiment de l'Apôtre qui nous
dit , Nous marchons par foi , Ô’ non point par
vue. Car fe perfuader les chofes qui font
conformes à nôtre raifon , & ne fe les per-
fuader que quand nôtre raifon ne les rejet-
te pas , ce n'elt pas- là croire , mais q'ell voir
& comprendre.
Je ne fçai fi l'on voudroit faire moins
pour Dieu , qu’on fait chaque jour pour un
homme fage ; que^pous croirions oitenfer ,
iilorfqu'il nous dit "en nous parlant de quel-
que chofe de furprenant & d'extraordinaire.
Croyez-moi fur ma parole , cela ejl comme je vous
le dis : nous lui répondions , Il faut examiner
ce <pue vous dites. S'il eff conforme à notre rai~
fort , nous le croirons : mais s'il ne l’efi pas , nous
n’en croirons rien. Que fi ce langage elt cho-
quant , lors même qu'il s'adrelfe à des hom-
mes , qui ne font pas infaillibles dans leurs
jugemens : nous devons croire 0pr'il feroit
impie & plein de blafphême , s'il étoic
adrelfé à Dieu , qui elt également incapa-
ble de nous tromper, & de fe tromper lui-
même.
Qn objç&e ici 3 que ms les Théologiens ont
VÛ
\ '
3 4 Traité de la 'Divinité
ufié de cette prudence dans des matières me h s
importantes , & q ai inter efifioient bien moins la>
gloire de Dieu , d'entendre non à la lettre , mais
dans un fens impropre & figuré , ces endroits de
l’Ecriture , qui pouvoient paroître ofifienfier la Ma-
jefié de Dieu , comme ces pajfagss de l’Ecriture ,
qui marquent ou que Dieu deficendit , ou que
Dieu fie mit en colere. A quoi ils ajoûtent les
paflages qui attribuent à Dieu les parties du
corps humain. Mais nos adverfaires commet-
tent ici diverfes injuliices.
Premièrement on ne peüt point dire, que
ce que nous croyons du Myftere de l'Incar-
nation, oirenfe plus la Majefté de Dieu , que
le fentiment des Anthropomorphites , puis
qu’on ne peut attribuer à Dieu les parties
du corps humain , fans concevoir des bor-
nes, de l'imperfection , & même du chan-
gement en lui : au lieu que l'union de la na-
ture divine avec la nature humaine, fupofe
bien un changement faint &: heureux dans
la nature humaine de Jefus-Chrift , mais
elle n'en emporte point dans l'effence divine,
qui demeure aulîi parfaite qu'elle étoitau-
paravant.D'ailleurson ne trouvera point que
les expreifions de l'Ecriture prifes dans leur
fens le plus naturel , &: comparées les unes
avec les autres , nous impofaflent la necefc
fité d'être Antropomorphites , ni d'attribuer
à Dieu nos foiblelfes & nos déréglemens ;
puifque la nature &r la raifon ne difent pas
plus hautement que l’Ecriture , que Dieu
efi immuable.: qu'j/ remplit les dieux ; que les
Cieux des deux ne le peuvent comprendre -, qu'il
n'y a aucune variation par devers lui i qu'*7 n’ejt
point fiemblable à l’homme ni à aucune des créa->
pures qu’il a formées ; que Dieu efi un efprit.
Que fi Von permettoit à la raifon d'ccre
de Jefus -Chrift. 343
îa réglé de la Foi, il en naîtroit d’effroya-
blés inconveniens. Premièrement , la Foi &
la révélation deviendroient inutiles. Car à
quoi ferviroit-il que Dieu nous eût fait
connoître fon Confeil , s'il étoit permis à
la railon de dire : cë n'eft point le confeil
de Dieu ; cela ne peut être , car je ne le
comprens point ; & qu'alors la confcience
dût prendre pour fa réglé , non la révéla-
tion , mais le doute que l'efprit auroit for-
mé fur la révélation ? D'ailleurs, il feroit
impoffible de difliper les ténèbres que le
péché a répandues dans nôtre entendement.
Car 'comment redrefifer une raifon hère de
fes lumières , qui veut regler la révélation
par fes préjugez , & non pas fes préjugez
par la révélation ? Enfin la Foi feroit une
préférence de nos lumières à celles de Dieu ,
& non point une préférence des lumières
de Dieu à nos lumières , puis qu'au lieu de
dire, je croi cela, quelqu'incroyableque
cela foit , puifque c'eû Dieu qui me l'a ré-
vélé s nous dirions , je ne croirai point ce-
la , bien que Dieu me l'ait révélé , quel-
que claire que foit fa révélation , parce que
cela me paroît incroyable. La Foi divine
n'auroit aucun avantage fur la foi humaine:
au contraire, celle-ci en auroit beaucoup fur
la première ; puifque nous aurions moins
de foûmifbon pour Dieu que pour nos pe-
res , nos maîtres , nos précepteurs , qui
nous font recevoir dans la vie civile un
nombre infini des veritez par feule au-
torité. La Foi fe pafferoit même facilement
de l'humilité & de la foûmifiîon du cœur.
Çar qu’eft-il neceffaire de fe foûmettre &:
de s’humilier , lors qu’il ne s’agit que de
fe convaincre des veritez qui fe perfuadens
îf i»i
$44 Traité de la Divinité
par leurs propres caractères , & de ne les
embraffer qu'à proportion du raport qu’el-
les ont avec nos lumières naturelles ?
On objectera vainement , que la raifon
efl comme le fondement de la Foi , &
qu'ainfi la Foi ne fçauroit être plus certaine
que la raifon. J'avoue que la raifon nous
mène à la révélation , puisqu'elle nous
convaint que Dieu eft infaillible , & que
nous ne le fommes pas 5 & qu'ainfi nous ne
pouvons mieux faire que de nous condui-
re par fes lumières , & de les préférer
aux vaines conjectures de nôtre efprit :
mais par cela même que la raifon nous
mène à cette autorité infaillible , elle nous
ordonne de recevoir avec foûmiffion tout ce
que cette autorité nous propofe clairement.
En effet, on peut diftinguer trois choies
dans la Foi : le principe ou la maxime fon-
damentale de la Foi , le difcernement de
la Foi j & la conclufîon de la Foi. J'apelle
le principe de la Foi , cette première ma-
xime , fans laquelle il ne feroit pas poffible
que la Foi pût naître dans nôtre efprit , cet-
te première notion de Religion , Tout ce quer
T>ien dit t eft véritable. J'apelle difcernement de
la Foi , cet examen de nôtre efprit , par
lequel nous nous affilions premièrement fi
c’eft Dieu qui parle , & en fécond lieu, quel-
les font les chofes qu'il nous dit. Enfin , la
conclufîon de la Foi fera cet acquiefcement
que nous, donnons à une vérité , & parce
que nous ^-ons trouvé qu'elle étoit révélée
de Dieu , & parce que nous avons fupo-
fé que tout ce que Dieu nous dit, eft véri-
table.
Cela étant ainfi fupofé , je demeure bien
4’âccord que k raifon nous conduit à rece.-
de Jefur-Chrift. $4.7
Voir ce que nous avions apellé le principe
de la Foi. C'ell par les plus pures lumières
du fens commun, que nous fommes perlua-
dez que tout ce que Dieu nous dit , ell véri-
table. Je. conviens aufii , que c'eft nôtre
raifon qui fait le difcernement de la Foi ;
puifque c’eft elle qui elf frapée par les ca-
ractères de divinité qui font dans la révéla-
tion j & qui enfuite cherche fi une telle
ou telle doétrine ell contenue dans la révé-
lation , par l'examen & la comparaifon des
paflages qui doivent la contenir. Mais c’eft
tout i & il faut que la raifon acquiefce à
ce que Dieu lui dit, fans fe vouloir éri-
ger en juge de la vérité de fes paroles »
Jorfqu'elle en a une fois aperçu le fens. La
difpofition opofée n'ell pas une foi divine ,
mais une témérité infuportable d'une raifon
qui veut être indépendante de Dieu. C’eft
donc un pur blafphême que ce langage* de
Smalcius. Quand nous trouverions dans l'E-
criture non une fois ou deux , mais très-
fou vent & très - clairement écrit , que Dieu a
été fait homme : d'autant que c’eft-là une
propofition abfurde , contraire à la droite
raifon , & pleine de blafphême , d'inventer,
&c. Et pour la rectifier , il faudroit dire.
Quand cette propofition , Dieu s'efl fait hom-
me , nous paroîtroit mille fois plus abfurde
& plus contraire à la droite raifon , nous
devons être perfuadez que nôtre raifon nous
trompe, &: que cette vérité eft certaine,
puis qu'elle eft contenue dans la#arole de
Dieu.
De ces deux langages le premier eft té-
méraire , plein de préfomption , & en-
ferme une vifible préférence qu'on fait des
vues de fon efprit ax idées claires de la
34^ Traité de la ‘Divinité
velation : ce qui eft directement contraire à
la nature de la véritable Foi. Le fécond au
contraire eft humble , raifonnable , & en-
ferme une préférence manifefte des idées
claires de l’Ecriture aux vûës de nôtre ef-
prit : difpolîrion qui fait , pour ainfi dire,
j’efprit & Teffence de l'a Foi.
Après avoir établi ce fondement , nous
pafiérons à la confédération des objections
que nous font nos adverfaires fur le fujet
du grand Miftere de la Trinité.
CHAPITRE IV.
Oit l'on fatisfait a la première Ô* plu* confide-
râble objection de nos adverfaires , pri -
fe du filence de l’Ecriture.
NOus n’affaiblirons point ici les preuves
de nos adverfaires en les raportant.
Nous nous fer virons de leurs propres paro-
les, autant qu’il nous fera poffible ; & fî le
defir de la brièveté nous les fait quelquefois
abréger , leurs objections n’en feront que
plus fortes.
Celle de leurs preuves, qui nous paroît
être la première à fuivre le bon ordre , &
qui fans doute elt une de celles qui ont le
plus d’aparence , eft celle qu’ils tirent du
prétendu filence de l’Ecriture fur le Miftere
de l’incarnation.
,, Nous voyons , difent-ils, que leschofes
„ qui d%n côté font en quelque forte diffi-
,, ciles à croire , & qui de l’autre font tout-
„ à-fait neceflaires au falut, font expliquées
,, très-fouvent & avec beaucoup de clarté
„ dans les Ecritures ; telles font la création
„du Ciel & delà Terre, le foin que Dieu
de Jefm-Chr'ift. 347
& des chofes humaines , la connoifiance cc
de nos penfées , la refurre&ion des morts, £C
& la vie éternelle que Dieu doit donner £C
aux hommes. Et ce ne font pas feulement ££
ces chofes abfolument necelfaires que £C
nous trouvons très-diftin&ement & très- £C
clairement marquées dans l'Ecriture , £<
mais encore celles qui font d'une moindre £C
importance , comme cette vérité , que £C
‘jefus - Chriji efl ferti de la femence de David. <ç
Or l'incarnation du Dieu fouverain feroit £C
d'un côté un article de Foi abfolument £C
nécelfaire , fi elle étoit véritable : & de £C
l’autre , elle feroit très-difficile à croire, £C
&c. C'eft pourquoi il faudroit qu'elle eût £C
été marquée très-clairement dans l'Ecritu- ££
re , & qu'elle eût été fi fouvent incuî- ££
quée & repetée par les faints hommes £C
qui ont voulu avoir foin de nôtre falut , ££
que perfonne ne put douter qu'elle ne fit ££
partie de leur révélation. Cependant il ££
nous paroît que cela n'eft pas ainfi : pre- £C
mierement, parce que les paffages qu'a- £C
portent nos adverfaires pour prouver £C
leur dogme, font d'une telle nature , qu’ils £t
ont befoin de tirer des confequences £C
pour en faire fortir ce dogme , que le £6
Dieu très-haut s'eft incarné , ou qu’il a £C
été fait homme : & en fécond lieu , par- ££
ce que cette Incarnation n'eft point mar- <£
quée dans les lieux où elle le devroit être , £C
fi elle étoit véritable. Car lorfqiœ Saint £C
Matthieu & Saint Luc décrivent Thiftoi- ‘£
re de la naiffance de Jefus-Chrift, &: qu'ils £C
raportent quelques chofes qui font ££
d'une moindre importance que cette In- £C
carnation du Dieu fouverain , comme ££
que Chrift eft né dJune Vierge qui avoit “
348 Traité de la Divinité
,, été fiancée à un homme j qu’il a été
,, conçu du Saint-Efprit , qu’il eft né à Beth-
„ Iéem j pour ne point parler de quelques
„ autres chofes que Saint Matthieu avoit
„ obmifes , & que Saint Luc a marquées
5, exactement : comment fe peut - il qu’ils
„ ayent paflfé fous filence ce qu’il y a de
„ plus grand & de plus confiderabJe dans
s, tout cela, & ce qui eft le plus neceflai-
», re à croire & à fcavoir : fçavoir, que le
„ Dieu très- haut elt defcendu dans le fein
„ d’une Vierge, qu’il y a pris chair, &
„ qu’enfuite il eft né ? S. Luc n’a point
„ paffé fous filence la crèche dans laquelle
„ Jefus - Chrift fut mis après fa naiiïance ; &
„ il aura oublié l’incarnation du Dieu fou-
„ verain , & l’union hypoftatique de la
„ nature humaine avec la nature divine ?
„ Comment fe pourroit * il encore , que
„ Saint Marc eût oublié toute l’hiftoire de
,, la naiftance de Jefus -Chrift, qui compren-
,, droit l’Incarnation , & que S. Jean qu’on
,, veut qui en ait parlé, eutpafie legerement
,, là - delfus , & en eût parlé avec tant d’obl-
„curité? Comment les Apôtres n’ont - ils
„ point fait mention d’un dogme fi impor-
„ tant , lorfqu’ils emmenoient les hommes
„ à Jefus-Chrift , & qu’ils les exhortaient
,, à croire en lui , & que dans cette vûë ils
5, leur mettoient fa Majerté devant les
,, yeux? Qu’on life le premier Sermon que
„ Saint Pierre fit au peuple après avoir reçu
„ le SairC- Efprit, dont le fuccezfut fi grand,
,, qu’il y eut trois mille hommes qui crû’
„ rent en Jefus - Chrift , & qui furent bapti-
„ fez j & fa fécondé exhortation à ce peu--
„ pie : & l’on trouvera que dans l’an ni
s, dans l’autre il ne fait aucune mention de
de Jefut-Ckrîfi. 349
l’incarnation. On ne la trouvera pas non <c
plus dans les difcours que ce même Apô- te
tre fait touchant Jefus-Chrift , foit aux te
principaux & anciens du peuple , foit à‘c
Corneille , ou aux autres. Saint Paul n'en cc
parle point dans le difcours qu'il fait à An- cc
tioche dans la Synagogue , ni dans celui £C
qu’il fait à Athènes dans l’Areopage } ni £C
dans celui qu’il prononce à Ceîarée de- tc
vant Félix & Agrippa : & certes il trouva à c<
Athènes une occafion bien favorable & tc
biçn illuftre d’expliquer ce Myfiere , lors <c
qu’il parloit au peuple Athénien du Dieu tc
inconnu , &c. cc
Cette objection mérité que nous façons
diverfes reflexions fur le procédé de nos
adverfaires. Premièrement , c’elï une chofe
qui a tout-à fait mauvaife grâce j qu’ayant
fl peu de foûmiilion pour l’Ecriture Sainte ,
ils fe fervent du filence de l’Ecriture pour
nous combattre. Tantôt ils déclarent que
quand l’Ecriture Sainte diroit en propres ter-
mes , & répeteroit fort fouvent , que Dieu
s’eft fait homme , ils pe le croiroient pas
pour cela. Tantôt ils difputent contre nous
par le fllence de l’Ecriture.
D’ailleurs , l’objeétion roule fur une ma-
xime extrêmement équi'/oque. Elle fupofe
que quand les veritez font d’un côté diffi-
ciles à croire , &■ de l’autre extrêmement
nécelTaires , elles font très-fouvent répétées
& très expreffément marquées dans l’Ecri-
ture. Mais fi l’on entend cela de^haque Li-
vre de l’Ecriture , la maxime "fl fau.ffe :
& fi on l’entend du corps des Ecritures , ce
raifonnement ell inutile 5 parce que nous
foûtenons que le Myftere de l’Incarnatiot*
cft très expreflement marqué dans le corps
350 Traité de la Dvînttê
de cette Ecriture. La rnaxime prife au pre-
mier fens , eft fi fauffe , qu'il ne faut point
d'autres exemples que ceux qui font conte-
nus dans l'objeétion , pour la détruire. La
réfurreétion des morts & la vie éternelle r
qui ont été fi expreffément révélées dans
l'Evangile , ne font point marquées ni fi fou-
vent, ni avec la même clarté dans les Li-
vres de l'ancien Teftament. La création &
la conduite de la Providence au contraire ,
qui font fi clairement révélées dans l'Ecri-
ture de l’ancien Teftament , font fupofées ,
& rarement exprimées dans les Livres du
nouveau. Ainfi il auroit été bon d'ôter l'é-
quivoque , avant que de faire de ce principe
une preuve contre nous. Au refte , il n'y a
point d'aparence que le fens de nos adverfai-
res foit , qu'une vérité effentielle & im-
portante doit être contenue dans tous les
Livres de l'Ecriture , -même dans toutes les
parties du nouveau Teftament. Cela n'eft:
ni polfible , ni néceffaire. Cela n’eft point
néceffaire ; parce que le Saint- Efprit nous
ayant donné pour régie de nôtre foi , non
un certain Livre de l’Ecriture , mais le corps
des Ecritures , il fuiïit que les dottrines
effentielles & néceffaires fe trouvent con-
tenues dans le corps de la révélation , fans
qu'il foit néceffaire qu'elles foient enfer-
mées dans chaque Livre. Cela n’eft pas
poffible j parce qu’il y a dans l'Ecriture
des difeours , & même des Epîtres & des
Livres tron abrégez pour contenir tout ce
qu'il eft f'éceflaire de croire ou de fça-
voir, ou du moins pour le contenir avec
quelque clarté avec un ordre raifon-
nable.
Il faut remarquer en troifîéme lieu* que
de Jefur-Chrîfî. ♦ 3 ^ ï
robje<5Hoa fupofe qu'une vérité n'eft pas
clairement contenue dans l'Ecriture , lors
qu'il faut l'en tirer par des conféquences.
Cependant il nous pzroît , dit l’Auteur que nous
examinons , que cela n’ejl pas ainfi : première-
ment y parce que les pajfages qu'aportent nos ad-
'verfaires pour prouver leur dogme , font d'une
telle nature , qu'on n'en peut tirer le dogme de l' In-
carnation qu’a force de conféquences. Mais cet
Auteur fe trompe beaucoup , s'il s'imagine
que l’Ecriture ne dit pas clairement ce qu'on
en peut tirer par de* conféquences juftes &
légitimes , & nous pouvons faire voir fon •
égarement par l'autorité de Jefus-Chrift nô-
tre Sauveur > lequel voulant prouver l'im-
mortalité de l’ame par les livres de Moïfe ,
parce que c'étoient les feuîs que reconnurent
les Sadticiens contre qui il difputoit , cite
ces paroles de Dieu parlant à Moïfe , je fuis
le Dieu d' Abraham , le Dieu d’ifaac , & le Dieu
de Jacob , bien que l'immortalité de l’ame
ne fût point contenue dans ces paroles en
termes exprès & formels, mais qu'on l'en
tirât feulement par conféquence.
Il ne faut point palfer fous filence en qua-
trième lieu , que l'Auteur de l’obje&ion fe
trompe , lors qu’il prétend , que ces veri-
tez , que Jefus-Chrift eft né d'une Vierge,
qu'il a été conçfi du Saint- Efprit , font d'u-
ne moindre importance que la vérité de
l'Incarnation. Nous convenons bien que l'In-
carnation eft un plus grand Myrtere que la
conception de jcfus Chrift par le Saint-Ef-
prit : mais nous ne prétendons poinPque cel-
le-ci foit moins néceifaire à croire que la
première. Il eft lî néceifaire de fçavoir que
Jefus-Chrift n'eft pas venu au monde par les
voies ordinaires , que fans cela nous ne pou-
552- "traité de la "Divinité
vons nous affiner ni du Myftere de l’ Incar-
nation , ni de l’utilité & des fruits de la
mort de Jefus-Chrift : étant certain que fi la
nature humaine de Jefus-Chrift n’avoit été
fanélihée dès fa conception , elle ne pouvoit
ni être unie à une Effence très-fainte comme
celle de Dieu , ni fouffrîr une mort capable
d’ôter les pechez des hommes. Cette con-
fideration deviendra d’un grand ufage dans
la fuite.
Elle nous donnera occafion en cinquième
lieu , de rétorquer contre nos adverfaires
avec avantage , tout ce quils difent du filen-
ce de l’Ecriture fur le fujet du IV-lylÊere de
l’Incarnation : & pour leur montrer qu’il
n’y a aucune folidité dàns tout ce qu’ils di-
rent à cet égard 5 je n’ai qu’à Jeur faire voir
que leur raifonnement prouve trop , & que
le même filence de l’Ecriture 5 qu’ils objec-
tent contre l’Incarnation , nous pouvons l’ob-
jeéter , Sc en plus forts termes , contre la
conception de Jefus Chrilt par la vertu du
Saint- Efprit , Sz fa naiffance d’une Vierge.
Ce dernier dogme eft effentiel & néceffaire ,
de l’aveu de tout Je monde 3 & nos adver-
faires ne le peuvent contefter , non plus que
nous j puifque c’eft la conception de Jefus-
Chrift par le Saint-Efprit , qu’ils prétendent
être le premier fondement fur lequel eft
établi le titre de Fils unique de Dieu , &
qu’ils avoiient ainfi que fi Jefus - Chrift ne
fût né d’une Vierge , les oracles des Prophè-
tes n’auroient pas été accomplis. Ce dogme
fi néceftlîfre eft d’ailleurs très-difficile à croi-
re 5 puis qu’il n’y eût jamais rien de plus
furprenant , que de voir naître un homme
d’une Vierge. Que nos adverfaires fe faffent
donc fur le fujet de la conception & de la
naiffance
de Jefut - Chvift. jyj
naiflance miraculeufe de Jefus-Chrift, les
queftions qu'ils faifoient tantôt fur le fujec
de l'incarnation , ou qu'ils nous permet--
tê.nt de les faire nous - mêmes. Comment fe
peut- il que S. Marc ait oublié d'en faire
l'hiftoire ? Pourquoi S. Jean n'en fait-il point
de mention ? Comment les Apôtres ne par-
lent-ils^ point d'une chofe fi importante ,
lors qu'ils emmenent des hommes à Jelus-
Cnrift ?• Qu’on life le premier Sermon que
Saint Pierre fit au peuple après avoir reçu le
Saint - Efpîfic , on ne trouvera pas qu'il y foie
plus parlé de fa conception & de fa naiflance
miraculeufe , que du Myftere de l'incarna-
te. Il n'en eft pas fait plus de mention
dans le fécond difeours que ce même Apô-
tre fit après avoir guéri le boiteux qui fe
tenoit à la porte du temple , furnommée la
Belle. Saint Pierre parle enfuite de Jefus*-
Chrift ail principaux & aux anciens du peu-
ple , à Corneille & à d’autres, mais ja-
mais il ne leur parle des merveilles de fit
conception & de fa naiflance. Saint Paul n’en
dit rien dans le difeours qu'il fait à Antio-
che dans la Synagogue , ni dans celui qu'il
fait à Athènes dans l'Areopage , ni dans ce-
lui qu'il prononce devant Félix &: Agrippa*
En conclurons-nous donc que la conception
& ia naiflance miraculeufe de Je fus- Chri fi-
ne font point un article eflentiel & fonda-
mental de la do&rine Chrétienne ? Nos ad-
verfaires en jugeront eux-mêmesuOui , di-
ront-jls 5 mais Saint Matthieu & S*nt Luc ne
fe font pas tus fur ce fujet > fi les autres ont
gardé le filence. Ils nous aprennent que Je-
fus - Chrift a été conçu du Saint - El prie , Sc
«qu'il eft né d'une Vierge. Je l'avoue » mais
$ufli ne prétendons - nous, point que tous les
2 ïom 1 1 U G g,
3*4 Traité de la Divinité
Ecrivains facrez fe taifent fur la vérité de
l’incarnation , puifque nous vous produirons
ces paroles exprefles du Saint - Efprit , qui
nous dit que Jefus-Chrift eft Smanu'el , Dieu
avec nous , que le myfiere de pieté ejî grand , Dieu
rnantfefé en chair , que U Parole étoit Dieu , <&
que cette Parole a été faite chair. A quoi fèrt
maintenant l’énumeration qu’a faite avec
tant d’art l’Auteur de l’objection , s’il a eu
deffein de nous dire par-là , que l’incarna-
tion ne fe trouve nuile part dans l’Ecriture ,
puis qu’elle ne fe trouve point dans les en-
droits qu’il a marquez ? Nous n’avons qu’à
lui dire qu’il conclud par une énumération
ïnfuffifante de parties. Car n’eft-il pas vrai
qu’il n’a point compris dans fon catalogue
cette célébré defcription que l’Apôtre fait
de la dodrine de pieté , Or fans contredit le
wyftere , &c. ni le commencement de l’Evan-
gile félon Saint Jean , ni plusieurs autres
endroits de l’Ecriture , que nous produirons
pour prouver nôtre fentimsnt ? Que fi fon
intention a été feulement de ramaffer les oc-
cafions où il lui paroît que pour la gloire de
Jefus-Chrift les làints hommes ont dû faire
mention de fon incarnation ; je lui demande
à mon tour , pourquoi dans ces occafions
mêmes ils ne font aucune mention de fa
conception mifaculeufe , & de fa naiflance
d’une Vierge : Car fi Jefus-Chrift par la mer-
veille de fon incarnation eft Dieu béni éter-
nellement félon nos principes , Jefus-Chrift
eft le Fils de Dieu par la merveille de fa
conception, félon les principes de nos ach-
verfaires.
II. faut ajouter une fixiéme confidératioti
aux précédentes , pour. montrer combien il
feoijt dangereux de Cuivre la méthode, de
de Jefus-Chrifî.
I Auteur de l’obje&ion. La parfaite fainteté
de Jefus-Chrift , qui fait qu’il n’a point com-
mis de péché , & n’a jamais offenfé Dieu
ni par fes penfées , ni par fes paroles , ni par
fes allions , eft un dogme d’un côté très-
véritable , comme cela paroît par cet ora-
cle d’Ifaïe : il n'a point commis d'iniquité , &■
aucune fraude n a été trouvée dans fa bouche : &
de l’autre, très-important , puifque l'Auteur
de l’Epître aux Hebreux en fait dépendre
toute nôtre confolation , lors qu’il dit : Car
il nous convenait d'avoir un tel Souverain Sacrifi-
cateur y qui fût faint , innocent , fans tache , fé-
paré des pécheurs , & exalté par - dejfus les
Cieux , qui rï eût pas befoin ( comme les Souve-
rains Sacrificateurs ) d'offrir tous les jours des fa-
crifices , premièrement pour fes pechez , puis apres
pour les pechez du peuple » &c. Cependant con-
fultez les Evangiles , vous n’y trouverez,
qu’un profond fîience du Saint - Efprit à cet
égard , ou du moins vous n’en pourrez tirer
cette vérité que par des conféquences. Vous
ferez furpris que Jefus-Chrifi: femble refufer
le titre de bon , lors qu’il dit à ce jeune
homme qui venoit le confulter , Il n'y a nul
bon y fi ce n'efl Dieu . Véritablement vous y
trouverez que le Seigneur en plufieurs oc-
cafîons fe rend ce témoignage à lui -même*
Je fuis la lumière du monde. Qui me fuit ne mar-
chera point dans les ténèbres , mais il aura la lu-
mière de vie : mais il faudra rationner pour
fçavoir, fi c’eft de la lumière d-^la fainte-
té qu’il s’agit en cet endroit , ou Ample-
ment de la lumière de la vérité. On enten-
dra Jefus- Chrift difant de lui-même , mépre-
nez de moi que je fuis débonnaire & humble de
cœur y & vous trouverez du repos en vos âmes.
Mais il faudra tirer des qonféquences , pour
G J 5
Traité de ta Divinité
fçavbir fi cette débonnaireté Sucette humi-
lité font accompagnées en Jefus-Chrift de
toutes les autres vertus , & fi ces vertus
fo t dans un degré parfait. On y entendra
parier J.e fus hrift de cette maniéré : En vé-
rité j en vérité je vous dis , que celui qui com-
met le péché , (fi efclave du péchés Or l’efdave ne
demeure point toujours dans lamaifon. Le fils y
demeure toujours. Si donc le fils vous affranchit ,
vous ferez véritablement affranchis. Et dans un
autre endroit , §lui efi celui qui me reprendra de
péché Et fi je dis la vérité i pourquoi ne me
croyez-vous pas i J’avoue que ce paffage nous
fera connoître que Je! us hrift eft élevé aur
deffus de la condition des hommes pécheurs:
mais on n’y trouvera point en termes ex-
près & formels , qye Jefus Chrift foit fans
péché. D'où je conclus qu'il n’eft point né-
celfaire que les veritez les plus importan-
tes foient contenues en termes exprès & for-
mels, dans l'Ecriture > & qu’il fuifit qu’on
les en tire par de légitimes conféquen-
ces. Car quand nous n’aurions point i’E-
pîcre auxHebreux,ou que nous n’aurions pas
apris que ces paroles du 53- d’Ifaïe , il n’a
point commis d'iniquité , & aucune fraude n’a
été trouvée en fa bouche * doivent fe raporter à
Jefus-Chrift , nous ne Différions pas d’être
affûtez que Jefus-Ghrift a été parfaitement
Paint & jufte & nous le comprendrions
afe & par l’analogie de la Foi, & par une
infinité dn paffages de l'Ecriture > dont nous
tirerions cette conféquence. Il paroît encore
par là* qu’il n’eft pas néceffaire qu’une vé-
rité > quoique grande & importante , Te trour
^e- marquée darrs chaque page de l’Ecriture*
lo effet 1 toute l’œconomie de nôtre fa lut.
dfeotidlemeat ft*r la faimeté de J$r
# de Jefits-Chrifi. 377
nis^Chrift j & fur la perfection de cette fain-
teté. Cependant vous lifez une grande partie
de l'Ecriture, fans la trouver.
Mais pour répondre plus directement , je
dis qu'il arrive fouvent aux Ecrivains facrez
de garder un filence mylterieux fur les ma-
tières les plus importantes : & l'on peut at-
tribuer ce filenceà diverfes caufes. Quelque-
fois au caraCtere de l'Alliance & de I'œco-
nomie. Il n'a pas été à propos , par exem-
ple , que Moïfe & les Prophètes ayent par-
lé aufTi clairement que Jefus-Chrifi de la vie.
qui eft à venir ; parce que la clarté de la ré-
vélation à cet égard devoir faire un des plus
inconteftables caraderes de la vocation du
Meffie , & que la vie & l'immortalité dé-
voient être révélées en Jefus Chriit nôtre
Sauveur. Et auâi il n'étoit pas convenable
que Jefus-Chrilt parlât aufii clairement de la
fpiritualité de fon régne , & des myfteres.
du Royaume des Cieux avant fon afeenfion
qu'il en parla enfuite par fon Efprit & par le
minifter,e de fes Difciples qu'il devoit con-
duire en toute vérité. Quelquefois il mut
attribuer ce filence à ce que le Saint - Efprit
fuivantîa méthode la plus raifonnable,fe fert
des chofes les plus claires & les plus faciles »
pour nous conduire aux chofes les plus ca-
chées & les plus difficiles à comprendre. Les
Apôtres doivent annoncer deux fortes d'ob-
jets , des faits & des Myfteres. Les premiers
font palpables & fenfibles ks autres,
abftraits &: fpirituels. Ce feroit un“effroya-
ble extravagance, que de vouloir perfuadet
les faits en perfuadarrt premièrement les-
myfteres : & la nature la raifon veulent
au contraire, qu'on pevfuade les myfteres en*
|etfua.dant premièrement les faits,, U ne fa.u£
3 Traité de la Divinité
donc pas s'étonner que les Apôtres com-
mencent ainfi leurs difcours & leurs Epîtres :
Ce que nous avons vit de nos yeux , ce que nous
avons eût de nos oreilles , ce que nous avons tou-
ché de nos mains , de la Parole de vie , nous vous
i annonfons. S'il n'y avoit que des faits qui
dûfiènt être propofez à nôtre foi , le Saint -
Ifprit fe feroit contenté de nous donner les
quatre Evangiles , qui font proprement
l'hiftoire de ces faits néceffaires à nôtre fa-
lut : mais parce que dans ia fcience du falut »
il entre outre cela des myfteres , le Saint-
Efprit a infpiré les Ecrivains dogmatiques
du Nouveau Teftament , pour nous en don-
ner une exa&e connoiffance. Cela étant 9 eft-
ce une chofe fi étrange que la première fois
que Saint Pierre parle aux hommes après
avoir reçu le Saint-Efprit , il les entretienne
de cette divine effufion , dont les effets
étoient fi fenfibîes , & .qji'il cite l'oracle de
Joël qui l’avoit prédite ? qu'après avoir
fait marcher un boiteux qui fe tenoit à la
porte du temple, furnommée la Belle, voyant
l'étonnement du peuple , il prenne occafion
de là de leur parler de la Réfurreétion du
Sauveur au nom duquel il a fait cette gran-
de merveille , & d’infifter fur les circonftan-
ces de la vie , de la mort & de la Réfurrec-
tion de ce divin Crucifié , qui font les plus
capables de vaincre leur endurciffement >
Eft-ce un fi grand prodige , que Saint Paul
dans lesçccafions en ufe de la même forte ?
Enfin on doit fort fou vent raporter ce filen-
ce à la condefcendance admirable de Dieu
pour nous, & au deffein qu'il a de propor-
tionner fës inftruétions à nôtre portée. C'eft
ce que l’Auteur de l'Epître aux Hebreux
aoüs fait e^eeliemment bien comprendre*
de Jefus-Chrifi. 35-$.
lors qu'il dit à ceux à qui il s'adrefie : d«-
qnel nous avons à dire un long difcours & difficile
à déclarer : parce que vous êtes devenus pareffux
à o'tiir y parce que là où vous devriez, être les
maîtres , vu le tems , vous avez befo'tn tout de.
nouveau quon vous enfeigne quels font les élemens
de la parole de Dieu : & vous êtes venus à un tel
état , que vous ave ^ b e foin de lait , & non pas
de viande folide. Car celui qui ufe de lait , ne fçait
ce que ce(l que la parole de jùftice : car il eft en-
fant ; mais la viande folide efl pour ceux qui font-
déjà hommes faits , ff avoir , pour ceux qui pour y
être habituez , ont les fens exercez à difcerner le
bien & le mal. Ces paroles ne juftifient- elles
point la conduite de faint Pierre &: des au-
tres Apôtres , lorfque parlant ou à des
hommes qui n'ëtoient pas encore convertis ,
ou à des Profelites qui venoient d'ouvrir les
yeux à la lumière de l'Evangile , ils les trai-
tent comme des enfans > plutôt que comme
des hommes faits , leur aprenant les chofes.
les plus fènftbles , & réfervant à une autre
fois à les in^ruiredes plus cachées ?
Ce né font pas là encore tous les défauts
que nous pouvons remarquer dans cette
obje&ion. Le principal eft 3 qu'elle eft fondée
fur une faulfeté avancée avec trop de har-
dielfe , qui eft que l’Ecriture fe tait ordinai-
rement furie Myftere de l'Incarnation. Cela
eft û peu vrai 3 qu’il n'y a point d'occafion
remarquable de nous faire connoître ce
grand Myftere, que le Saint - El^rit ne la
prenne. Jefus- Chrift à fa nailfance eft ap-
pellé limanu'él , Dieu avec nou\.k fon Baptême
il eft glorifié d'une maniéré qui ne fçauroic
convenir à une créature * puifque celle-ci ne
fçauroic faire le bon plailir de Dieu 3 & que
k bien des créatures ne parvient point ju£
160 Traité de ta Divinité
qu'à lui. Les Evangeliftes décrivant Tes ac-
tions , lui attribuent tous les noms , toutes
les vertus , tous les ouvrages , tous les hotn-
mages & toute la gloire de Dieu. Les Apô-
tres encheriftant fur les Evangeliftes , lui
attribuent d'avoir créé les chofes vifibles &
inviiibles , d'être le principe & la fin de tou-
tes chofes , d'avoir fondé la Terre & les
Cieux , & de les devoir détruire un jour ,
d'être un avec Dieu & le même que le
Dieu tout-puiftant , comme on l’a montré
avec étendue dans les Se&ions précéden-
tes.
On dit que les pacages que *nou$ aportons
pour prouver nôtre dogme, font tels , qu'il
faut tirer des conférences pour s’en fer-
vir. Quand cela feroit , il n'y auroit point
d’inconvenient : Mais cela ell faux. Jefus-
Chrift eft Dieu manifefté en chair y la Parole eft
Dieu , & cette Parole a été faite chair : il ne faut
que recevoir le fens naturel des paroles fans
raifonner , pour y trouver l’incarnation. Car
le terme de chair , fe prend ou pour le corps »
lignification qui ne peut avoir de lieu , puis-
que jefus-Chrift n'a pas feulement pris u.n
corps , mais un corps uni à un esprit : ou il
fîgnifie le péché > ce qui convient encore
moinsà Jefus Chrift > qui n'a point pris le
vice , mais bien une nature innocente : on
enfin ce terme fe prend pour la nature hu-
maine. il relie que cette derniere fignica-
tion ait J jeu en cet endroit , & que le fens
foit celui-ci Dieu s'efl manifeflé dant une na-
ture humaine . s'il faut raifonner , ce n’eft que
pour l'intelligence des termes non pour
tirer de l'Ecriture par quelque conféquence,
. une vérité qui y étoit cachée. Que Dieu fe
fait fait homme > ou que Dieu fe foit
ïïunifeilés
de Jefus -Ührift. jrr
manifefté dans une nature humaine 3 eft à
peu près la même expreflîon.
CHAPITRE III.
©» l’en répond a l’obje&ion prife du 17. de V Evan-
gile félon Saint jean : C’eft ici la vie
éternelle , &c.
UN des principaux fondemens de îa doc-
trine Socinienné, èft ce célébré partage
qui fe lit au chap. 17. 3 de l’Evangile félon
feint Jean , en ces mots : C'e fl ni la vie éter-
nelle , de te connoître feul vrai Dr^u , & celui que
tu as envoyé , Jefus - Chrifi . 'P tr Jeune ne doute
difent nos adverfaires , que dans cet endroit par
le vrai Dieu , il ne faille entendre U Dieu [cuve-
ra in. C'ejl pourquoi jefus-Chrtfî nous repré [entant
fon ?ere comme étant feul le vrai Dieu , il s’enfuit
qu’il n'y a que le Etre qui fou le Dteu [ouverain.
Ce font le^ paroles de Grelîius.
Avant que de répondre directement à cette
difficulté , il fera bon de fatre quelques re-
marques générales , qui fendront à faire
mieux comprendre ce que nous avons à di-
re fur ce fujet. La première eft , que Jefus-
Chrill: pouvant être confédéré dans deux
états fort differens , l’état de fon humilia-
tion , & l’état de fa gloire , il nous eft di-
verfernent repréfenté , félon qu’il fe trouve
dans ces deux differentes conditions. Dans
l’état de fon humiliation , il prend des noms
qui expriment fon abaiffement : n ais dans
l’état de fa gloire, il en prend d "litres qui
marquent fon exaltation. Dans le premier
de ces deux états , il s’apeile le Fils de i’b om-
me plus fouvent que le Fils d» D<eu : . nuis
après qu’il a été glorifié > les D'fciples le
Tome Ht. H h
$6t Traité de la divinité
nomment condamment le Fils de Dieu , 8c
jamais le Fils de l’homme. Avant fa réfur-
re&ion les Difciples croient dire beaucoup
en faifant cette confeflion de lui , Tu es le
Chrifi , le Fils du Dieu vivant ; mais leur ré-
vélation croifTant avec fa gloire , ils lui di-
fent j quand ils le voyent rcflufcité , Mon
Seigneur & mon Dieu. Ainfi , lorfque Jefus -
Chrid enfeigne Tes Difciples à prier , il leur
donne un modèle admirable de leurs prières ,
dans cette oraifon la plus parfaite qui fera
jamais , que nous apellons TOraifon Domi-
nicale. Cependant il n’ed pas feulement fait
mention de Jefus- Chrid dans cette excellente
priere. Mais lorfque Jefus- Chrid eft fur le
point de quitter le monde , & qu’il s’en va
être glorifié , alors il commence à tenir ce
langage à fes Difciples : Fn vérité je vous dis ,
que tout ce que vous demanderez, au Fere en mon
nom , vous le recevrez. : & enfin après fon exal-
tation , l’Eglife n’efpere plus qu’en fon in-
terceflion > ik ne préfente à Dieu fes vœux
ou fes allions de grâces , que par ce divin
Sauveur. Béni foit Dieu , qui efi le Fere de Je-
fus-Chrifi. Gloire foit a Dieu par Jefus Chrifi. Si
quelqu'un a péché , nous avons un Avocat envers
le Fere , a fi avoir , Jefus-Chrifl le juffe. Cela
étant , Ton ne doit pas être furpris que Je-
fus-Chrjft parlant de foi même , en parle
d’une maniéré modede & convenable à l’é-
tat auquel il fe trouvoit alors j ni auiii que
dans l’Evangile le Pere foit plus fouvent
nommé Dieu que Jefus - Chrid ; ni enfin
qu’en diverfes occafions Jefus-Chrid parle
comme s’il n’étoit pas le Créateur du Ciel &
de la Terre, & Je fouveràin Dire&eur des
événemens.
Tes preuves qu’on tire du filence de TE-
de Je. fus - Chrtfî. 35-$
crittire, font quelquefois excellentes , mais
quelquefois auffi elles font très-faulfes. Di-
ra-t-on , par exemple , que Jefus Çhrift n'eft
point nôtre Médiateur , parce qu'étant fur
la fainte montagne avec les troupes , il en-
feigne aux troupes & aux Diicipies les de-
voirs de la morale , & leur faifoit remar-
quer la corruption de la morale des Scribes
& Pharifiens , fans leur parler abfolumenc
de fa médiation ? Dira-t-on que jefus Chriit
n'eft pas nôtre intercelfeur envers Dieu , que
Jefus - Chrift enfeignant à les Diicipies a
plier , ne leur aprend, point à demander à
Dieu les grâces qui leur font néceflfaires , au
nom de Jefus Chrift'? Dira t -on que le Bap-
tême au nom du Pere , du Fils Sc du Saint-
Efprit , n'eft point un Baptême légitime , de
ce que pendant la corn er Cation de Jefus-
Ghrill 8c avant fa mort, il n'a ni baptifé »
ni fait baptifer de cette maniéré par fes Dii-
cipies ? Creîlkis n'a donc pas raifon de re-
marquer , qu'en piufieurs differentes occa-
fions Jefus- Chrift parlant de lui-même , ou
les Apôtres parlant de Jefus Chrift , ne di=
fent rien de plus grand ni de plus fublime ,
frnon qu'il eft le Fils de Dieu. Car comme
il y a eu piufieurs occafions où Jefus • Chrift
a parlé 'de lui même comme d'u.n (impie
homme , &c. d'autres où il a parlé de lui- mê-
me comme d'un (impie Prophète > fans faire
aucune mention de fa médiation , de Ion
interceffion , de fa facrificatu re 8: de fes au-
tres offices j fans qu’on pu! (fs c exclure de-
là fans extravagance , que Jelus Çhrift n'a
pas été nôtre intercelfeur > nôtye grand Sa-
crificateur, & le médiateur entjre Dieu 8c
les hommes : auffi jefus-Chrift & -les Apô-
H h ij
3^4 T taït* de la divinité
très ont-ÎIs pu nous parler de Jefus-Chrift
comme d’un Sacrificateur, comme d’un Mé-
diateur , comme d’un Roi , comme du Fils
de Dieu , en certaines occafions , fans nous
parler de fa Divinité.
r Après cette remarque générale je viens à
î^objeCtion , & je remarque que fi nos ad-
versaires veulent montrer que Jefus - Chrift
n*eft point Dieu , ils agirent contre eux-
mêmes. Car ils reconnoiiTent que Jefus-
Chrift dans l’Ecriture porte ce nom. S’ils
veulent faire voir que Jefus- Chrift n’eft pas
le vrai Dieu , ils fe contredirent, il eft très -
faux , dit Socia , que mus affirmons ouverte -
*ottn" ment que Je fui- Chrift n'eft point vrai Dieu. Nous
Ai V vik Çatfons profeffton de dire le contraire , (y nous dé-
datons que Jefus-Chrift eft vrai Dieu dans plu-
fieurs de ms écrits qui font écrits , tant en la langue
Latine qu'en langue Tolonoif;. Jefus Chrift , dit
Smalcius , peut être apellé avec un fouverain
droit notre Dieu & le vrai Dieu , & il l'eft en effet .
Le même Auteur afifure dans un autre en-
droit, que Jefus-Chrift eft Dieu d’une maniéré très •
excellente ou très-parfaite , perfeCti'ftimo modo.
Si Jefus-Chrift eft Dieu , s’il eft le vrai
Dieu , s’il eft Dieu par excellence , ou d’u-
ne maniéré très parfaite , ( car ces deux ex-
preffions font équivalentes ) & fi c’eft 14 le
fentimenc de nos adyerfaires , que veulent-
ils dire lors qu’ils citent ce paflage ? Certai-
nement tout ce qu’ils peuvent conclure des
paroles de Jefus-Chrift en Saint Jean dans la
plus grande rigueur , eft que Jefus - Chrift
n’eft point le vrai Dieu , mas que ce titre ap-
partient au Pere feul. Or cette conclufion
la plus avantageufe qu’ils puifieat tirer de
là, eft contradictoire à leurs fentimens , ou
du moins à leurs paroles. Qu’ils s’accordent
de Je fus - Chrifl. 3^
donc premièrement avec eux -mêmes, 6c
nous verrons enfuite fi nous pourrons nous
accorder avec eux. Mais il faut leur dire
quelque chofe de plus particulier.
Saint Paul déclare en quelque endroit de
fes Epitres , qu'il ne fe propefe de fcavo'tr que
Jefus- Chrifi , & jefus-Chrifi crucifié. 11 efi cer-
tain qu’à ne confiderer que la force des ter-
mes , l’Apôtre exclud tous autres objets
de fcience l'alutaire , que Jefus - Chrifl: , 6c
Jefus- Chrifl: crucifié : dira-t-on qu'il s'en fui-
ve de là , que le Pere , auffi-bien que les au-
tres , loient exclus de cet objet que Saint
Paul fe propofe uniquement de connoître?
Non fans doute. Nous exceptons d’abord le
Pere , parce que dans d’autres endroits de la
même Ecriture nous aprenons que la con-
noiffauce du Pere efi néceffaire pour avoir
Ja vie éternelle. Si nous prenons ce paffage :
Je ne me fuis prcpefé de fj Avoir que Jefus-Chrift •
& Jefus-Chri iàcrurfié, danslarigueur & dans
ia derniere exactitude du fens propre , ce
paffage feroit diamétralement opofé à celui :
C’tjî ici ta vie éternelle , de te connoître fini vy ai
Dieu , & celui que tu as envoyé , Jefus-Chrifi*
Car l’un dit , qu’il ne faut le propofev que
Jefus Chrifi, & Jefus Chrifi crucifié , peur
l’objet de la fcience faiutaire > 6c PautrC
nous aprend que pour avoir la vie éternelle ,
il faut aufli connoître le Pere- Ces deux
pacages ne pouvans être tous deux vérita-
bles à la rigueur , on les concilie , eu difanc
que quand Saint Paul fe propre de fçavoir
Jefus-Chrifi, & Jefus-Chrifi crucifié , il ne
prétend pas exclure le Pere , qui étant un
avec le Fils , efi connu en même tems que
lui. Que fi nos adverfaires eux - mêmes fui-
vent cette méthode * lors qu’il s’agit de
H h iij
de Deo
*$£6 Traité de la Dhlnlté
concilier ces deux pacages de l'Ecriture»
pourquoi ne la fuivront-ils pas lors quJil s'a-
git de concilier ce palîage, qui marque félon
leur fens , que le ?ere feul e ft le vrai Dieu -,
& ces autres paflages de l'Ecriture, qui leur
ont apris qu c Jefus-Chrifl aujfi efl. le vrai Dieu ?
Il me femble que nôtre prétention à cet
égard ne fçaurait être plus raifonnable ni
mieux fondée. Lors que Saint Paul nous dit,
qu' il ne fe propofe de ffavoir que Jefus-Chrifl , &
jefus-Cbrijl crucifié , nous exceptons le Pere,
parce qu'un autre palfage de l'Ecriture nous
aprend que la vie éternelle confifte non-feu-
lement à connoître Jefus - Chrift , mais aufli
à connoître le Pere. N'eft - il pas jufte aufîi
que lors que l'Ecriture apelle le Pere lefeul
vrai Dieu , nous exceptions Jefus - Chrill ,
puis qu'il y a d'autres paflages de l'Ecriture
qui certainement , & de l'aveu même de
nos adverfaires , nous aprennent que Jefus-*
Chrill eft le vrai Dieu ?
CHAPITRE IV.
Ôù Ven centime de répondre à la mémt
sb'jeftiem
IL eft remarquable que nos adverfaires , 8c
j’entens les plus habiles , traitans de cet
argument, s’ôtent à eux - mêmes tout l’avan-
tage qu'ils en peuvent tirer , par les chofes
qu'ils nous accordent. Crellius avoué pre-
mièrement ^que Jefus - Chrift a prononcé
ces paroles C’efi ici la vie éternelle , de te
connoître feul vrai Dieu , &c, à l'occafion des
Dieux des Gentils , qui n'étoient que de
faux Dieux & des idoles vaines. Le deffein
de Jefus - Chrifi dit - il, n étoit point de- nie*
de Jefus - Chrtfi.
que les idoles ou les Dieux des Payent ne fufftnt v
véritablement des idoles , ou des Dieux des Payens ; * ?S 9
mais fimplement denier qu'ils nefnjfent le vrai^ ' U
Dieu. Il reconnoît en fécond lieu, qu'à con- I*
lîderer la conftruétion des paroles , il
faut point joindre le pronom feul avec totm ‘
Pore. C’efi pourquoi , dit-il , il ne faut pas que
quelqu'un nous attribue ici de penfer , qu'au a-
voir égard qu'a la con fraction grammaticale des
paroles , en doit joindre ce terme feul , avec ce-
lui-ci , toi J ( ou toi Pere, ) &C. car l'article
qui eft mis devant le pronom feul, s'y opofe -, & dè
cette façon- il faudrait fous-entendre le verbe être.
Car ce feroit comme fi Jefus-Chrift eût dit , de con-
noître que toi feul es le vrai Dieu : ce qui , bien
qu'il fait vrai en foi , eft éloigné du fens de ce puf-
{âge , comme on le montrera hien-tot.
Ces deux concédions d'un homme qui a
tenu le premier rang parmi nos adverfaires,
font tout-à-fait confîderables , parce qu'el-
les fuffifent pour décider la queftion en nô-
tre faveur. Car quand on cite un paflage de
l'Ecriture pour prouver quelque chofe , l'on
raifonne ou par la force fimple des paroles»
ou par l'occaiion qui les a fait prononcer*
Si nous difputons ici par l'occaiion , nos ad-
verfaires ne prouveront rien contre nous; car
ils demeurent d'accord que Jefus-Chrift dans
cet endroit opofe le vrai Dieu aux faufles
Divinitez des Payens : ce qui , à s’arrêter là
précifement, excîud bien les idoles, mais-
non pas Jefus - Chrift. Si nous confiderons la
force des paroles , ils n'en peu#nt non plus
tirer aucun avantage , parce qu'ils n'en peu-
vent conclure , que le Pere feul , 8e exclufi-
vement à Jefus- Chrift, eft le vrai Dieu, àt
moins que de joindre le pronom feul avec
toi Pere. Or. c'eft ce que Crellius déclara;
H. h iiij
%6§ Traité de la 'Divinité
qu'ils ne prétendent point. <
Mais il n'eft pas neceffaire de rien devoir
à nos adverfaires. Je dis donc en troifïéme
lieu , qu'ils ne peuvent tirer aucun avantage
de ces paroles , jufqu'à ce que l'on foit de-
meuré d’accord de leur feus ; & que l'on
peut demeurer d'accord de leur fens, jufqu’à
ce que i'on foit convenu de leur conftru&ion
légitime. Cela eft inçonteftable.
Or ces paroles de Jefus - Chrift peuvent
être conftruites en trois maniérés differentes.
La première eft celle - ci : C'efl ici la, vie éter-
nelle y de connoître que toi feul eft le vrai Dieu,
4^* celui que tu as envoyé , Je fus-Chrift. La fe-
conde eft celle-ci: C'efl ici la vie éternelle ,
qu'ils te reconnoiffent pour ce Dieu qui feul eft le .
véritable , & celui que tu as envoyé. Je fus-Chrift m
La troiféme eft : c’efl: ici la vie éternelle , qu'ils
fe comoiffent toi , 0* celui qui tu as envoyé. Je -
fus-Chrift , être le feul vrai Dieu. On peut les
examiner par ordre.
A l'égard de la première , je demande
quel peut être le fens de ces paroles : C'efl ici
la vie éternelle , qu'ils comoiffent que toi feul es
Je vrai Dieu , & celui que tu as envoyé , Je fus-
Chrift. Ces paroles bien loin d'attribuer la
Divinité au Pere exclufivement au Fils, l'at-
tribuent vifïblement à l'un & à l'autre. Car
le fécond membre de cette proportion eft
équivalent à celui-ci , quils conmiffent que
selui que tu as envoyé , eft aujft le feul vrai Dieu ,
& le fens du difeours ne peut être que celui-
ci : qu'ils cÇ'woiffent que toi feul eft le vrai Dieu
avec celui que tu as envoyé , Je fus-Chrift .Comme
jfî quelqu'un parloit à l'Empereur, & qu'il
lui dît : C'efl ici le falut delà Hongrie : qu'ils
eonnoiffent que toi féal es le vrai Roi , cjr celui
que tu as établi fur eux, 1‘ Archiduc Jefeph : çeçtS
de Jefus - Chrifi. 369
proportion feroit ians doute équivalente à
celle-ci : qu'ils te connoifient feul <& vrai Roi
avec ton fils l’ Archiduc Joftph. C’eft le fehs
des paroles. C’eft-là le langage de tous les
hommes du monde. Les exemples qu’on en
pourroit trouver dans les Auteurs profanes ,
font infinis. Nous nous contenterons d’en
produire qui feront tirez de l’Ecriture Sain-
te. Lorfque Jefus-Chrill dit à fes Difciples , A
Demeurez, en moi , & moi en vous , il faut 1 ^
néceffairement rapeller le verbe demeurer ,
& le fous - entendre dans le fécond mem-
bre de la propoficion , de cette maniéré :
Demeurez, en n oi , & je demeurerai en vous .
Et lorfque Saint Paul dit aux Corinthiens :
Quand vous auriez mille pédagogues en Chrifi , r Cor.4,
pion pas toutesfeis plusieurs peres , (car ce font
les propres paroles de l’original ) il faut
rapeller de même dans le fécond membre
delà propofirion, ce qui avoit étéjjexpri-
mé le premier de cette forte : Quand vous
aurie\^ mille pédagogues en Chrifi , toutesfois
vous n’ave^ point plufieurs peres en Chrifi .
Car c’eft évidemment le véritable fens de
ce palïage. On peut dire de même , que
dans ces paroles , Qu'ils connoijfent que toi
[eut es le vrai Dieu , celui qui tuas envoyé ,
Jefus-ch ifi y il faut rapeller dans le fécond
membre de la propofîtion , ce qui avoit
été die dans le premier, de cette maniéré ,
que toi feul es le vrai Dieu , & que celui que
tu as envoyé 3 fefus-Chrifi, efi le vrai Dieu avec
toi feuf •
La fécondé conftru&ion eft celle - ci :
Qu'ils te connoijfent pour ce Dieu qui ejl le
feul véritable , & qu'ils connoijfent celui que
tu as envoyé , fefus-Chrifi : Or il faudra ré-
péter «Uns le fécond membre de la prà*
57® Traité de la Divinité
pofition ce qui a été exprimé dans le pre-
mier de cette maniéré : fj Wils te connerjfent
four ce Dieu qui efi le feul 'véritable , & qu’ils
connoijfent celui que tu as envoyé ,fefus- Chrift ,
four ce feul vrai Dieu. Autrement le fens des
paroles de Jefus - Chrifb feroit fufpendu &
incomplet. Qu’ils te connciffent pour ce Dieu
qui efi le feul véritable -, voilà qui va bien
jufques - là. Et celui que tu as envoyé , Jefus-
Chrift. Quoi ? Qu’ils le connoiffent aujfi four être
ce feul vrat Dieu.
Pour la troifiéme confiruélion , elle fa-
vorife entièrement nôtre fentiment : Qu’ils
te connoiffent toi , & celui que tu as envoyé ,
être le feul vrai Dieu , OU être ce Dieu qui
feul efi véritable. Cela ne fouffre pas de dif-
ficulté. Enfin, foit que l'adjeétif feul tombe
fur toi Pere , ou lur Dieu , ou fur vrai Dieu , la
confiruélion des paroles n'aura rien qui nous
foit contraire.
Il ne fert de rien à ces Auteurs de nous
alléguer fur ce fujet le pafiage de la i. à
Timorh. 6. \6. qui eft conçû en ces termes :
Lequel avenement montrera en fin tems le bien-heu-
reux & fiul-puiffant Roi des 7(ois & Seigneur
des Seigneurs , b fibtos £t%u àjuvctrictv , le feul
ayant immortalité , mot à mot ; mais les ré-
duifans à une confiruélion ordinaire , qui
feul a l’immortalité. Car comme dans ce paf-
fage ces paroles , le feul ayant immortalité ,
fe réduifent à celles-ci , qui feul a immortalité ,
ils prétendent que celles-ci , r«» «ôv«v ccXs»0î>dn
ê‘.o» , le Suivrai Dieu , fe doivent réduire à
ceiles-ci J qui feul eft le vrai Dieu.
Car premièrement , il efi: certain que nos
adverfaires ne pouvoient aporter d'exemple
qui fut plus contr'eux que celui - ci. Cas
de Je fus - Chrift. $7I
comme lorfque le Fils eft apellé (& vous
remarquerez que c'eft de Jefus - Chrift
qu'il eft fait mention dans ce paftage )
comme, dis* je , lorlque Jefus.-Chrift eft apel-
lé feul Puiftant , Roi des Rois , Seigneur des
Seigneurs , qui feul a immortalité , on n'ex-
clud point le Pere qui pofîede incontefta-
blement toutes ces quaiitez aufii-bien que
le Fils : aulii quand le Pere ferait apellé
celui qui feul eft le vrai Dieu , il ne s'en-
fliivroit point que le Fils dût être exclus ,
lui qui porte ce nom dans l’Ecriture , ce
auquel l'Ecriture donne de plus grands é-
loges encore.
Mais pour venir plus particulièrement au
fait , je dis qu'il y a une très - grande &
une très-eftentielle différence entre le pafta-
ge que Crellius cite pour exemple , 8c le
paftage que nous examinons c'eft que dans
l'exemple qu'il cite , le feul ayant immort ali*
té , eft un nominatif qui ne dépend point
du verbe , mais le verbe dépend de lui ; au
lieu que dans le paftage que nous exami-
nons , le feul vrai Dieu , eft un accufatif qui
dépend de ce verbe qu'ils cmtmiffent î un ac-
eufatif, dis -je, qui doit être joint non-
feulement à toi , mais aufîi à cet autre accu-
fatif qui ftlit , Celui que tu as envoyé , Je -
fus-ChriJl ton Fils : ce qui change la chofe en-
tièrement.
D'ailleurs, je voudrais bien fçavoir com-
ment cet Auteur ofe traduire, qu'ils te ccn-
noijfent toi qui feul eft le vrai Dieu ,^cc. lui
qui a déclaré que le pronom feul ne fe ra-
portoit point à toi , 8c qui l’a dit exprefte-
ment dans le paftage que nous avons ra-
portéde lui.
Enfin je demande à nos adverfaires »
37 l Traité de la "Divinité
comment ils reduiroient cette proportion ,
qu'ils te commuent , le vrai Dieu & Jsfiis-Chrift.
Je. fuis certain que pour peu qu’ils foient
finceies , ils la réduiront de cette maniéré :
qu'ils te connoijfent pour le vrai Dieu , toi Ô*
Jefus-Chrift.Autrement il faudroit renoncer à
parler comme les autres hommes.
Et certainement, quand je formerai c es
propoftions : qu'tls te connoijfent feul fage , (y*
Jelus-Chrift ton Fils : qu'ils te connoijfent feul
immartel , & Jefus-Chrift ton Fils j feul Roi ,
& Jefus-Chrift ton Fils , il nJy aura jamais
perfonne qui s’avife de dire , que dans ces
proportions j’exclus Jefus-Chrift de la fagef-
fe , de l’immortalité, de la Royauté. Au
contraire chacun verra d’abord , que je
comprens dans une même propofition la
fageffe , l’immortalité & la Royauté de
l’un & celle de l’autre. Pourquoi donc fe-
roit on un autre jugement de cette propofi-
tion toute femblable : Gjn’ilste connoijfent feul
vrai Dieu , & Jefus-Chriit ton Fils ? Car pour
ces mots , celui que tu as envoyé , il eft, trop
évident qu’ils ne changent point la nature
de la propofition , comme n’étant qu’une
fimple épithece , ou un fimple adie&if. Au
refte, quand ils rendront les paroles de Jefus-
Chrift par celles-ci , qu’ils te ccnnoijfnt toi qui
es , &c. il nous refte à voir fi le terme de
feul fera joint à toi Pert , ou s’il fera uni à
celui de Dieu . Cette queftion n’eft point pe-
tite. Car fi le pronom feul eft apliqné au Pe-
re , il Cit que le Bere feul eft le vrai Dieu
de cette forte : qu'ils te connoijfent toi qui feul
es le vrai Dieu. Mais fi le pronom feul eft
joint au nom de Dieu , il emporte feulement,
que le Pere eft ce Dieu qui feul eft vérita-
ble. Pour voir laquelle de ces deux explica-
de Jefus - Chrift. 37^
tions eft la meilleure , il ne faut que ton
fulter les termes de l'original. Car il eft re-
marquable que l'article n'eft point mis de-
vant Dieu , ou devant vrai Dieu , mais de-
vant ces trois termes , feul vrai Dieu. S'il y
avoir tri ucta/ 7 «y «Xtôu'ov (ita* , cela vou*
droit dire , qu'ils te connoiffent toi feul le
vrai Dieu : propofition qui pourroit fe ré-
duire à celles-ci : qu'ils te connoiffent toi qui
feul es le vrai Dieu. Mais il y a dans l'ori-
ginal j cri to-j ««»«» , qu'ils te connoif-
fent toi le feul vrai Dieu : ce qüi lignifie ,
qu'ils connoiffent que tu et le feul vrai Dieu , ou
qu'ils te connoiffent toi feul qui es ce Dieu qui
feul es véritable. Or cette propofition , le
Pere efl le Dieu qui eft feul véritable , ne fait
abfolument rien contre nous. Qui dit , le
Pere eft Dieu , dit , le Pere eft le Dieu vérita-
ble. En difant tout de même que Jefus-Chrifl
efl Dieu , nous difons : Il eft le Dieu feul
véritable. Comme donc l'Ecriture en difant
que le Pere eft Dieu , ne fait aucun tort
à la Divinité de Jefus Chrift : aufli quand
elle dit que le Pere eft le Dieu qui eft feul
véritable , elle he fait aucun tort à la Divi-
nité de Jefus Chrift.
Mais il ne nous fufSt point de répondre
fiîiîp’ement à nos adverfaires, il faut en-
core leur faire voir , il faut leur prouver *
quoique nous n'y foyons pas obligez , que
les p s rôles de Jcfus-Chrift en Saiat Jean,
n'ex-c tuent point le Fils , de la véritable Di-
v: Pour cet effet , il ne faut fie confi-
d. : I. L'occafion qui fait prononceras
y ' < les. î I. Les autres pafîages de l'Ecritu-
re . qui peuvent être paraleiics à celui-là.
1 1 T. L'analogie de la Foi. / V. Tous les ter-
mes <k toutes les expreiil ons-dc vc paltege :
374 Traité de la Divinité
car chacun a Ton fens , fa force & fon éner-
gie particulière.
A Pégard de Poccafton qui fait dire à
JefüS - Chrift , qu'ils te comoiffent feul vrai
Dieu j & celui que tu as envoyé , Jefus-Chrijl $
c'eft évidemment par opofttion aux Payens
que Jefus - Chrift a tenu ce langage. Son
fens a été celui-ci. Les Gentils périment , par-
ce qu'ils ne connoiffent que de faux Dieux : mais
c’ejl ici la vie éternelle , de te connaître pour le vrai
Dieu opofé aux idoles , & Jefus-Chrijl ton Fils.
Çe fens nous eft favorable. Car qui ne fçaic
que l'occafton limite paifîblement les paro-
les de ce texte ? Il eft vrai que Crellius dit
îà-deftus , que l'oceafton ne limite pas tou-
jours le fens du difcours , & qu'il arrive
fou vent que dans une occafton particuiiere
nous prononçons des fentences générales.
Mais il faut s’entendre. Si le fens de Crellius
eft , que cela arrive quelquefois , nous en
demeurons d’accord. Si fon fens eft , que cela
arrive toujours , nous lui nions fa propofi-
tion. Cela arrive quelquefois. Vous en avez
plufteurs exemples dans l'Evangile. Ainfi ,
lorfque Jefus-Chrift dit à propos du Lazare :
Je fuis la réfurreftton & la vie. Qui croit en moi t
encore qu’il foit mort , vivra -, ou lorfqu'iî dit
à Poccafion du temple que fes Difciples lui
montraient-: , ces paroles qui ne dévoient
s'entendre que de fon corps , Abattez, es
temple C %, en trois jours je le relèverai : il eft
bien évident que dans une ocafion particu-
lière il jffipnonce des fentences générales ,
& qui ne te limitent point par le lujet dont
il parle. Mais fi Crellius prétend que Jefus-
Chrift en ufe toûiours de cette maniéré ,
il fe trompe groffieremenr. Dira-t-on, par
exemple } que lorfque Jefus ; Cfrrift die à
de Jefus - Chrift . 377
Saint Pierre : Tu es bienheureux , sitnon fils de
Jona, Car la chair & le fang ne t'ont point révé-
lé ces chofes , &c. que ces paroles ne fe li-
mitent point par Poccafion qui les a mifes
en la bouche du Sauveur du monde ; & que
par ces chofes , il ne faut pas entendre la belle
confeffion que Saint Pierre venoit de faire à
Jefus - Chrift ?
Ce principe demeurant certain , que tan-
tôt Poccafion limite le fens du diicours , &
que tantôt elle ne le limite point ; il faut
voir dans quel nombre il faut mettre ces
paroles de Jefus - Chrift : Ce fi ici la vie éter-
nelle , qu'ils te connoïjfent feul vrai Dieu , &
celui que tu Æs envoyé , f-efus -Chrift, Or je dis
qu’il eft évident que le fens de ces paroles
doit être limité par Poccafion qui les a fait
prononcer , ou fi vous voulez , par les ob-
jets que Jefus - Chrift avoit devant les yeux ,
ou dans Pefprit , lorf qu’il les prononçoit ;
parce que ces paroles enferment une double
allufion , qui marque qu’eües fe raportent
à ces objets , ou à cette occafion. La pre-
mière eft cachée dans ces paroles, ("eft
ici la vie éternelle , &c. La fécondé l’eft:
dans celles-ci , feul vrai Dieu. Jefus - Chrift
parle du feul vrai Dieu par allufion aux
fauffes Divinitez payennes. Jefus-Chrift fait
confifter la vie éternelie à ccnnoître ce feul
vrai Dieu , par allufion ou par opofitioo à
l’état des Payens , qui périfloient pour
n’avoir que des faux objets de leur culte,
& pour ne pas connoître le vrai D^u. Un®
feule allufion à Poccafion qui auroit fait
prononcer ces paroles , fuifiroit pour en
limiter le fens à cette occafion. Qu’e.ft-cc
donc que deux ailufions diftc* rentes ? C^rr^i-
ment > il faut demeurer d'accord s que ces
3 - 6 Traité de la Divinité
paroles lignifient félon la force de la dou-
ble allufion qui en fait comme fefpric ; de
forte que cette double allufion limitant le
fens de ces paroles , & nous les faifant
ainfi expliquer : Qu'ils te connoijfent pour ce
Dieu fettl véritable , opofé aux Dieux qui ont
jette les Payent dans l’égarement de la mort ,
dont la comoijfance falutaire efi le principe de
de la vie éternelle que nous attendons ; il eft évi-
dent que Crellius s’étoit trompé j lorfqtfii
avoit dit que le fens de ces paroles étoit plus
étendu que l’occafion.
Mais , dit cet Autour , fi quelqu’un s’avi-
foit de s’imaginer que Pierre , Jacques , ou
Jean efi d5une même elfence & d’une même
nature que le Pere éternel , ne nous feroit-
ii point permis de le redrefler & de le con-
vaincre par tes paroles , C’efi ici U vie éter -
nelle ? qu'ils te connoijfent feul vrai Dieu , & ce-
lui que ttt as envojé , Jefus-Chrift } Et pourroit-
on bien éluder la force de ce panage , en
difant que le defifein de Jefus-Chrift en cet
endroit , n’a été que d’exclure les faulfes
Divinitez & les Idoles payennes ? Je répons :
I. Que cet exemple eft tout-à-fait mal allé-
gué , pour trois raifons. La première efi «
que Pierre n’eft point dans le même cas que
Jefus-Chrift. Pierre n’eft point Dieu , Pier-
re n’eft point nommé le vrai Dieu dans
l’Fcriture : & nos adverfaires reconnoiffent
tout cela de Jefus-Chrift. Pierre n’eft point
revêtu de tous les noms , de tous les
droits , de tous les attributs & de toutes
les perfections de Jefus - Chrift ; au lieu
que nous avons juftifié tout cela de Jefus-
Chrift. La fécondé eft , que ces paroles de
Saint Jean font dites du Pere , & de Je-
fus* Chrift qui eft fon Fils 5 & ne le font
de Jeftts-ChrîJf . 377
point du Pere & de Saint Pierre. Jefus-
Chrift eft là participant de la gloire du
vrai Dieu. Nous l'avons prouvé par la jufte
conftru&ion de ces paroles , qu'ils te connoif.
fent pour le Dieu feul véritable , toi & celui que
tu as envoyé Jefus-Cbrijt tou -Fils. La troifiéme
eft, qu’il n'eftpas nécefifaire que ces paro-
les , c’efi ici la vie éternelle t qu'ils te connoif.
fent , &c. détruifent tous les fencimens bi-
zarres & monftrueux que Ton pourroit avoir
fur le fujet de la Divinité. Car fi Pierre s’a-
vifoir par exemple , de s'imaginer qu'i» elt
le Pere , qui efi feuleft le vrai Dieu , félon
nos adversaires } je leur demande > pour-
r-oicnt- ils bien le convaincre par ces paroles ;
C ejl ici la vit éternelle , qu'il te connoiffent 3 a
'Pere , feul vrai Dieu ? Ne feioit - ce pas
plutôt là le moyen de confirmer cet homme
dans fon égarement ? C'efl: moi , diroit - il ,
qui fuis le Pere : & ce pafifage m'attribue d'ê-
tre le vrai Dieu.
Enfin je réponds directement à l'objec-
tion , & je foûtiens que fi l'on ‘fupofe Pier-
re dans les mêmes circcnltances dans les-
quelles nous fupofons Jelus - Chrift: : que
Pierre foit avant fa naififance , qu’il foie
le Créateur du Ciel & de la terre , qu'il
ait fait le tems 8c les fiécles, qu’il foit
3c la fin 8c le principe des choies vifibles S c
invifibles > qu’il foit Dieu , vrai Dieu , le
grand Dieu , le Dieu tout - puilfant , un
avec fon Pere , égal avec fon Pere , le mê-
me que fon Pere > nous ne pourront fans ex-
travagance lui refufer le titre de vrai Dieu*
1 î. On peut convaincre nos adverfaires
en comparant ce puflfage avec un autre palïà-
tout partielle à celui - là qui fe lit au
Çhap. 5. de la l. Epicxe de S. Jean,, au
Ime U 4 I i
$7? Traité de la divinité
verfet i r. ences mots : Mais mus ff avens que
le Fils de Dieu efi véritable , & nous a donné
entendemtnt pour cennoitre celui qui efi véritable :
& nous fommes au véritable , a fiavoir en fon
Fils JeJus-Chrifi . Celui-ci efl le vrai Dieu & la
vie étemelle.. Nous ne nous arrêtons pas
maintenant à réfuter la critique de quel-
ques-uns de nos adverfaires , qui ont ofé
Soutenir que ces paroles , Celui-ci efi le vrai
Dieu & la vie éternelle , ne dévoient pas
être raportées à fefm - Chrifi , qui précédé
immédiatement , mais bien à Dieu , dont il
eft parié dans le verfet précèdent en ces
termes : "Zfous feavons que nous fommes de Dieu.
31 n y a qu'un defîr extrême de défendre fa
caufe à quelque prix que ce foit , qui puiffe
faire dire une pareille chofe. li eft évident.
€n effet, que celui qui eft apellé le vrai Dieu
<ttr> la vie éternelle , eft le même que celui
qui eft apellé le véritable , & duquel il eft
dit , N eus fommes au véritable , a [f avoir tn
fon Fils fefus - Chrifi. Socin n'a ofé le nier ;
& non-feulement il avoue que c'eft Jefus-
Chrift qui eft apellé en cet endroit le vrai
Dieu & la vie éternelle : mais il convient que
ce dernier paflage eft paralelle à celui - ci ,
qu'ils te connoijfent jeul vrai Dieu , & celui que
tu. as. envoyé , fefus-Chrifi. Quoique , dit- il , je.
me réduis facilement à cette opinion , que d’ au-
tant que le fens de ce pafifhge par oit être entière-
ment le même que celui de Jifus-fhrifi lui-même,
m- Saint hah , cette petite claufe ( celui - ci efi le.
•Vrai DietCgf* la vie éternelle ) doit être raportée }.
non - feulement au ?ere de Notre Seigneur fefus-
Ghrift , mais aufit a fefus-Chrifi lui - même , au-
tant qu'il le peut , & quelle doit y être raportée
&c. G'eft ici que cet Auteur tombe dans une
snanifefte, contradiction. Car fi. ces deux j?a£
_ de Jefar - Chrifi. fy9-,
wges ne font point paraleiles , comment:
dit- il que le fens de l’un eft celui de l’au-
tre ? Et s’ils font paraleiles , comment
pourront-ils foûtenir que l’un de ces parta-
ges dit que Jefus-fchrift ert le vrai Dieu , &
que l’autre emporte que Jefus-Chrift n’eft
pas le v7rai Dieu ?
III. Une des confédérations qui devroient
le plus ouvrir les yeux à nos adverfaires >
eft cette efpece de paralelle qui eft ici en-
tre le Pere 8c le Fils , qui font mis dans
un même rang , & qui font un objet fa lu-
taire de nôtre foi , & de la connoirtance:
ou falut. Nos adverfaires prétendent que
Jefus-Chrift a dû parler très- modeftemenc
en priant fon Pere. Crellius remarque qu’il
' nccoit point convenable que Jefus - Chrift
dit dans cette occafion qu’ii étoit un. feul
vrai Dieu avec fon Pere : En partie , dit-
il , parce qu’il prie fon Pere , & que par confe - Qr£tf
quent il doit parler avec une extrême modifie : en $e Um
partie, parce qu'il fe confédéré comme l'Envoyé de
fin Pere, Garonne doit point croire qu'en priant p ltrg
fin 7>3re , il s'égale à fon Pere , en s'attribuant b x *
un titre fi grand , que le pere lui - même n'a 1 * 1
rien de. plus élevé. D’ailleurs comme il fe confia
dere ici comme l'Envoyé de fin Pere , il ne
faut pzs croire qu'il s'attribue la gloire & U
ma je fie de celui qui l’a envoyé , qui confife en
ee qu’il eft le feul vrai Dieu. Certainement ,
iî Jefus Chrift n’eft point le feul vrai Dieu
avec fon Pere , ce n’eft point une- modeftie^
à lui de ne fe point dire le fe# vrai Dieu;
avec lui ; bien- loin que ce foit là une ex-
trême modeftie.. Ge feroit une extravagan-
te modeftie à un Sujet de dire , qu’iît
n’eft pas le Monarque ou le Souverain de-
l’Etat.. Belle, modeftie î.qui empêcheroit mu
lu. î]>
Traité de la Divinité
peu de poudre & de eendre de fe dire le
Créateur de toutes chofes > Dieu béni éter-
nellement. Mai je crois pouvoir dire , que
jamais la modelfie ne fût plus choquée par
perfonne , qu'elle le feroit par Jefus Chrift
Sans cette rencontre fi Jefus Chrift n'étoit
qu'un fimple homme ou une fimple créatu-
re : & pour rendre à Crellius fes propres pa-
roles j je foûtiens que ni la modefiie , ni la
qualité d'Envoyé , ne permettoient point à
jefus-Chrifi de fe joindre au Pere , & de fe
nommer après lui comme un objet qui fait
la béatitude des hommes > fi jefus-Chriil
jj'étoic qu'une fimple créature. La modefiie
ne le fouffriroit point. Car fi J.efus- Chrilt eif
une fimple créature , il n'eft pas à l'égard
du Dieu fouverain ce qu’eft un grain de
Eoudre auprès du firmament , ce qu'eil une
ougie auprès du Soleil , ce que feroit le
plus petit ver , auprès du Maître du monde.
Bira-t'on donc que le Firmament &.un grain
de poudre foûtiennent le monde ? que le
Soleil & une bougie nous éclairent ■? que
le . Maître du monde & un ver font les rér
solutions delà focieté ? Cela feroit tout-à-
fait choquant. La qualité d'Envoyé s'y opor
feroit encore. Car , je vous prie , dans quel
Empire , dans quel Royaume vit on jamais
leferviteur fe nommer avec le Maître , &
attribuer tout à lui & au Souverain ? Si un
officier d'un Roi avoit ofé dire que tout
fe doit faire dans le Royaume au no n du
Roi , & erçrfon nom ; s'il avoit la hardi elfe
de faire graver fon nom avec celui de fon
Maître dans la rnonno.ye & fur les édifices,
publics r files grâces s.'expedioient en fon
mom* ce feroit Là un, crime de le&e-Majdlé.
q ui ne pourvoit être expié que par. une. m,oj&
de Je fus - Chrfî. jJ*
men cruelle. Comment donc Jefus - Chri£
ofe t'il dire aujourd’hui , que la vie éter-
nelle conlifte à connoître le Dieu fouverain >
& a ie connoître lui - même ? Comment
cfe-t’il inôituer les Sacremens avec ce for-
mulaire y Je te baptife an nom du Fere , du
Fils & du Saint - Efprit ? Comment ofons-
DOUS dire , Je crois en Dieu le Fere tout-puiflknt
& en Jefus-Chrift fin Fils ? &c. 1¥. la quatriè-
me conftderation qui cous montre que le
Fils ne doit pas être exclus de la Divinité
du Pere , c’eft celle du terme connoître
qui eft ici employé. te connoif-
fmt > &c. Car ou par connaître il faut
entendre une connoiflance (impie, nuë &
théorique : auquel cas ce paftage eft faux.
Car il n’eft pas véritable que la vie éternelle
confifte à connoître Dieu & Jefus-Chrift de
cette maniéré nuë } (impie & théotique. Ce
n eft pas nous qui le di lotis , ce font nos
adverfaires eux mêmes. D’ailleurs ilefl faux ,
oit Creilius j que la -vie éternelle , ou le mo- u
yen dç I obtenir , cbnjtjle h connoître que le Fere ^
& Jefus Chrift fin Fils font ce feul (fi vrai 'Dieu.
Cela ne peut fubfifler étant pris à la lettre. Au - %
trement il firoil necejfaire (fi il fuffiroit pour ^ * **
obtenir la vie. éternelle , de reconnaître le Fere (fi I* ar&*’
le Fils pour le fini vrai Dieu. Ainfi , cette ma-,
ntere tous ceux qui font de ce fintiment , obtien-
draient la vie éternelle , quoiqa' avec cette perfuct-
fion ils puijfent avoir des vices , qui félon la
déclaration exprejfe de l’Ec-iture t excluent du Ro-
yaume des Cùux ^ Vous direz donc quAout céla-
don être pris dans un fens impropre > d'une tells
forte que 'ente cnnnoiffance comprenne en. foi lafiâ-
en Jefus-Chrift, (fi une foi agiffante par- la charité^
& p*r toutes fort es de vertus , &c.
Que (i par cçcte co;îr\oi(Tunce il fa.ux e.Qr-
3 Sa Traité de la Divinité
tendre une connoiflance efficace & pratiquey
alors par connoître le vrai Dieu , il faut mani-
feftemenc entendre le fervir, '& par le fer-
vir il faut entendre & le culte qui lui eft dû ,
& l’obéïffance que nous lui rendons , & la
foi , & la charité, & toutes fortes de vertus
qui fe rapouent au fervice de Dieu. C&
font les paroles de Crellius. Or comme le ter-
me de connoître ne s’aplique pas feulement au
Pere, mais auffi au Fils > car le texte ne porte
pas Amplement , qu'ils te connoïjfatt , tci Pere ,
mais j qu'ils te comoijfent , & celui que tu us en~
*voyi ijefus - Chrijl ton Tils,CQ feul 8c même
verbe étant apliqué à ces deux differens fu-
jets : il s’enfuit que la vie éternelle ne con-
fiée pas feulement à fervir Dieu parla foi ,
la charité, le culte religieux , & toutes
fortes d’autres vertus , mais qu’elle confifte
auffi à rendre tous ces mêmes devoirsàje-
fus - Chrift : Que fi nous devons connoître
Jefus-Chrift en l’adorant , en lui obéïïfant ,•
en croyant en lui , en exerçant la charité
pour l’amour de lui , je foûtiens que
Jefus-Chrift doit être néceftairement le vrai
Dieu j puisqu’il n’y a que le vrai Dieu
qui nous devions cette forte d’hommage ::
Il n’y a que le vrai Dieu que nous devons,
adorer & que nous devons fervir religieu»
fement. Tu adoreras , dit le Legiflateur com- 1
mencé par le Dodeur venu de Dieu , Tu
adoreras le Seigneur ton Dieu , Ô* à lui feul
tu ferviws. On ne peut glorifier que le vrai
Dieu par l’obéïftance , par la foi , par là
charité, & par toutes fortes de vertus ,-
parce qu’il n’y a que l’Etre infini qui mérité
■les facrifices divers que toutes ces differem-
ses vertus lui prefentent..
Vu. Cette réflexion peut Sc doit. être foû;%-
de fefus-Chrffi. 3*3
mië par une autre reflexion que nous ferons
fur le terme de la vie étemelle . Il n'y a qu'un
Etre infini qui puifle faire la vie éternelle de
fes créatures. Jefus-Chrift n'eft point un Etre
infini , s'il n'eft point le vrai Dieu avec fon
Pere. En effet , lorfque l'Ecriture nous dit
que la connoiflfance de Dieu eft la vie éter-
nelle , & que la connoiflfance de Jefus-Chrift
eft la vie éternelle, ou elle entend que la.
connoiflfance de Jefus-Chrift eft la vie éter-
nelle danslemême fens que celle de Dieu 5
ou elle l'entend dans un fens different. Si
elle l’entend dans un fens tout different, il
n'y a rien de plus captieux que ces paroles
de l'Ecriture , elles font équivoques & inin-
telligibles. Si elle l'entend dans le même
fens , il s'enfuit que Jefus - Chrift connu
nous donne la vie éternelle , ou fait la vie
éternelle en nous , de la même maniéré que
le Pere connu. Or le Pere ne fait la vie
éternelle que parce qu'il eft le vrai Dieu y
le texte le dit expreflfement. C eft ici la vie
éternelle , de te cennoitre feul vrai t)ieu. Il s'en-
fuit donc que Jefus-Chrift ne fait la vie éter-
nelle qu’entant qu’il eft le vrai Dieu. D'ail-
leurs , ou la connoiflfance de Jefus-Chrift
fait la vie éternelle, parce que la vie éter-
nelle confifte dans cette eonnoilfance, ou
parce que cette connoiflfance eft le principe
de la vie éternelle. Si c'eft parce que la vie
éternelle confifte formellement dans cette
connoiflfance, il faut que Jefus jj^irift foit
le fouverain bien : car la vie eternelle ne
confifte formellement que dans la poflfefTion
du fouverain bien. Si c’eft parce que la
connoiflfance de Jefus Chrift eft le premier
principe de la vie éternelle , je .demande
encore : Cette eonnoilfance eft-eile le prm*
Traité de la Divinité
cipe de la vie éternelle , parce qu’elle en ell
'la caufe efficiente , ou Amplement parce
cette connoifTance eft un moyen pour par-
venir à la poffeifion de la vie éternelle ?
Si c’eft parce que cette connoifTance eft un
principe proprement dit , une caufe ef-
ficiente , une fource de la vie étemelle ,
il s’enfuit que l’objet de cette connoiftan-
ce doit être le vrai Dieu : car il n’y a que
le vrai Dieu dont la connoifTance nous nu-
milie , nous fanftiâe , & produife & le
bonheur & la fainteté , qui font les deux
parties de la vie éternelle. Si c’eft feule-
ment parce que cette connoifTance eft ou
une fimpie condition , ou un fimple moyen
pour avoir la vie éternelle , je dis qu’alors
on ne peut pas mieux dire : C‘ejl ici la vie éter -
nelle> de connaître Jefus-Ckrifl : que t'tfi ici la vie
éternelle , de connaître la Loi , ne connaître l'E-
criture , de connaître le Ciel & l'éternité. C'eft
ici la vie éternelle pour les ÏJra'éUtes , de con-
naître Moïfe. C'cft la vie éternelle pour les
Juifs profelites , & pour les Pdyens qui fe con-
vertijfoier.t a l’Evangile , de connoître les Apô-
tres. Gar il eft certain que la connoifTance
des Apôtfes pour vrais Apôtres, étoit une
condition fans laquelle les mauvais Chré-
tiens ne pouvoient parvenir à la vie ; com-
me la connoifTance de Moïfe pour le Mi-
nière & l’Envoyé de Dieu , était une con-
dition fans laquelle les Ifraëlites ne pou-
noient obéir à Dieu , ni par confequent
avoir la’viç éternelle. Ou, fi vous voulez >
la connoifTance des Apôtres & la connoif-
fance de Moïfe, étant des moyens pour amç*
ner les hommes à Dieu , ont auffi. été des
moyens pour avoir la vie éternelle. Je veux
4|tÇ qu’ils payent pas été de fi grands mo.
yen5 *
ds Jefus-Chrift. 3
yens ; il fuflfit qu'elles ayent été des moyens,
nous n'en demandons pas davantage.Cepen-
dant /faut demeurer d'accord, que ç’au-
roit été une impiété & un blafphême que
de parler ainfï. C'efi ici la. vie éternelle , de
connoitre Moyfe, C'efl ici la vie éternelle , de con-
naître les Apôtres. Mais ç'auroit été le com-
ble de l’impiété , fi l'on avoir apellé Moïîè
& les Apôtres la vie éternelle , comme
l'Ecriture apelle Jefus-Cbrilt la vie éternel-
le. C'efl ici , dit Saint Jean , le vrai Dieu &
la vie étemelle.
Certainement , celui qui confiderera bien
ces dernieres paroles , trouvera que félon
la penfée du S. Efprit , il y a de /affinité
entre ces paroles , le vrai Dieu , & celles-
ci , la vie étemelle, & que le S. Efprit a voulu
nous faire comprendre , que c'efi parce que
Jefus-Chrift efi le vrai Dieu , qu'il eft la
vie éternelle , & qu’entant qu’il eft la vie
éternelle , il efi le vrai Dieu. Ainfi dans ces
paroles de Jefus-Chrift , qui font paralelles à
ce paftage , C’efi ici la vie éternelle , qu’ils t »
eermoiffmt féal vrai Dieu , & celui que tu as
envoyé , Jefus-Chrift , il parcît très-raifonnable
de penfer , que Jefus-Chrift ne fait la vie
éternelle par fa connoiffance , que parce
qu’il eft le vrai Dieu.
Au relie ces deux veritez nous paroilfent
certaines fur ce fujet. La première eft , que
lorfque Jefus - Chrift eft apellé la vie éter-
nelle , ou lorfqu'il eft dit que la vié éter-
nelle confifte à connoître Jefus-Chrift , cet-
te expreflion ne veut pas dire finalement ,
que Jefus-Chrift promet la vie éternelle „
ou que Jefus - Chrift donne la vie éter-
nelle. Car , par exemple , Moïfe promet-
tait aux Ifraëlices la terre de Canaan -, 8c
Terne U J, Kk
Traité de la Divinité
cependant il n’eft point apcllé la terre de
Canaan. Jofué introduit les Ifraëlites dans
3a terre de Canaan , mais il n’eft point
apellé la terre de Canaan : & ces expref-
fîons feroient regardées comme abfurdes &
extravagantes fi quelqu’un s’en fervoit. Je-
fus-Chrift eft donc apellé la vie éternelle , &
il eft dit que la vie éternelle confifte dans
la connoiliance de Jefus-Chrift , pour nous
apprendre non-feulement que Jefus-Chrift la
promet , non- feulement qu’il la donne,
mais que cet objet l’a fait naître , que Je-
fus-Chrift en eft la fource , qu’il ne faut que
bien connoître Jefus-Chrift pour être faint ,
& pour être heureux , c’eft- à-dire, pour
avoir les deux parties de la vie éternelle.
La fécondé chofe qui nous paroît incontes-
table, eft , que tout l’objet qui fait la^vie
éternelle dans ce dernier fens , doit être
néceflairement un objet infini. Car fi c’eft:
une ftmpîe créature , on ne peut lui don-
ner un tel éloge fans impiété , puifque cet
éloge eft l’éloge du vrai Dieu. C’efi ici la vie
éternelle , de te connoître feul Dieu , &C. C’ejl
ici le vrai Dieu & U vie éternelle.
VI. Après- cela nous avons à confîderer le
nom de Dieu. Nos adverfaires difputent for-
tement pour nous perfuader que le nom de
Dieu «’eft pas un nom propre , mais un
nom apellatif. Ils ont fait des traitez entiers
fur cette matière. Il ne faut pas s’en étonner.
Car s’il eft une fois conftant que le nom de
Dieu eftk nom propre de l’Etre fouverain,
ils ne peuvent plus s’empêcher de recon-
noître Jefus-Chrift pour un Etre fuprême ,
puisqu’ils demeurent d’accord que le nom
de Dieu lui eft donné affez fouvent dans
l'Ecriture , & même dans des endroits qui
âe Jefttt - Chrift. jSf
ne font nullement fufpeéts ni de figure , ni
d'exageration. Ils prétendent donc que le
nom de Dieu eft un nom apellatif ; qu'il eft
donné fouvent à d'autres qu'au vrai & fou-
verain Dieu , quoiqu’il Toit aulîi donné
quelquefois à ce dernier. En cet endroit
nous raifonnerons par leur principe, fans en-
trer avec eux dans cette conteftation , &
nons dirons que puifque le nom de Dieu eft
un^ nom apellatif , on en doit faire à peu
près le même jugement que de celui de
Roi j quiTeftaufli, & qui eft donné à Dieu
par excellence , mais qui peut convenir à
d'autres qu'à Dieu. Je demande donc à nos
adverfaires , fi fupofé que les paroles du tex-
te fuftfent , C’eft ici la vie éternelle , de te con-
naître feul vrai Roi , & celui que tu us envoyé »
Jefus - Chrift ton Fils , s'ils croiroient que
dans ces paroles cette exprtffion , feul
vrai Roi , convient au Pere exclufivement
au Fils j ou s'ils penferoient qu'elle con-
vient au Pere & au Fils en même temps,
de cette maniéré , C'tfï ici la vie étemelle > de
te connaître feul vrai Roi , toi Pere , avec celui
que tu as envoyé, Jefus- Chrift ton Fils, Or eft-
il que le nom de Dieu n'eft point moins
apellatif que celui de Roi , félon leur prin-
cipe. Il s'enfuit donc qu'ils ne doivent pas
faire de difficulté de rendre les paroles de
Jefus-Chrift en S. Jean par celles-ci : C'eft
ici la vie éternelle , qu'ils te connoiffent être le
vrai Dieu , toi 'Pere , avec celui que tu as en*
voyè , Jefus-Chrift. £
VII. Le terme de vrai nous fournira la
feptiéme preuve. Nos adverfaires entendent
par le vrai Dieu en cet endroit , le grand
Dieu par excellence , le Dieu fouverai»
Kk ij
38 S Trahê'de la "Divinité
xcct Mais il fera bon d'ôter ici l'é-
quivoque qu'ils font naître. On demeure
d'accord que le vrai Dieu eft le Dieu fouve-
rain , & que le Dieu fouverain eft le vrai
Dieu. Si nos adverfaires ne veulent dire que
cela , nous fommes d'accord avec eux.
Mais nous prétendons que l'idée de vrai
Dieu & celle de l'Etre fouverain , font
deux idées differentes qui reprefentent le
même objet , ou deux maniérés affez di-
verfes de concevoir le même Dieu. L'idée
de vrai Dieu opofe cet objet à ceux qui
portent fauffement le nom de Dieu , c’eft-
a-dire , aux idoles. L'idée de Dieu fouverain
ou d'Etre fouverain l'opofe à tous les autres
êtres qui lui font néceffairement inférieurs.
On peut donc bien confondre l'objet qui eft
exprimé par le terme de vrai Dieu , avec
celui qui eft exprimé par le terme de Dieu
fouverain : mais il n'eft pourtant point per-
mis de confondre l'idée de Dieu fouverain
avec celle de vrai Dieu j & c'eft pourtant
ce que font toûjours nos adverfaires »
lorfqu'iîs raifonnent contre nous par ce paf-
fage. Il ne fert de rien de dire ici , que le ter-
me de vrai eft employé quelquefois pour
exprimer quelque chofe de noble & d'excel-
lent ; comme lorfqu'on dit : Conftantin étoii
un vrai Empereur. Alexandre étoit un vrai Hé-
ros , pour dire , Conjlantin avoit toutes les qua-
lité z. que doit avoir un Empereur , Alexandre
itoit un grand Héros. J'avoue que quelquefois
le terme dÇ.z»vu eft employé pour marquer
l'excellence du fujet dont on parle : mais
quelquefois auffi cette expreffion n'en ligni-
fie que la vérité , & c’eft ici un fait incon-
teftable. On dit , Henri IV. étoit le vrai Roi
de France , lorf qu'il combmoit contre la Ligue
de Jefut * Chnjï. 3
apres la mort d'Henri ni . & cela lignifie feu.
lement , qu’il n’ufurpoit point la couronne.
Or dans cet endroit on ne peut nier que le
Jml vrai Dieu enfermant une manifefte al-
iufîon à la multitude des Divinitez Payen-
nes qui portoient faulfement ce nom , &
cette allufion n’étant pas même contertée
par nos adverfaires , le terme de vrai ne
lignifie plûtôt la fimple vérité de la chofe ,
que fon excellence. Le fens donc de ces pa-
roles eft celui-ci : Les 'Payens ne connoijfent que
de faux Dieux , & c'eji ce qui fait qu’ils pé-
■ rijfent : mais toi tu es le feul vrai Dieu avec ton
Fils , & cette connoijfance donne la vie éter-
nelle.
Cela étant , il eft bien facile de faire
voir que le terme de feul vrai pieu doit être
raporté au Fils aufli bien qu’au Pere. Car
le terme de vrai Dieu doit être reftraint au
Pere ou c’eft parce que ce titre n’eft point
répété dans le fécond membre de la propo-
rtion , ou c’eft parce que ce titre eft trop
excellent pour convenir au Fils.Ce n’eft point
parce que ce titre n’eft point répété , puis-
que nous avons déjà fait voir que l'analo*
gie du langage demande que ce titre foit
lous-entendu , aufli - bien que le verbe con-
naître. Ce n’eft point aufli parce- que ce titre
eft trop excellent pour Jefus-Chrift ; car ce
titre ne lignifie autre chofe , fi ce n’eft un
Dieu qui n’eft pas inventé , mais qui exifc
te réellement : & qui peut douter que li
Jefus-Chrift eft Dieu , comme tlfc adver-
faires le reconnoiflent, il ne foit un vrai Dieu
clans ce fens ?
En un mot , voici le Dieu qui eft oppo-
fé aux idoles , c’eft un Dieu qui n’exirte
pas feulement dans l’imagination des hem*
K k iij
$5© Traité de la Divinité
mes, mais qui exifte réellement & veri-
blement : & je demande fi cette épithece
convient à Jefius - Chrift , ou fi elle ne lui
convient pas. Si elle ne lui convient pas , il
s'enfuit que Jefus Chrift , qui très - certai-
nement eft Dieu , fuivant l'aveu de nos ad-
verfaires , eft un Dieu faux & imaginaire.
Si cette épithete convient à Jefus-Chrift , il
s’enfuit que Jefus - Chrift eft ce feul vrai
Dieu.
VIII. Mais peut-être que cet adje&if feul
joint à vrai Dieu , donne à ce titre une ex-
cellence qui fait qu'il ne convient qu'au Pe-
re. Ce ne peut être pour plufieurs raifons.
Premièrement , comme le terme de feul
détermine celui de vrai , on peut dire aufti
que le terme de vrai détermine celui de feul:
feul vrai Dieu eft oppofé à la multitude des
faux Dieux. D'ailleurs, feul vrai Dieu n'eft
pas l’épithete du Pere , mais celle du Perc
& du Fils : comme dans ce paflage : Ou
moi feul & Barnabas n'avons- nous point la puif-
fance de ne point travailler ? le terme feul qui
dans la conftruétion n'eft l'épithete que de
Paul , eft l'épithete de Paul & de Barnabas
dans le véritable fens de cës paroles. En
troifiéme lieu , quand le terme feul feroit
l'épithete , non de Dieu convenant au Pe-
re & au Fils , mais l'épithete du Pere ;
quand il yauroitdans le texte , qu *ih con -
noiffent le Pere feul pour être le vrai Dieu , &c,
il nefaudroit point trop prefler ce terme de
fui , qiC'/n'exclut pas toûjours autant qu'il
femble exclure, comme nous pourrons le
juftifier par un exemple tout - à - fait propr i
& inconteftable. Je demande de qui eft- ce
que l'Ecriture parle, lorfqu'elle dit, feul
Puiffxnt Roi des Rois 3 Seigneur des Seigneurs »
de Jefu's-C/iriJt.
fui feul a V immortalité ? Nous prétendons que
c’eft de Jefus-Chrift ; mais nous nous trom-
pons , fi l’on veut. Qu’on attribue toutes
ces épithetes. au Pere , ou bien au Fils *
il ne nous importe'; on trouvera toujours
la vérité de ce que nous avons avancé, c’eft
que le pronom feuL ne limite pas autant
qu’il femble limiter. Car peut -on dire du
Pere , qu’iZ efl feul puiffint , quV a feul V im-
mortalité ? Non fans doute ; ces deux quali- -
tez conviennent aufli au Fils. Peüt-pn dire
du Fils y qu’fZ efl feul puiffant , feul immortel f
Non aflurément ; ces deux titres convien-
nent aufii au Pere. Si donc le pronom feul
exclut bien les autres fujets , mais n’exclut
point le Fils appliqué au Pere , il s’enfuit-
que dans le. paliage que nous examinons f
le terme de ftul , quand même il feroit appli-
qué au Pere , ne devroit pas être cenlé- ex-
clure le Fils pour cela, vu fur-toüt que la
Fils eft appelle 8c le Dieu 8c le vrai Dieu, suffi-
bien que le Pere , 8c' qu’il dit lui - même ,
Je fuis en mon Pere , mon Pere efl en moi,
Ainfi nous ne- répondons pas feulement aux
plus fpécieufes de leurs objeââons , mais
encore nous faifons voir qu’elles nous de-
viennent favorables , 2c que les paflages'
qu’ils citent contre nous avec le plus d?ofren-
lation , établillènt eux - mêmes notre fcnti-
lùent.
CHAPITRE Vq
Où l'on continue à ré; on dre aux oh je fiions de
nos adverf aines, ...
ISF 6s adverfair.es prennent une fembîable ob-
jection du-chap. K i vetf. 6.- de-l& premicfe5
391 Traité de La Divinité
Epitre de faint Paul aux Corinthiens, où l’Apô-
tre parle en ces mots : Ainji donc^ pour ce qui
ejt de manger des chofes facrifiées aux idoles >
'nous [avons que L'idole n'efi rien au monde , £3*
quil ny a aucun autre Dieu qu'un feul, Car
bien qu'il y en ait quifoient appellès Dieux ,foit
au ciel ,foit en la terre , Ç comme il y a pLufi^urs
Dieux £9* plujieurs Seigneurs , ) toutefois nous
fi' avons qu'un feul Dieu pere , duquel font toutes
chofes , & nous par lui;& unfeuL Seigneur Jefus-
Clirijl , par lequel { ont toutes chofes , £F nous
par lui , C? c.
Voici l’argument qu’en tire Crellius: Le fécond
témoignage que nous produirons pour prouver
notre fentiment touchant l'unité de la divinité
du Pere ,fera ce célébré paffage de S. Paul , oit
il nous explique ce que c'efi qu'un feul Dieu ,
lorfqu'il dit : Nous avons un feul Dieu pere ,
duquel font toutes chofes , tSTncus par lui. Que
fouvoit-on dire de plus clair pour montrer qu'il
n'y a point d'autre qui J oit cet unique Dieu, que
le Pere de Notre-Seigneur Jefus-ChriJl\En effet,
S. Paul expliquant qui ejl cet unique Dieu , dit
fimplement que c'efi le Pere ,(5“ il ne dit pas que
c'efi. le Fils & Le Saint Efprit. Or il n'y avait
aucune raifon que S. Paul , devant expliquer
qui ejl ce Jeul Dieu , fît feulement mention du
Pere , en omettant les autres perfonnes , s'il e/l
•vrai, que ce feul Dieu n'ejl pas feulement; le Pere ,
mais encore le Fils & le Saint- Efprit , puifque
ces deux dernier es perfonnes ét oient auffi propres
à faire connoltre quel ejl cet unique Dieu , que
celle du Pide > £9* qu'ainjî elles n'ont point du
être paffées fous Jilence.
Il bonde faire d’abord quelques réflexions,
quiferontautant de réponfes générales à cette dif-
ficulté. La première eft que , (i l’on confidere bien
^xaftement ce pafiage , comme plufieurs autres
de Jefus- Chrijl. 3?3
tjui lui font parallèles , on trouvera que le nom de
Pere & celui de Dieu ne lignifie pas une feule per-
fonne de la divinité , mais cette eflence 9 cette di-
vinité qui eft commune à toutes les perfonnes.
C eft ce que les Théologiens entendent lorfqu’ils
difent en leur langage que Dieu fe prend là
cufiodos. Dieu donc , cet Etre éternel , invifi-
ble , incorruptible , immenfe , tout puiflant , qui
n’efc ni le Pere feul , ni le Fils feul , ni le Saint-
Efprit feul, mais qui comprend le Pere , le Fils 8c
le Saint-Efprit , eft nommé Pere dans un fens
vague & général, parce qu’il eft le principe duquel
font toutes chofes nous par lui, 11 eft appelle
Pere dans cet endroit dans le même fens qu’il
eft nommé ailleurs le Pere des lumières , duquel
descend toute bonne donation fS tout don excel-
lent; ou dans le même fens qu’il eft dit aux Ephé-
fiens , 4 : Il y a un Jeul Dieu qui ejl le pere de
tous, fsfc. L’attribut de Vere eft là un attribut gé-
néral , qui marque que Dieu eft le principe de
toutes chofes, C’eft un attribut femblable à ceux,
de Créateur , de Rédempteur , de Sauveur , qui
convienent au Pere , au Fils & au S. Efprit , par-
ce qu’ils font attachés à l’Elfence <pii eft com-
mune aux trois perfonnes. Crellius di.fpute en
vain pour montrer que J. C. & le Saint Efprit
ne font jamais appellés du nom de Pere dans
l’Ecriture ; il le trompe dans le principe & dans la
conclufion. Il fe trompe dans le principe: Jefus-
Chrift eft appellé le Pere du fiecle ou de ieter->
nité > dans l'oracle d’Efaïe , comme Crellius le
reconnoit lui-même. Cette exprelfioiMious mon-
’ tre que Jefus - Chrift peut être appelé autli le
Pere de toutes chofes ; car , comme J:fus-
Chrift eft le Pere du fiecle parce qu’il a fait les
fieçîes, fuivant la dodrine du Saint-Efprit , rien
n’empêche aufti de dire que Jefus-Chrift eft le
Pere de toutes chofes 5 puifque toutes chofes ont;
354 Truité de la Divinité
été faites pat Jefus-Chrift. Car par lui toutes
chojes ont été faites , £5° fans lui rien de ce qui
c. été fait n'a. été fait. On me dira que Jefus*
Clirift eft bien nommé Pere du fîecie , mais qu’il
n’eft pas nommé (amplement le Pere. Je réponds >
premièrement qu’auln Dieu n'èft pas nommé ,
dans le paffage que nous examinons Amplement
le Pere , mais bien Le Pere duquel font toutes
chofes , fPc. Je demande d’ailleurs pourquoi ce
titre n’eft pas donné à Jefus-Chrift. Eft- ce parce
qu’il eft trop grand , & que par cette raifon il
doit être propre au Dieu fouverain î Ou eft ce
parce qu’il eft trop bas , & que pour cela il doit
être propre à la "créature ? Si c’eft le dernier ,
comment le Dieu fouverain fe nomme-t-il notre
Pere ? & ft c’eft le premier comblent faint Paul,
qui n’eft qu’une créature, oié-t-il s’appeiler de ce'
nom ? Car , dit-il * quand vous auriez plufieurs
Pédagogues en J ef us Ckrijl , toutefois vous na -
veç point plufieurs peres. Si Jefus-Chrift n’eft
p3s notre Pere , comment eft-il dit de Jefus-
Chrift que , quand il aura mis Jon ame en obla -
tion pour le péché , ilfe verra de la poflérité? €5* c.
Et comment peut-il dire à Dieu,Æife voici £5* Les
enfants que tu nias donnés , félon l’application
que lui fait de cet oracle l’Auteur de l’Epitre aux
Hébreux î Comment Jefus-Chrift. nous donne-t-il
une fécondé naiffance ? Comment nous régéne-
xe-t-il , nous crée-t-il ? Comment eft-il notre
fécond Adam ? comment eft-il appelle notre ré-
furreétion & notre vie ? Mais encore un coup ,
il n’eft pasf-^celfaite que nous nous arrêtions à
cette confidération-, l’attribut de Pere peut fe pren-
dre en deux maniérés : ou il eft feul , ou il eft joint
à d’autres adjedifs qui le limitent. Nous con-
sultons que lorfqu’ileft feul,i!fignifîecéttepertbn-
ne de la Divinité , qui eft diftincfte du Fils ; mais
ici l’attribut du Pere eft certainement limité.
de Jejus Chrïft. 397
Dans ce pafïage il ne faut pas dire , nous avons
un feul Dieu le Pere , & s’arrêter là ; mais ,
nous avons un feul Dieu le Pere , duquel font
foutes chofes. Si i’ Apôtre eut dit , il y a un feul
Dieu le principe duquel font routes chofes , nos
adveriaires ne troaveroient rien dans les paroles
de cet Apôtre/c]ui leur lait favorable ; & quand
nous ne pourrions point trouver dans l’Ecritafe
une pareille épithete donnée à Jefus-Chrifc ou'
au Saint Efprit , cela ne nous embarralferoit pas
beaucoup , & ne nous empêcheroit pas de con-
venir que tous les fujets auxquels le titre deDieu
convient, peuvent aufïi être appelles le principe
duquel font toutes chofes. Or 11 ed vrai que le
Pere duquel font routes chofes , (S3 le Principe
duquel font toutes chofes , font des expreflions
équivalentes , & par canfeq lient ils ne peuvent
pas tirer plus d’avantage de l’une de ces expref-
dons que de i’autre.
La fécondé réponfe générale que nous pouvons
faire à cette objedion , edqu’encore' que le Pere ,
le Pils & le Saint Efprit participent à une même
eflence , ce qui éd évident de ce que l’Ecriture leur
attribue la même gloire & les mêmes perfedions,.
trois Perfonnes de la três-fainte oc très-glorieufe
Trinité paroilfent dans l’ouvrage de notre faîut
fous une forme toute différente. Le Pere ordon-
ne , le Eils exécute , le Saint Efprit applique. Le
Pere qui envoie fbn Fils , qui traite l’alliance ,
eft proprement celui qui foutient la perfonne Sc
Je caradere de Dieu , & c’ed la raifon pour la-
quelle il ed appellé plus fouven^Dieu que les
autres perfonnes. Le Fils par oit *rune média-
teur, tenant la place des hommes , & revêtu des
droits de la Divinité. Le Saint Efpritnenr la place
de Dieu & de Jefus-Chrid, & fupplée à fabfence
de cë dernier. Il ne faudrait donc pas s etonner que
le nom de Dieu > oui ed commun a toutes les
4 L1 iij
35><5 Traité de la Divinité
Perfonnes de la très fairite & très glorieufe Tri-
nité , fût attribué au Pere, qui foutient ce carac-
tère d’une façon toute particulière dans le grand
ouvrage de notre falut.
Il faut ajouter , en troifieme lieu, que le pro-
nom féal , qui limite le Nom de Dieu en cet en-
droit , rfeft point pris dans cette grande rigueur
que predent nos adverfaires. Je veux dire que ce
pronom exclut bien les autres choies dont il a été
parlé , & auxquelles il a été fait allufion dans les
verfets précédents , mais non pas tous les autres
Jajets en général. Ce que j’avance Ce prouve par
plufieurs exemples différents. Lorfquejefus- Chrift
dit à fes Difciples , en faint Jean -.Fous melaif-
feref feul , le pronom feul exclut bien les hom-
mes dont il étoit queftion , mais il n’exclut point
Dieu. Ce qui le marque , c’eft que Jefus-Chrift
ajoute immédiatement après : mais h ne fuis
point feul , car le Pere ejl avec moi. Lorfqu’il eft
dit .* Il n'y a point de falut en aucun autre qu'en
lui y cette exprefïion exclut bien les hommes ,
mais elle n’exclut pas le Pere. Lorfqu’il eft dit
cyriily apn feul Doileur , à /avoir , Jefus-Chrijt,
ce-terme feul , exclut les hommes de l’excellence
de ce titre , mais non pas Dieu ; car il a été dit
par les Prophètes , Us feront tous enfeigncs de
Dieu. Il eft dit des pains de proportion , qu’il
n’étoit permis à per fonne de les manger mais aux
Sacrificateurs Jeuls ; le pronom feul exclut ceux
qui étoient d’une autre famille , mais non pas les
enfants des Sacrificateurs. Lorfqu’il eft dit que
nous fommes iuftifiés par la foi feule, on prétend
exclure les ctùvres, mais non pas Dieu , Jefus-
Chrift , la miféricorde divine , le facrifîce de la
croix , qui nous juftifient chacun à fa maniéré.
Lorfque Dieu dit par la bouche d’Efaïe : Je fuis
le Seigneur il n'y a point de Sauveur fi ce rifefl
moi i (Je. le Prophète n’a fans doute point voulu
de J efus- Ch rifi. 397
exclure Jefus-Chrift qui porte le nom de norrç
Sauveur dans l’Ecriture , 8c duquel il avoit été
dit par le Prophète quil ferait appelLé Le Dieu Ç5S*
Le Sauveur de toute La terre. Le même Prophète
parlant du dernier jour dit que Dieu feuL fera,
exalté en ce jour-là ; & comme nos adverlaires
eux-mêmes ne nient pas que Jefus-Chrift ne
doive venir juger les vivants & les morts , ils ne
peuvent difcon venir aufli que Jefus-Chrift ne
doive avoir part à cette exaltation ; & ils doivent
reconnoître que le pronom feul n’exclut que les
idoles ou les créatures en générai , qui eft
l’objet que le Prophète avoit dans l’efpric.
Que fi nous voulions nous étendre à prouver
que le pronom feul n'exclut que félon la matière
& les circonstances du texte , 8c que je voulufle
le juftifier par des exemples , je n’aurois jamais
fait. Un homme auroit bonne grâce, qui , lifant
ce paroles de Jacob : Mon fils Benjamin ne défi
tendra point avec vous ; car fon frere ejl mon ,
Ü* celui-ci m'efi feul refié , en concluroit , que
Benjamin étoit le fils unique de Jacob , & que
Juda & les freres n’étoient point les enfants de
ce Patriarche. Et lorfque l’Evangélifte , après
avoir fait l’hiftoire de la transfiguration de
Jefus-Chrift , & avoir repréfenté ce divin Sau-
veur s’entretenant avec Moïfe & Elie , dit qu’il
fe fit une voix dans le ciel , difant : Celui-ci ejl
mon Ftls bien- aime , &c. & lorfque cette voix
eut été entendue , Jefus-Chrift fut trouvé tout
Jeul, pourroit-on prouver que Jefus-Chrift étoit
feul en toutes maniérés , & que feyjifciples n’é-
toient point avec lui / Marthe dit ^Tefus-Chrift:
Seigneurie te foucie-stu point de ce que ma faut
nfa laiffée feule à la maifon pour fervir , con-
cluroit - on de là qu’il n’y avoit dans la maifon
ni ferviteurs ni fervantes / .
Ce langage n’eft point propre au Saint- Efpnt*
Lliv
3^8 Traite de la Divinité
Les hommes parlent & ont toujours parlé de la
même maniéré. Cette proportion, Le/eut. Au •
gujlsa achevé la ruine de La mâifon de Pompée,
n’exclut point ni Agrippa , ni les autres Lieute-
nants d’Augufte.
C’eft donc une maxime très certaine que le
pronom jeul ne doit point être pris dans toute
l’étendue & dans toute la force dont fa lignifica-
tion naturelle le rend capable ; mais qu’il eft li-
mité par les objets dont on parle, & par les autres
circonftances du difccurs. Cela étant, je dis que
dans le pafiuge que nous examinons, le pronom
feul qui ajoute à Dieu , peut bien exclure les
idoles les divers fujets qui font fur la terre &
dans le ciel , & même les chofes qui ont été
honorées du nom de Dieu &de Seigneur, parce
que c’eft de cela qui s’agit en cet endroit; mais
je nie que ce pronom exclue aufti enmemetemps
J. C^ qui , au contraire', nous eft repréfenté
comme participant à un même empire , & une
même gloire avec le vrai Dieu.
Nous n’en douterons point fi nous ajoutons ,
en quatrième lieu, que félon les idées que l’Écri-
ture nous donne fur ce fujet, il y a une fi étroite
union, entre le Pere & le Fils , que ce qu’on dit de
l’un , on doit aufli l’entendre de l’autre. Jefus-
Chrift ne fe contente point de dire t]ue lui & le
Pere font un ; ce qui , à s’arrêter là , fembleroit
pouvoir être expliqué de l’unité de confentement:
il nous dit qu’en poftedant le Fils on polTede le
Pere: Qui a le Fils a la vie ; "qui n'a point le
Fils n'a point- la vie. Il dit que qui honore le
Fils honore le’ Pere. Il nous fait entendre qu’en
connoiftant l’un on connoît l’autre. Philippe ,
éelui qui m'a vu il a vu mon Pere ; & pourquoi
dis-tu , M&ntre-moi le Pere ? Il nous apprend
que tout ce qui eft au Pere eft à lui. L’Ecriture leur
attribue mêmes perfections. , mêmes qualités ,
de Jefus-Chrift.
mêmes ouvrages , mêmes propriétés , même
gloire , &c.
Il réfulte delà, en cinquième lieu , que l'Ecri-
ture attribuant quelque qualité ou quelque perfec-
tion au Pere feul , ne' prétend point exclure le
Fils. Nos adverfaires eux-mênjes font obligés
d en demeurer d’accord , 8c de reconoître par là
combien eft foible leur obje&ion ; car lorfque
Jefus-Chrift dit qu’i/ n'y a nul bon fi ce n\Jl
Dieu , prétendent - ils exclure Jefus-Chrift ? Et
n’eft il pas toujours véritable que Jefus-Chrift
eft le débonnaire par excellence ? Et lorfque ce
divin Sauveur nous dit : N'appelle % aucun fur
La terre votre maître-, car un feul eft votre maî-
tre, prétend t-il s’exclürsjui-même ? & lorfque
Dieu nous eft repréfenté comme étant feul notre
Sauveur , faudra-t-il exclure Jefus-Chrift * Ou
lorfque Jefus-Chrift nous eft repréfenté comme
notre feul Sauveur n'y ayant point de falut en
aucun autre , faudra-t-il exclure Dieu? L’Ecriture
attribue à Dieu d’être feul lage , feul bon , &
d’avoir feul l’immortalité; faudra-t-il dire que
le pronom feul exclue tellement tous les autres
fujets , que ces titres ne conviennent point à
Jefus-Chrift?Et lorfque S. Paul ne fe propofe de fa-
lloir que Jefus-Chrift y (5F que Jefus-Chrift cruci-
fié , aura-t-il eu deifein de dire que la connoiflan-
ce du Pere n’eft point néceflaire à notre falut ?
Et lorfqu’il eft dit, Nukneconnott les chofes de
Dieu fi ce neft l'efprit de Dieu qui eft en lui ,
auroit-on droit d’en conclure que le Pere & le
Fils ne connoiflent point les chofePqui font de
Dieu ?
Après ces réflexions générales , je viens à mon
Auteur que je veux fuivre pas à pas. Saint Paul ,
dit- il , expliquant qui eft ce feul Dieu , dit que
c'eft le Pere , (JF ne dit point que eefoit ItPen-,
le Fils (J le Saint Efpric.
400 Traité de la Divinité
Tous cela eft faux *, ni Saint Paul nexpliqùtf
qui eft ce feul Dieu, ni il ne dit que ce feul Dieu
eft le Pere exclufivement au Fils & aufaihtÊlprir,
Saint Paul n’explique point qui eft ce feul vrai
Dieu ; Ci l’on appelle cela une explication , c’eft
une explication incomplette , une defeription ,
une explication proportionnée au fujet dont on
parle. Il ne s’agifioit en aucune façon , en cet
endroit , d’expliquer la nature & l’eflcnce du Pere
de notre Seigneur Jefus-Chrift , & de marquer
ce que le Pere avoit de plus élevé & de plus no-
ble que fon Fils ; mais il s’agilFoit de décrire ce
Dieu qui eft oppofé aux idoles , & de marquer
l’avantage qu’il a , non feulement fur ces idoles ,
mais encore fur les Rois , les Magiftrats & les
Anges , quf ont été quelquefois honores du nom
de Dieu. Ce qui fait que l’Apôtre penfe à décrire
ce feul Dieu par des caraéteres qui l’elevent au-
deftus de ces autres fujets ; & Ce fouvenant que
lesProphetes ont faiteette defeription des Dieux
créés .* Les Dieux qui n' ont point fait Le ciel tS*
la terre , feront ra/és de deffous les deux , il fait
cette defeription oppofée du vrai Dieu t 11 y et
un feul Dieu , pere de toutes chojes , ou bien
duquel font toutes chojes , nous par lui.
En effet ( continue cet Auteur ) ly Apôtre a
voulu expliquer qui eft ce feul Dieu. Or vous
prie y celui - là explique-t il bien une chofe ,
qui paffe fous Ji'ence plus de chofes capables de
la faire connoitre qu'il n* en exprime , & qui ,
au lieu de parler de trois perfonnes , ne fait men-
tion que dSdne feule , comme ferait V Apôtre en
cet endroit ? Lequel , je vous prie , de nos adver-
faires , voulant expliquer qui eft ce feul Dieu y
fait feulement mention du Pere dit quil y
a un feul Dieu , qui eft le Pere de Notre Sei-
gneur Jifus-Chrif} , qui ne dife plutôt quil y
a un feuL Dieu Pere , Fils & Saint Efprit »
de Jefus-Chrijl. ' 40 1
Mais il faut que l’Apôtre ait voulu expliquer
à fond qui eft ce feul Dieujil la voulu faire con-
noître, autant que cela importoit pour fon fujetf
en lui donnant un cara&erequi l’éleve au-dedus
des Seigneuries & des Divinités créées, & l’appel-
lant/tf Pere , duquel font toutes chefes , C5* nous
far lui. Il n’eft pas nécedaire qûe toutes les fois
qu’on parle de quelque chofe, on entreprenne
de l’expliquer ; mais il l’eft encore moins que
toutes les fois que par quelque épithete on décrit
en padant une chofe , on l’explique à fond. L’A-
pôtre déclare en quelque endroit qu 'il ne fe pro-
pofe de lavoir que Jefus-Chrijl , & Jefus-Chrijl
crucifié ; dira-t-on que ce difcours ell abfurde,
parce que l’Apôtre entreprenant d’expliquer la
connoidance du falut , palfe plus de chofes fous
lîlence qu’il n’en exprime , ne faifant aucune
mention de Dieu le Pere , quoique Jefus-Chrift
déclare que c'ejl ici la vie éternelle , de connaî-
tre ce feul vrai Dieu , t$c. & ne parlant ni du
Saint Efprit , ni de la vie éternelle , &c. ni des
autres objets que l’Ecriture propofe à notre foi I
Il ed rapporté au chapitre 1 6 , verf. zj. des
A&es des Apôtres , que le Geôlier qui avoit gardé
Paul & Silas , ayant été frappé d'étonnemen»
parce que l'Ange du Seigneur avoit opéré en
leur faveur , les ayant menés dehors , C? leur
ayant dit: Seigneurs , que me faut-il faire pour
être fauvé ? Ils lui dirent : Crois ait Seigneur
Jefus-ChiJl , & tu fera fauvé toi & ta. mai fon.
Dira-t-on que ces Apôtres on mal parlé dans cette
occalîon ? Il s’agidoit de répondre #ce Geôlier
qui vouloit fa voir ce qu’il falloit faire pour être
fauvé. Il étoit plus nécedaire de s’expliquer entiè-
rement & parfaitement dans cette occafion, que
dans celle dont il s’agit ici i_ cependanr , dans
cette occadon qui femble demander que l’Apotre
s’explique tout-d-fait, l’Apôtre ne s’explique qu’à
L 1 ij
4©i Traité de la 'Divinité
demi. Il nelnidit point qu’il doit croire en Dieu
& au Saint Efprit , quoique cela fût indifpenfa-
jblement néceffaire , puifqu’ii devoit être baptifé
au nom dn Pere , & duffils & du Saint Efprit. H
ne lui dit point qu’il eftnéceflaire qu’il fe repen-
te, bien que la repentance ne foit pas moins nécef
faire que la foi. Il ne faut pas douter que Paul 8c
Silas n’aient expliqué toutes ces chofes à ce Geô-
lier, maison nedoit pas douter aufîi que Jefus-
Chriftn’ait expliqué lemyftere; de l’Incarnation,
du moins félon la mefure qui étoit proportionnée
Si convenable à l’état où fe trouvolent alors fes
Difciples , & que les Difciples ne l’aient aulfi
expliqué félon la portée des Chrétiens de leur
temps. L’Eunuque de la Reine Candace décrit
ainf la foiqu’il a auSeigneur : Je crois que Jefus -
Chrifi eji Le Fils de Dieu. Sa foin’avoit-elieque
ce feul objet? Èt peut-on dire qu-’un homme
explique -bien une choie, qui fait plus de chofes
sapables de La faire connaître qu'il n'en expri-
me ? U n’eft ni nécefiàire ni poflible de tout dire
fur toutes fortes de fujets , & il ne faut connoî-
tre ni le langage divin , ni le langage humain ,
pour s’imaginer que les explications qu’on donne
d’une chofe par quelque adjeétif ou par quelque
épithete , doivent être des définitions exaéies
d’une exaélitude de dialectique , & qu’elles doi-
vent épuifer leur objet. Les Philofophes parlent
d’une maniéré toute différente. Il eft vrai que ,
depuis que nous difputons fur ces grandes matiè-
res , nous aimons à parier avec une précaution
qui nefero^pas néceffaire fi jamais ces queftions
n’avoient été agitées , & que nous dilons volon-
tiers , le plûs foüvcnt qu’il nous eft portable , un
feul Dieu Pere , Fils & Saint Efprit. Mais com-
bien de fois nous exprimons nous autrement/
Et en combien d’occafions rendons-nous grâces
à Dieu feul , auteur de notre être & de notre
de Je fus Chrifl. 40*
faîut, par Jefus-Chrift Ton Fils , qui efl: notre
divin médiateur ! Ce qui eft parler à peu près
comme parle notre Apôrre.
Qui ejl-ce d'entre eux ( ajoute Crellius ) qui
manquera à dire que ce fi le Pere, le Fils , le
Saint Efprit ? En effet , il faut qu il parle ainfi
s il veut parler conjéquemment à fes principes ;
d'autant plutôt que ü Apôtre devoit-il parler
de cette manière , s'il eut été du fentiment de nos
adverfaires , qu'il devait prendre garde de ne pas
donner lieu à cette erreur fi grave £5* fi pernicieu-
Je, comme ils efiiment , qui confifieroit à croire
que Dieu efi un feul , aujjï-bien enperfonne qu'en
effence : & qu'il n'y a que' le Pere de Notre Sei-
gneur Jefus-Chrifi qui Joit Dieu ,
Pour parler conféquemmeilt à fes principes,
il n’eft pas néceffaire qu’un homme explique
toujours fes principes a fond ; & quoique nous
foyons biens perfuadés du myftere de la Trinité ,
nous pouvons bien parler du Pere, fans faire
mention du Fils ; & du Fils fans faire mention
du Pere ; & du Saint Efprit , fans faire mention
du Pere &: du Fils ; 8c il n’eft pas néceffaire que
chaque mot que nous prononçons (#it une expli-
cation de ce grand myftere. Il n’a pas été nécef-
faire auffi qu’à chaque parole que les Apôtres
ont prononcée , ils aient appréhendé de donner
occafion à quelque grande hérélïe. Comme les
erreurs 8c même les erreurs graves & mortelles
qui font poftîbîes font infinies , ils n’aùroient
jamais parlé s’il avoit fallu qu’ils les prévinifent
toutes. Mais j’admire ici l’aveugl^nent de nos
advérfaires , qui , voulant argumenter contre
nous , nous fourniffent un argument invincible
contre eux mêmes.. Ont-ils bien penfé à ce qu’ils
avancent dans cette occafion ? N’ont-ils pas vu
que nous pouvions les combattre & les défaire
par leurs propres armes ? Quoi I h les Apôtres
4»4 _ de la Religion Chrétienne .
obfçuritez de l'impieté : étant certain que
vous comprendrez tout auffi peu l'éternité
l'infinité, l’étendue, la maniéré & la ne-
çeffité de l'exillence de la matière , que vous
connoiflezce qui fe pafife en Dieu. IL Vous
avez cette difpofition de coeur dans les chû-
fes civiles & naturelles. Vous n'attendez
point à manger , jufqu'à ce que vous ayez
îçû la maniéré en laquelle fe fait la nutrition,
& vous croyez que l'aiman attire le fer *
encore qu'on ne vous ait jamais dit corn-»
ment cela fe fait. Pourquoi de même ne croi-
rons nous pas les Milleres , encore que nous
n'en puiffions pénétrer la maniéré ? III. Cetr
te foimiffion eft tellement raisonnable', qu'il
faut être infenfé pour ne pas le voir. Car jufc
qu'à, ce que nôtre efprit foit infini ,. il n'y aur
ra qu'un côté des chofes que nous puiffions
Voir * & il fera needfaire que l'autre nous
ibit inconnu. I V. Elle eft jufte & légitimé
s'il en fut jamais. Elle ne va qu'à nous fai-
re reconnoître nôtre ignorance, & qu'étant
dans le danger de nous tromper , nous de-
vons fuivre la Révélation comme un guide
fidèle. Nous Tommes, bien extravagans , fi
nous ne reconnoifibns point nôtre ignorance.,.
©„u fi nous, craignons que Dieu puilfe nous
tromper ,, lors qu'il lui plaît de fe fiajr.e corn-
noître à. nous.
V.. Mais ce qu'il y. a de plus remarquable ,
ee. qui eft infiniment glorieux à la Religion ,
& qui la fait„reconnoîiie pour divine , c'eft
que ce; renoncement à fes lumières ejt le feul
moyen que nous ayons de forrir d'erreur ,,
Sc- de; voir, clair dans les matières, de. laRer-
Ijgioni,.
<£!eft un miracle propre à la Religion?
^.firéiienne de nous, rendra heuteux ? eq
de la Rellgien Chrétienne. 4*#
bous obligeant à renoncer à nous* mêmes r.
mais c'en ert un auffi grand , de nous ren-
dre clairvoyans , en nous faifant facrifier le*,
lumières de nôtre raifon.
On s'aveugle en portant une vue trop fixe-
& trop hardie fur les Mifteres : mais on;
apperçoit la lumière de Dieu , lors qu'ora
baifle les yeux. L'on eft fçavant , lors qu’on
ne veut rien fçavoir que ce que Dieu nous
revele : 8e l'on ne fçait rien , lors qti'on>
veut tout fçavoir. Par tout ailleurs le degré
de connoiffance fait le degré de l'habileté ;.
mais c'elt ici le degré de la foûmiffion : 6c
c'eil plus par l'humilité du cœur , que par
les lumières de l'efprit , qu'on s'inllruit
dans la fcience du falut. La preuve n'en eflr
pas difficile. On a vu quelles tenebres les;
fpeculations d'une raifon indépendante jet-
tent fur les Mirteres : 3e voici comment la.
foûmiffion de l'efprit change ces tenebres en*,
lumières , ou. du moins empêche que nous,
n’en foyons obfcurcis.
Si je fuis dans cette difpofition d'humilité „
toutes les difficultez perdront leur force. Je
ne ferai point furpris de ne pouvoir biens
comprendre la nature de Dieu ni fa manie-
re de connoîcre d'aimer Se d'agir „ ni font
éternité , ni fon immenfité : &. je ferai plu-
tôt ravi, en, admiration , de ce que moi qui
ne fuis qu’un ver. 8e un atome, je fuis honoré
de fa conmoiffance , 8e fins élevé, à. la gloire
d'entrevoir fes merveilles..
Je ne trouverai encore rien qui me choque.-
dans cet abandon que Dieu a.voit fait autres
fois des Pày.ens,,, 8e qu’il a; rait de tant de.-
nations infidèles- qui crouphTent dans des té-
nèbres fi: profondes ,, encore; qtfilî n'y, aie
^eutrêire rien": de fl difficile &. dé foincoupte*
40* Traité de la Vérité
prehenfîble dans la conduite de Dieu. Je me
regarderai : je tâcherai de me connoître. Je
me trouverai abîmé , pour ainfi dire , dans
un coin de ce vafte Univers , dans un tems
ou dans une conjoncture- qui n’eid qu’un point
auprès de ces efpaces de durée immenfes qui
ont coulé & de cette éternité qui coulera en-
core, je n’aperçois dans cet état que quelques
années,& quelques peuples, que je donne pour
objet à la Providence , comme fi c’éroient-14
fes bornes. Mais foible & imbecille que je.
fuis î je ne vois point cette fucceffion infinie
d’objets qui roulent dans le plan de l’intelli-
gence Souveraine : je ne vois ni les liaifons de
ce fiécle avec le monde avenir , ni la place
que ces peuples , dont je déplore i’ignoran-
ce, tiennent dans cet enchaînement, ni les
droits que la juilice de Dieu a fait fur eux : ou
du moins je ne les connois qu’imparfaite-
ment. Je ne confidere pas que mille ans font
comme un jour, & un jour comme mille
ans i qu’un peuple eit comme cent peuples ,
& cent peuples comme un peuple à l’égard
de celui qui en peut tirer une infinité du
néant, d’où il nous a tirez nous - mêmes.
Nous fommes comme ceux qui veulent voir
toute l’étendue des Gieux , encore qu’ils
foient dans un puits.
Si nous nous connoiffons- nous - mêmes ,
nous ne ferons ni curieux , ni téméraires, Sz
nous craindrons le fort de ceux qui furent
frapez pour avoir voulu regarder dans l’Ar-
che. 11 nous fera même facile de recon-
naître les dogmes que la Philofophie 8<r la
témérité auront inventez : car en nous arrê-
tant dans les barrières facréès de la Révéla-
tion , nous connaîtrons ceux qui font a fiez
kârdis pour les franchir. Nous difeerneron*
de U Religion Chrétienne. 4©y
la Religion qui nous confond êc nous morti-
fie j de la fuperftition qui nous flate 8e nous
trompe agréablement. Les hauteurs 8c les
fiertez de la politique , qui nous regarde
comme des bêtes , ne nous empêcheront
point de nous regarder comme enfans de
Dieu. Et ni les illufions de l'éloquence , ni les.
vétilles de la Grammaire ne troubleront,
point une Foi qui fe repaît des objets de l'E-
vangile trop manifeltez , trop repetez s,
trop liez avec les principes du fens commun »
trop confirmez par les événemens , trop at-
teliez , trop dignes de Dieu , 8c trop utiles à
nôtre fan&ification , pour être révoquez en
doute. En.un mot, nous cefTerons d'être in-
crédules , lorfque nous aurons renoncé à
aequi nous en infpiroit le fecretdefir.
11 ell donc vrai que Dieu a répandu une.
fainte obfcuricé fur les Milleres de la Reli-
gion , & a même permis que les hommes y
joignirent leurs propres, tenebres : mais ce
qui elt également admirable 8c confolant ,
ce. ne font point les habiles ; mais ceux qui
renoncent à leur habileté , qui voyent clair
dans la Religion. C'elt la penfée de Jefiss-
Chrift-, qui dit à fon Pere , Ptre , je te rends •
grâces de ce que tu us caché ces choies aux J. âges &.
aux entendus 3 & les as revelées aux petits
enfans «
C'eft ici où je tremble de refpeét 8c d'ad-
miration , lorfque je joins ce caraétere de la
divinité de ma Religion à tous les autres. Je
renonce à moi- même, 8c demande à Dieu
fon illumination , lorfque je vois qu'une
fciénce fi élevée, 8c qui nous propofe des
objets fi magnifiques, n'elf pourtant com-
prife que par les iîmples de cœur 8c d’intel-
ligence. je dis 3 quelle divine Religion 3 qui
Traité de la Divinité
40 S
CHAPITRE Y h
Ok Von continue à répondre aux objeftionfi
ivr
J- ^1 O s adverfaires prennent une de leurs plus
fortes objections du premier chapitre de l’Evan-
gile félon faint Luc , où l’Hiftorien facré nous
apprend que l’Ange qui apparoir à Marie, prédit
a cette fainte fille qu’elle mettra au monde un
' fils qui fera formé par la vertu du Saint-Efprit,
qui , par cette raifon , fera appel lé le Fils du Sou--
verain ; d’où il femble qu’on puiffe conclure que
le titre de Fils de Dieu que Jefus-Chrift a porté,
& qui l’a diflingué fi glorieufement des autres
hommes , ne foit fondé que fur fà conception
du Saint-Efprit. Il eft bon de rapporter les paro-
les de l’Evangélifte dans toute leur étendue 1
Alors VAnge Lui dit : Marie , ne crains point ,
tu as trouvé grâce devant Dieu. Et voici tu
concevras en ton fein , fff tu enfanteras un Fils,
€5* appelleras fon nom Jefus. Il fêta grand , &
s'appellera le Fils du Souverain , & le Seigneur
Dieu lui donnera le trône de David fon Pere ,,
& il régnera fur la maifon de Jacob éternelle -
ment , & fon régné fera fans fin. Alors Marie
dit à VAnge : Comment fe fera ceci , puifque
je ne connois point d'homme f L'Ange répon-
dant , lui dit : Le Saint Efprit furviendra en
toi , & la . vertu du Souverain Venombrera ;
crefl pourquoi auff ce qui naîtra de toi faine
s'appellera? le Fils de Dieu.
Ces dernieres paroles ont donné lieu à l’objec-
tion. On demande comment l’Evangélifte a pu
dire que Jefus-Chrift fetoit appellé le Fils de
Dieu, parce qu’il auroit été formé par la vertu
du Saint Efprit , s’il eft vrai qu’il foit le Fils de
de Jefus-Chrifi. 4C9
£>îeu de toute éternité. On a déjà répondu
diverfement à cette difficulté , qui a aflez d’ap-
parence 5 mais peut-être n’a-t-on pas donné en-
core toutes les ouvertures néceflaires pour la
réfoudre parfaitement. Nous réduirons nos
réponfes à fïx principales.
Premièrement , nous remarquerons que dans
cette révélation comme dans toutes les autres ,
le deffein de Dieu eft de fe proportionner à la
portée de la perfonne à laquelle il manifefte fou
confèil. Lorfque Dieu fe révéla à Moyfe , il s’ac-
commoda en quelque forte au préjugé de ce
Prophète , qui s’imaginoit que Dieu ayoit des
parties femblables au parties d’un corps humain,
& qui ne put obtenir de voir fa face. La raifon
pourquoi Dieu a révélé aux Prophètes la voca-
tion des Païens fur les idées de la Loi , en difanù
tantôt qu’il y auroit un autel drefTé au milieu
de l’Egypte , & tantôt que depuis le foleil levant
jufqu’au foleil couchant , on offriroit des facri-
fïces de profpérité & des oblations pures , c’eft
que les Prophètes avoient Pefprit rempli de ces
idées , & quril falloit leur propofer les objets
de l’avenir fous des images connues.
Il eft évident que l’Ange qui apparoir à Marie
fait la même chofe dans cette occafion. Il pou*
voit , s’il eût voulu , p - rîer de Jefus-Chrift com-
me du Médiateur qui devoit réconcilier le ciel
avec la terre. Il pcuvoit du moins le faire con-
noître à fa bienheureufe Mere , à laquelle il pré-
dit fa naiffanee par anticipation , comme un
monarque univerfel qui regneroir fur toute Na-
tion , Tribu & Langue, fuivant l#racle du Pro-
phète Daniel , & comme un Roi fpirituel qui
regneroit fur les cœurs & fur les confidences »
& comme le Maître du monde , auquel toute
puifîance feroit donnée au ciel & en la terre. Il
ne le fiait pourtant point , parce que ces objets-
M in ij
4io Traite de la Divinité
if ont pas allez de proportion avec les préjugés
de cette fainte Fille , & qu’il faut la conduire par
degrés à la connoi dance pleine & entière du
Royaume des cieux s mais il lui parle du réta-
blilfement du régné de' David , qui étoit en ce
temps-là l’objet de l’efpérance de la Nation le
plus préfent à l’efprit & au cœur des Ifraélites.
Le Seigneur Dieu , dit l’Ange , lui donnera le
trône de David fon Pere , C? U régnera fur Lit
znaifon de Jacob , (S ?c.
Cela étant , il ne faudrait pas trop s’étonner
que l’Ange ne donnât point dans cette rencon-
tre l’idée de la génération éternelle , & qu’il
aimât mieux commencer par les éléments de la
Religion , & propofer la naiflance du Meflie
fous des idées connues & familières , que de con-
duire d’abord l’écrit de celle à qui il s’adrelTe a
ce qu’il y^a de plus fubüpae 8c de plus incom-
préhenlîble dans la Religion.
Il y.en a qui répondent , en fetond lieu , que
Jefus-Chrift peut être cdnfidéréou comme étant
iftii de Dieu dans le teijnps , ou comme étant
iffudeDieu dans l’éternité. Ils diftinguent auflî
deux générations divine ; de Jefus-Chrift; l’une p
par laquelle Dieu le fai; : être la refplendeur de
fa gloire eftentielle , lui communiquant fa gloi-
re Sç Ces vertus infinies ; IVütre > par laquelle fa
chair aété formée d’une ^natiere épurée & fanc-
tifiée par l’opération du Saint Efprit. Ils préten-
dent quà la vérité' Jefus-Chrift eft Dieu de tou-
te éterniré par cette génération , qui fait qu’il
fort de fonPere comme la lumière fort dufoleil j
8: c’eft par cette génération qu’ils prétendent
que Jefus-Chrift étoit dès le commencement,
qu’il étoit avec Dieu , quil étoit Dieu , qu’il
étoit en forme de Dieu , ne réparant point à
rapine d’être égal à Dieu , étant dans le feih de
fou Pere avant tous les fiecles ; celui par qui
de Jefus-Chrift. * j x
toutes chofes ont été faites, les chofes vifibles
& les chofes mvifibles ; le Verbe rout-publint
fjüi foutient toutes chofes, le Fils de Dieu qui
avoit avant la fondation du monde une gloire
dont Jefus-Chrift a demandé d’être glorifié dans
laccompliirement des temps. Mais on foutient
aufli que Jefus-Chrift confidéré comme un hom-
me, eft ilTu de Dieu en ce qu’il a été formé fans
Je miniftere d’aucun homme , par la vertu du
Saint Elprit. En joignant cette réponfe à la pré-
cédente, on pourroit accorder que Jefus-Chrift
eft appelle Fils de Dieu par l’Ange, précifément
parce qu il devoir être conçu dû Saint Efprit;
mais il faut ajouter qu’il n’a pas delTein de ré-
véler a Marie la génération etemelle , comme
étant un myftere incompréhenfible , dont la
connoiflance eft réftrvée à ceux qui ont déjà
appris tous les éléments de la réligion chrétienne.
La troifîeme réponfe rapporte ces paroles ,
Et cy eft pourquoi ce qui naîtra de toi faintfera
appétit le Fils du Souverain, non feulement
à ce qui précédé immédiatement , lavoir , le
Saint Efprit Jurviendfa en toi , & la vertu du
Souverain dénombrera : mais généralement à
tout ce qui précédé , & même à ces paroles de
Marie : Corrïment fe fera ceci , puifque je ne con-
nais point d'homme ? De forte que le fens de
ce palTage foit celui-ci : Si tu devais mettre au
monde unjimple homme , il faudrait que tu l'y
mijfes par les voies ordinaires , £2* que tu euffes
connu un homme ;mais ce qui naîtra de toi fera
faint , C 2* doit êtte appelle le Fds0e Dieu , le
Ftls du Souverain , d eft pourquoi il fera ne'cef-
faire que le Saint Efprit furvienne en toi , &
que la vertu du Souverain dénombré.
On peut dire , en quatrième lieu , que f Ecri-
ture emploie fouvent , pour marquer l’événe-
ment des chofes , des exprelfions. qui en femblent
4ii Traité, de la Divinité
marquer la caufe , comme lorfque l’Evangelift#
dit: Oèfl pourquoi ils ne pouvoient croire , à
caufe que derechef une autre prophétie dit , C9V.
Ainfl l’expreffion qui fait la force de la difficulté
& de fobjeéHon , femblent marquer la caufe
pour laquelle Jefus-Chrift feroit appelle le Fils
de Dieu ; c’eft parce qu’il auroit été formé par
la vertu du Saint Efprit : mais elle ne marque
que l’événement. De forte que le fens de ces pa-
roles revient à celui- ci : Le Saint Efprit furvi en*
dra en toi » la vertu du Souverain dénombrera «
CT il arrivera que ce qui fera né de toi faint ,
1er a appelle le Fils de Dieu*
En cinquième lieu , on peut ajouter à tout cela
que Jefus-Chrift eftappellé la vertu & la fageffe
de Dieu ; confédéré dans ce premier état où nous
avons dit qu’il eft Dieu ou en forme de Dieu ,
& qu’ainfï nous pourrions entendre de Jefus-
Chrift , qui eft le Verbe éternel , ces paroles de
l’Evangélifte > la vertu du Souverain dénom-
brera ; ce qui ôteroit entièrement la difficulté.
Mais on confent , en fixieme lieu , que lTex-
prefîion de l’Ange foit prife dans la plus grande
rigueur du fens littéral, & l’on prétend que cela
ne fait rien contre nous. Car il eft vrai que la
vertu du Saint Efprit , qui a purifié le corps de
Jefus-Chrift dans fa conception, a procuré à
Jefus-Chrift homme l’avantage glorieux & inef
timable d’être appelîé le Fils de Dieu. Ce prin-
cipe eft véritable , dans quelque fens que vous
preniez cette exprefiîon > il fera appelle. r foit que
vous la pri iez pour il fera , foir qu’elle ligni-
fie il fera appelle. Il eft terrain que la conception
de Jefus-Chiift par le Saint Efprit a procuré à
ce qui eft né de Marie d’être le Fils de Dieu.
Car comme la nature humaine de Jefiis-Chrift
n’eft unie hypoftatiquement à la nature diidne
que parce que cette nature humaine eft formée
de Jefus-Chrift. 413
d’une matière épurée & fanétifiée par le Saint
Efprit , il eft vrai auffi quelle ne participe au
titre glorieux de Fils de Dieu, de Dieu , de ref-
plendeur de la gloire de Dieu , qu’en conféquen-
ce 8c par un effet de fa conception miraculeufe.
Le même principe lui a procuré l’honneur d’être
appellé le Fils de Dieu ; car ce qui fait que la
nature humaine de Jefus-Chrift eft quelquefois
honorée dans l’Ecriture , quoique dans un fens
impropre, des titres & des qualités glorieufes
qui ne conviennent qu’au Fils éternel de Dieu ,
ou au Verbe incréé , ce n’eft que l’union de cette
nature avec le Verbe. De forte que cette union
de la nature humaine , formée dans le temps
avec le Verbe qui eft éternel , dépendant effen-
tiellement & principalement de l’opération du
Saint Efprit , qui a uni la nature corporelle
avec la nature éternelle , en fanélifiant cette pre-
mière , il s’enfuit que c’eft avec jufte raifon
qu’on rapporte à cette vertu & opération du
Saint Efprit comme à fon véritable principe , le
nom de fils de Dieu qui fera donné à ce qui
naîixa de Marie.
»u fond , quand il y auroit dans ce paftage
quelque difficulté que la fagefTe de Dieu y auroit
laiffée pour exercer notre foi , il eft bien certain
que nos adverfaires n’en pourroient tirer aucun
avantage , puifqu’il n’eft rien de fi aifé que de
leur prouver que le titre de Fils de Dieu en
Jefus-Chrift eft ncceffairement établi fur d’au-
tres fondements que fur celui de fa conception.
En effet, il eft bon de remarqug|que Jefus-
Chrift ne porte pas feulement le titre de Fils de
Dieu , mais qu’il eft encore ordinairement nom-
mé le Fils unique de Dieu , ou l’unique iffu du
Pere, fon Fils bien - aimé , fon Fils propre ,
& qu’ainfi ce n’eft pas du titre général de Fils ,
mais du titre de Fils par excellence que nous
devons chercher les raifons.
414 Traité de la Divinité
Nos adverfaires , qui font ce qu’ils peuvent
pour s’empêcher de reconnoître la génération
éternelle de Jefus-Chrift, établilfent le titre de
Fils unique qu’il porte fur cinq fondements ,
qui font , I. fa conception du Saint Efprit ; II.
fon iriftallation dans les charges de Roi , Sacri-
ficateur & Prophète, qui lui font tenir la place
de Dieu > III. fon onélion , compofée des dons
& des grâces du Saint Efprit qu’il a reçu dans
une mefure toute extraordinaire ; V ï. fa réfur-
retftion d’entre les morts , par laquelle il a été
déclaré Fils de Dieu en puijfance par la réfur-
reâion d'entre les morts ; fon exaltation après
les fouffrances , pas laquelle il a été élevé au-
'delfus de toutes les puilfances > & a hérité un
nom qui eft par-deflus tout nom.
A l’égard de la première , il eft certain que
l’avantage d’avoir été conçu du Saint Efprit , a
s’arrêter là précifémènt , n’eft pas plus grand
que celui d’être formé immédiatement par la
puilfance de Dieu , & d’être formé dans un état
d’innocence & defainteté , comme l’ont été les
Anges & l’ame des autres hommes , ou , fipur
emprunter des exemples non conteftes , comme
l’a été l’ame de nos premiers parents. Car erre
formé parl’elpritde Dieu ou pat la puilfance de
Dieu, c’eft à peu près la même choie. D ailleurs,
tout ce qui eft formé par la puilfance de Dieu ,
eft formé par Ibn.Elprit, toutes chofes ayant
été formées , feront le Plaftnifte , pas l efprit de
fa bouche. Et en effet , V Efprit s’explique dans
le texte d^Hl’Evangélifte par la puijfance : le
Saint Efprtt furviendra en toi , C55 La vertu de
Dieu dénombrera , (S'c. Cela eft certain, dans
le lyftême de nos adverfaires principalement.
Cela étant , on pourroit bien appeller Jefus-
Chrift le Fils de Dieu , parce qu’il a été formé
par fa vertu Sc par fon Efprit j mais ce titre lui
feroit
de Jefus-Chrift. ^
lêrcît commun avec les autres intelligences , 3c
fur -tout avec les Anges que Dieu a crées immé-
diatement par fa vertu. Jefus Cbrift feroit donc
le Fils ; mais il ne feroit pas le Fils unique.
Peut-être nous répondra-t-on c,ue Jefus- Chrift
a du s appeller le Fils de Dieu à cet égard dans
un fens particulier , diftingué des Anges , parce
qu’il ne convient point aux Anges d’avoir un
pere , étant des intelligences créées , 8c non en-
gendrées i ce qui peut fe dire aufti de Famé de
nos premiers parents , 3c de toutes les âmes des
hommes fans exception : au lieu que Jefus-
Chrift étant un homme femblable aux autres ,
& devant avoir une mere , & être conçu dans
le fein d’une femme , il lui convenoit d’avoir un
pere ; de forte que n’en ayant point eu comme
les autres hommes , mais le Saint Efprit ayant
fuppléé au défaur de cette caufe ordinaire de la
génération, il ne faut pas s’étonner ni qu’il foit
appelle Fils de Dieu , ni qu’il foit nommé ainfi
exclufivement aux pures Intelligences.
Cette réponfe eft vaine , pour deux raifons.
La première eft que la qualité de Fils , de propre
Fils , de Fils unique de Dieu , qui eft un titre li
grand & fi augufte , devient un titre vain , fans
prix & fans dignité , à s’arrêter aux vues de nos
adverfaires'; car il refaite de leur principe , que
ce qui fait que Jefus-Chrift eft le Fils unique de
Dieuexclufîvemene au premier homme ou aux
Anges , c’eft que ceux-ci ayant été produits 8c
formés immédiatement , ne l’ont point été dans
le fein d’une femme comme Jefus-Chrift, à qui
cela eft propre & particulier, fyms , je vous
prie , quelle dignité ou quelle excellence ajoute
à une créature formée de Dieu immédiatement,
de l’avoir été dans le fein d’une femme , ou de
l’avoir été fans le miniftere d’une femme? Ce
qui fortifie & .confirme notre pen fée en cela 9
Nn
Traité delà Divinité
c’eft que l’Ecriture Sainte nous fait regarder le
titre de fils , & de Fils unique de Dieu, comme
un titre éminent & glorieux, qui diftingue
Jefus-Chrift de tous les Anges. Or il y aurait
de l’extravagance à s’imaginer que l’éminence
de cette gloire confiftât dans cette circonftan-
ce : c’eft que Jefus-Chrift ayant cela de com-
mun avec les Efprits céleftes , d’avoir été formé
de Dieu immédiatement , il l’eût été dans lefein
d’une femme. La fécondé raifon qui fait qu’on ne
peut fè fatisfaire d’une telle réponfe , eft qu’il y <
a quelque chofe de plus noble & de plus parfait a
être créé & formé de Dieu immédiatement ,
fans aucun miniftere de pcre ni de mere , que
d’être formé fans pere dans le fein d’une mere »
par lapuiffance de Dieu. Il eft certain que moins
il intervient de eaufes fécondés dans la produc-
tion d’un ouvrage divin , & plus il a des rapports
immédiats avec Dieu-, il eft vrai que la produc-
tion immédiate eft, dans fa maniéré , plus excel-
lente que la production médiate, comme , par
exemple , la création de l’homme a été plus
parfaite que fa génération. Si donc Jefus.Chrift
d mérité d'être appellé le Fils de Dieu par ce Am-
plement qu'il a été formé par la vertu de Dieu»
avec l’intervention d’une mere , fans le minif-
tere d’2ucun pere , il s’enfuit qu’Adam , qui a
été formé lans pere & fans mere , par les mains
de Dieu , quoique fofi corps ait été tiré du
limon de la terre , méritera quelque titre plus
avantageux encore -, & que les Anges , qui ont
été forméî^i’une maniéré plus parfaite encore ,
puifqu’ils ne l'ont pas été d’une maniéré préexif
tante , feront dignes d’un titre encore plus glo-
rieux.
On me dira peut-être ici que la conception
du Saint Efprit n'eft pas le feul fondement
lequel eû établi Je titre de Fils unique de Die&
de Jefus-Chrift. jt~
Mais fi cela eft , nous avons fujet , première-
ment , de chercher d’autres raifons de ce nom
Sue l’Ecriture donne à Jefus-Chrift. D’ailleurs ,
il faut que nos adverfaires renoncent à l’avan-
tage qu’ils prétendent tirer de ces paroles de
I evangeiifte »’ C eft pourquoi aufti ce qui naîtra
de toi faint fera appelle le Fils de Di2u. Car
s’ils prétendent que l’Evangélifte marque dans
cet endroit l’unique fondement fur lequel1 eft
établi le titre de Fils de Dieu, ilsfe contredirent
eux-mêmes ; & s’ils veulent que cette exprefliott
ait d’autres fondements , elle n’a donc plus
aucune force pour exclure les autres , ni par
conféquent pour combattre la génération éter-
nelle. Mais puifqu’il eft nécertaire d’aflîo-ner
d’autres fondements de ce titre glorieux , con-
tinuons d’examiner ceux qui font marqués par
nos adverfaires.
Le feconçl <îu*ds marquent, c’eft J’inftallatioti
de Jefus-Chrift dans fes diverfes charges. On
cite pour cet effet les paroles de Jefus-Chrift
qui fe lifent dans l’Evangile félon faint Jean :
II eft écrit , fai dit , vous êtes Dieux ;ft donc
ceux-là C >nt appelles Dieux auxquels la pa-
role de Dieu a été addreffée , a* /’ Ecriture ne
peut être enfreinte. Dites-vous que je blafphê -
me , moi que Le P ère a fanéiifié , parce que jyaè
dit , je fuis le Fils de Dieu I Nous avons
déjà expliqué ce pafTage ailleurs , & nous avons
fait voir que Jefus-Chrift ne prétend pas répon-
dre à leurs paroles , mais à leurs befoins & à
leurs difpofïtious. Cependant on pt£t bien dire
que les Rois, les Princes ou les J ug-es ont été appel-
les du nom de Dieux dans l’Ecriture ; mais nous
n’avens point lu qu’ils aient été nommés les
Fils de Dieu , & fur-tout dans un ufage fré-
quent, ordinaire & familier de ce terme, ^ail-
leurs, fi Jefus-Chrift n’étoit le Fils de Dieu,
Nn ij
41 3 Traité de la Divinité
ou s’il l’étoit principalement à caufe de fês offi-
ces , il s’enfuit qu’il auroit été bien davantage
le Fils de Dieu depuis qu’il eut commencé de
prêcher, qu’il ne l’étoit auparavant; ce qui ne
peut fe dire en aucune façon. Ajoutez à cela que
lorfque Jefus-Chrift reçut ce témoignage du
Ciel àprès fon Baptême , Celui-ci ejl mon Fils
iien aimé , en qui f ai pris mon bon plaifir , ces
paroles ne lignifient pas que -Jefus-Chrift com-
mençât à devenir fon Fils dans ce moment.
Enfin , on peut dire que fi Jefus-Chrift eft le
Fils de Dieu à caufe de fes charges ou de fes
offices, il faut qu’il le foit ou par nature, ou
par adoption , ou par métaphore ; parce que
jufqu’ici on n’a point trouvé de milieu. On ne
peut pas dire que Jefus-Chrift foit Fils de Dieu
par nature à caufe de fes offices ; cela implique
contradiélion , il eft inutile de s’attacher à la
réfuter. On ne dira pas auffi que Jefus-Chrift
foit le Fils de Dieu par adoption à caufe de fes
charges ; car comment la qualité de Sacrifica-
teur , de Prophète ou de Roi , fait-elle formelle-
ment que Dieu adopte Jefus-Chrift ? D’ailleurs ,
nous fommes tous les enfants adoptifs de Dieu ;
& fi Jefus Chrift n’étoit Fils que par adoption,
il ne feroit pas diftingué des Fideles. Enfin , fi
l’on dit qiie Jefus-CHrift eft le Fils de Dieu par
métaphore à caufe de fes offices, c’eft-à-dire,que
les offices de Jefus-Chrift font qu’il fe regarde
comme l’héritier de Dieu , & comme fon Fils ,
bien qu’il ne foit point fon héritier de droit, ni
'fon Fils qiflv dans un fens figuré , vous tombez
dans un plus grand embarras encore. Car , pre-
mièrement , vous attribuez à Jefus-Chrift d’être
le Fils de Dieu d’une maniéré moins noble 8c
moins avantageufe quêla maniéré en laquelle
Je font les Fideles : ceui-ci le font par adoption ,
8c par conféquent plus particuliérement que pat
$gure ou par métaphore.
de J efus- Chrift. 4 * 9
D’aîlleurs dire cjue Jefus-Chrift eft le Fils
de Dieu parce que Dieu le traite comme il traite-
rait fon propre Fils , s’il en pouvoit avoir un ,
c’eft aller directement contre l’Ecriture ; c’eft
d’ailleurs affoiblir infiniment les idées que nous
avons de la glorieufe qualité de Fils unique de
Dieu ; c'eft même reconnoître tacitement que
Jefus-Chrift n’eft pas le Fils de Dieu proprement
8t véritablement.
Le troifieme fondement fur lequel on établit
le titre de Fils de Dieu , c’eft cette ondion divine
& furnaturelle que Jefus-Chrift a reçu de fon
Pere , & par laquelle il s’eft trouvé en état de
remplir fi dignement les fondions les plus diffi-
ciles de Ion miniftere , & qui confifte dans les
dons du Saint-Efprit qui lui ont été communi-
qués fans aucune mefure. Mais premièrement >
il eft certain que Pon confond ici l'effet 3c fa
caufe , le caradere Si la chofe caradérifée. Il
eft vrai que Dieu a donné Ion Efprit à Jefusr.
Chrift homme ; mais il le lui a donné fans mé-
fure , parce qu’il étoir déjà fon Fils : ainfi cette
ondion ne l’établit point , mais le fuppofe Fils
de Dieu. J’avoue auffi que les dons du S. Efprit
font le caradere des enfants de Dieu ; car i
ceux qu'il a fait fès enfants , il leur a donné
V efprit d? adoption qui crie dans leurs coeurs ,
Abba. , Pere. Mais comme Dieu ne nous donne
fon Efprit qu après nous avoir adoptés, & nous,
avoir donné ce droit d’être appel lés fes enfants,
ainfi nous eft il permis de luppofer que fi Jefus-
Chrift a été rempli du Saint Efprit , c’eft parce
qu’il étoit le Fils de Dieu , &qi%infi cette plé-
nitude de dons & de grâces le fuppofe & ne le
fait point le Fils de Dieu. Ajoutez à cela que fi
Jefus-Chrift n’étoit honoré du nom de Fils de
Dieu qua caufe des dons qu’il a reçus, il pour-,
roit être appelle le fils de Dieu > mais non pas
Nnnj
Traité de la Divinité
fbn fils unique , puifqü’encore qu’il ait reçu îe
Saint Efprit dans une mefure toute extraordi-
naire , il n’eft pourtant pas Je feul qui la reçu..
Enfin , il eft certain que Jefus-Chrift étoit le
Fils de Dieu avant Ton inauguration & fon bap-
tême , & par conféquent avant cette ondion
extraordinaire.
Le quatrième fondement fur lequel on établit
la gloire de ce titre , eft fa réfurredion d*entre
les morts , fur quoi on cite ces paroles du chap.
13. des ades : Et nous vous évangélijons auffi
cttie promeffe qui a été faite aux gérés , [avoir,
que Dieu fa accomplie dans Leurs emfants ,
ayant fufcité Jejus , comme il ejl écrit au
Pfeaume deuxieme : tu es mon Fils ; je fai
aujourd' hui engendré. Il y en a qüi entendent
par cette exprefîîon , fujcité , la réfurredion
d’entre les morts > & j’avoue que l’original peut
louftrir l’une & l'autre de ces deux verfions. Je
ne nie pas aufli que dans les verfets qui précé-
dent, & dans ceux qui fui vent , il ne foit parlé
de la réfurredion de Jefus-Chrift ; mais cela
n’empêche pas que nous n’entendions cette ex-
prelfion , ayant fufcité , de la venue de Jefus-
Chrift au monde ou de fbn établiffement fur le
trône de David. Car c’eft de cela qu’il s’agit
principalement dans cet endroit, L’Apôtre a
parlé dans les verfets précédents de la promeffe
«jue Dieu avoit faite aux peres •• De la fentence
de David y Dieu , félon fa promeffe , a fait venir
le Sauveur à Ifraéï, à [avoir , Jefus. Il récite en-
fuite la vie , la mort & la réfurredion de Jefus-
Chrift , & apj£v; cela il revient à cetre promefte
qui avoit été faite aux Peres touchant l’envoi
de Jefus-Chrift , & y revient lorfqu'il ajoute ces
paroles : Et nous aujft f vous annonçons qu e
quant d La promeffe qui a été faite à nos Peres ,
Dieu Va accomplie à nous qui fommes leurs-
de Jefus-Chrifi. 411
enfants , ayant fufcité Jefus , tfc. Dieu avoir
fait une promelfe aux Peres , qui étoit de faire
venir le Sauveur à Ifraël ; voilà la promeffe.,
Dieu a fufcité Jefus-Chrift ; il l’a envoyé , il l’a
fait venir au moi de pour nous lauver ; voilà
l’accompliflernent ; la promelfe. Mais que
ferons-nous de ces paroles que l’Apôtre ajoute :
Comme il efi écrit au Pfeaume deuxieme , je
t'ai aujourd' hui engendré ? Nous dirons que
cette déclaration typique eft citée comme un
témoignage du deflein que Dieu avoit d’accom-
plir la promelfe générale qu’il avoit faite à ce
peuple de leur envoyer un Sauveur ou Libérateur.
Au fond y il eft extravagant de dire que
Jefus-Chrift eft principalement fils de Dieu
parce qu’il a été relfufcité d’entre les morts,
qu’il étoit Fils unique de Dieu, le propre Fils de
Dieu , fon Fils par excellence , avant fa réfur-
reétion ; ce qui paroît & par la maniéré dont il
parle , & par la maniéré dont les autres parlent
de lui. Je Juis , dit-il, ijfu de mon Pere , £5* fuis
venu au monde', (Sf derechef je quitte le monde »
üf je m'en retourne du Pere. Philippe , qui m'a
vu , il a vu mon Pere ; C5* pourquoi donc dis-tu :
montre-nous le Pere ? Nul , dit l’Evangélifte ,
ne vit jamais. Dieu ; celui qui efi au J'ein du
Pere lui- même l'a manifefié ou l’a fait connoî->
jre. D’ailleurs , les Apôtres , en difant qu il a
été déclaré le Fils de Di u par la réfurredion
d'entre les morts , reconnoifient par là même
qu’il étoit le Fils de Dieu avant fa rcfurreélion.
Ajoutez à cela que lï Jefus-Chrift étoit appcllé le
Fils de Dieu proprement & véritablement , parce
qu’ii eft relfufcité d’entre les morts , il pourroit
être dit fon Fils, mais non pas fon Fils unique,
puifqu’il n’eft pas feul relfufcité. Enfin > fi Jefus-
Chrift eft appelle le Fils de Dieu à caufe de fa té-
furre&ion, il eft certain qu’il ne peut l’être qu®
N n iv
jft'Z "Traire de la Divinité
par quelque efpece de métaphore & d’analogie,
dansJe même fëns, à peu près, que les Intelligen-
ces que Dieu à créées font appeîlées les enfants
de Dieu ; car on ne voit pas que la réfurreétion
d’un homme foit plus proprement & plu$ véri-
tablement une génération que fa création. Or il
n’y a perfonne qui ne fût choqué d’entendre que
Jefus-Chrift n’eft le Fils de Dieu que par méta-
phore , &. dans un fens purement figuré. En
effet , fi cela étoit nous aurions de l’avantage
fur lui, puifque nous fojmmes les enfants de
Dieu par adoption & qu’on eft plus propre-
mene enfants lorfqu’on Peft par adoption , que
lorfqu’on i’eft par une pure & nue métaphore.
Enfin , la dernière fource d’où l’on fait venir
ce titre de Fils , & de Fils unique de Dieu , c’eft
l'exaltation fouveraine de Jefus-Chrift après fit
mort & fa réfurreétion bienheureufe. Nous ne
nous arrêterons pas long-temps à réfuter cette
derniere fpéculation, parce que toutes les raifons
que nous avons rapporté ci-deffus reviennent
for ce fujet. En effet , eft-ce que Jefus-Chrift
rt’éteit pas le Fils , le propre Fils , le Fils unique
de Dieu avant fon exaltation ? D’ailleurs ne dif-
ftifïguera-t on jamais entre être Fils & entrer
dans factuelle pofiefïicn de fon héritage ? Je
veux que Jefus-Chrift foit entré dans la pleine
& actuelle poffefiion de l’héritage qui lui étoit
préparé par fon afcenfion dans le ciel , s’enfuit-
il qu’il ne fût le Fils unique de Dieu auparavant!
Enfin j on peut dire en général que Dieu a
oint fon. Fils , qu’il a envoyé fon Fils pour être
notre Roi , r£Ve Prophète & notre fouverain
Sacrificateur j qu’il a reflufcité fon Fils , qu’il a
fouvérainement élevé fon Fils ; & par conféquent
on doit penfer que bien-loin qu’on puifle dire
que Jefus-Chrift n*eft le Fils de Dieu que parce
qu’il -a été oint fpirituellement, qu’il a été revê-
•de Jefus-Chrifl. 42.J
tu de Tes offices , qu’il eft reirufcité , & qu’il a
été fouverainement élevé après fa réfurredion i
il eft néçefiaire' plutôt de reconnoître que Jefus-
Chrift n’a été oint par-deffus Tes compagnons ,
n’a été revetu de l’office de médiateur & de Tes
autres charges, dont un autre ne pouvoir s'acquit-
ter n’a été les’prémices des dormants, & n’a été
exalté après fa réfurredion,que parce qu’il étoit
déjà, avant toutes ces chofes , le Fils de Dieu.
Et cela étant , ou il faut regarder fa conception
du Saint Efprit comme l’unique fondement fur
Jequel eft établi le titre de Fils de Dieu, ce que
nous avons démoutré être extravagant; ou il
faut avoir recours à une génération plus ancien-
ne que celle-ci.
Mais ici , comme dans toute cette matière 9
il faut extrêmement diftinguer la maniéré du
myftere, du myftere lui-même: le myftere eft
certain , mais la maniéré du myftere eft incom-
préhenfible. Je ne ferai point d’effort pour expli-
quer la génération éternelle du Fils de Dieu. Je
demeure d’accord quelle eft au-deffus de toutes
nos penfées , de toutes les images que nous
pourrions employer , & qu’il ne faut point s’é-
tonner qu’on trouve des défauts dans tous les
parallèles que l’efprit humain peut employer fur
ce fujet ; mais pour fatisfaire ma railon & ma
confidence , je n’ai que faire de ces parallèles.
Car fi je ne conviens point de ce principe géné-
ral , qu’il y a des vérités très-incompréhenfibles,
qui font néanmoins très-certaines , je ne fuis
point capable de raifonner dans Ja nature ni
dans la réligion : & fi j’en convins , l’incom-
préhenfibilité de la génération de Jefus-Chrift
n’eft plus pour moi une raifon de doute : je dois
feulement examiner s’il eft poffible que je révo-
que en doute la vérité de ce myftere , qui m’elt
û clairement révélé dans l’Ecriture.
414 Traité de la Divinité
Or, dans cet examen je me convainc de h
vérité de-ces trois principes. Le premier eft que /
Jefus - Chrift étoit avant fa conception & fa
naiffance ; ceft ce que nous- avons juftifié plei-
nement dans les Seétions précédentes. Le fécond
eft que Jefus-Ghrift étoit dans le premier état
qui a précédé fa manifeftation en chair ; qu’il
étoit , dis-je , le Fils de Dieu , car l’Lcriture y
eft etfpreffe. Je fuis , dit Jefus.Chrift , je fuis
ijfu de mon Pere , fS je fuis venu au monde } (J
derechef je quitte Le monde , U je m'en vais au
Pere. Vous voyez qu’avant que de venir ai %
monde il fe fuppofe iflii de fon Pere. Dieu a
envoyé fon Fils : vous voyez qu’il eft le Fils de
Dieu avant, qu’il foit envoyé. Nous avons ,
difent les Difciples , nous avons contemplé Ja
gloire , gloire comme de Punique iffu du Pere>
fleïn de grâce & de vérité. Et afin que vous ne
foyez pas en peine de favoir de quelle gloire il.
s’agit ici, Jefus-Chrift demande lui-même cette
gloire à fon Pere,lorfqu’il lui dit , Glorifie ton Fils
delà gloire qu'il a eue par- devers toi avant que
le monde fut. Vous voyez donc qu’en qualité de
Fils de Dieu , ou d’unique Fils de Dieu , Jefus-
Chrift avoit une gloire par- devers fon Pere avant
que le monde fût : & qui doute que ce ne foit à
ce même égard que Jefus-Chrift eft appelle la
refplendeur de la gloire du Pere , celui qui
fondent toutes chofes par fa parole puijfante ,
qui a été en forme de Dieu , qui étoit Dieu au
commencement , un Dieu qui s' eft manifefté en
chair , &c. qu’ainfi Jefus-Chrift , avant la
conception , hon- feulement ne foit le Fils de
Dieu , mais encore un Fils glorieux qui partici-
pe à fes perfeétions infinies ? Le troifieme prin-
cipe eft que Jefus-Chrift étant celui-là même
duquel l’Ecriture nous apprend & que fes ijfues
font dès les temps éternels , & qu’il eft le Pere
àt Je fus Chriji. 4ir
de l Eternité. ^ er que [es années ne défaillent
l>°int , & qui/ n'a ni commencement de jours ,
enfin de vie , & qu’i/ eJi par- devers fort Pere
avant la fondation du monde y & qui/ tJl Dieu
un avec fon Pere , égal àfon Pere , participant
de la meme gloire avec fon Pere ; nous ne pou-
vons , fans extravagance , rapporter fon être &
fon origine : j’entends cet être quil po/Tede
avant qu’il vienne au monde; que nous ne le
pouvons , dis je , rapporter à aucune génération
temporelle , & qu’ainfî , quelque incompréhen-
lible que foit la maniéré du myftere , le myftere
eft certain & inconteftable.
CHAPITRE VII.
Où P on continue de répondre aux objections.
O s Adverfàires font un grand cas de tous
les paffages de l’Ecriture qui marquent que Jefus-
Chrift eft dépendant de fon Pere. Us nous citent
avec empreÜèment les endroits de l’Ecriture
^i difent que Jefus-Chrift ne fait rien de par
lui-meme , ou qu’il ne fait que les œuvres que
le Pere lui a donné à faire ; que le Fils ne fait
point l’heure du dernier Jugement » que le Pere
eft plus grand que lui ; qu’il doit remettre le
Royaume à fon Pere après la fin des fiecles.
Ils font de chacun de ces pafîages un argu-
ment particulier contre nous , & ils en rempïif-
fent leurs Livres ; mais ils trouvent bon que
nous les joignions enfemble , & que , comme ils
ne font qu’une même difficulté dans le fond ,
nous y fatisfaffions auffi par une feule réponfe.
Nous ne dirons que peu de chofes là-delfus, mais
elles feront évidentes & démonftratives.
Premièrement donc , nous trouvons dans
4i<> Traite de la Divinité
l’Ecriture des paffages qui font diredement &
diamétralement oppofés à ceux-ci , du moins
félon les apparences , car nous y trouvons que
Jefus-Chrift agir par fa volonté : Qu'il te foie
fait félon que tu as cru. Je le veux , fois net-
toyé. Il eft dit de lui. qu’/Z n a point réputé à.
rapine d'être égal à fon Pere. Saint Pierre dit
qu’ZZ connoit toutes chofes. Et enfin , l’Ecriture
nous apprend qui/ ne doit y avoir aucune fin
à fon régné.
Ces deux fortes de païfages paroifTent contra-
didoires ; ils ne le font pourtant pas, puifqu’ils
viennent de l’Eftpritde vérité , qui n’eft pas un
Efprit de contradidion & d’impofture. De là il
s’enfuit évidemment que de deux bypotheles >
celle qui fait combattre ces paffages eft nécefiai-
rement faulfe , & que celle qui les accorde , au
contraire , eft préférable à celle là.
Or je foutiensque l’hypothefe Socinienne fait
combattre ces paft'ages , & que notre hypothefe
les accorde & les unit-; & par conséquent j’ai
raifon d’en conclure que notre hypothefe eft
préférable à Phypothefe Socinienne. Cela con-
iifte en preuves.
Comment eft-ce que les Sociniens me feront
' voir que Jefus-Chrift eft égal à fon Pere , & in-
férieur à fon Pere \ Jefus-Chrift* félon eux , eft
inférieur au Pere par fa nature .* eft- il donc égal
avec lui par fes offices ? Nullement , ce feroit
une contradidion. Les offices de Jefus Chrift
Pétabliffent miniftre de Dieu : il n’eft donc pas
égal avec DÀeu par fes offices ; & bieii-loin qu’il
puiffie dire ai cet égard qu’/Z n a. point réputé à
rapine d'être égal à Dieu , il faut dire cjue la
prétention d’un miniftre feroit réputée à info-
lence , s’il fe difoit égal au Maître qu’il fert. .
Comment me feront-ils voir que Jefus-Chrift
fait toutes chofes , & qu’il ignore l’heure da
de Jefus-Chrift. 417
Jugement ? La diftinétion de nature & d’office
ne fert de rien en cet endroit ; car quand il s’a-
git de la connoiflance , il s’agit évidemment rie
quelque choie qui appartient à la nature. Dira-
t-on que, lorfque faint Pierre dit à Tefus-Chrift
qu’il connoît toutes chofes , il ne parle point en
général ? Mais qü’eft ce que parler en général ,
h ce n’eft fe fervir d’une expreffion générale I
D’ailleurs], il paroît que d’un principe général il
tire une conséquence particulière. Tu cannois
toutes chofes , dit-il ; tu fais que je t'aime ; ce
qui lignifie naturellement, tu fais que je t'aime
fuifque tu n'ignores 'rien. De dire que Paint
Pierre s’eft trompé lorfqu’il a parlé ainfi , cela
n’a point de couleur , puifqu’il n’auroit pu fe
tromper fins proférer un blafphême en faveur
de Jefus-Chrift , en lui attribuant une connoif-
fance infinie qui n’appartient qu’à Dieu , & que
Jefus-Chrift n’auroit pas reconipenfé un blafphê-
me , en lui difant , Pais mes brebis.
Comment nos adverfaires accorderont-ils ces
partages qui marquent que Jefus-Chrift ne fait
rien de par lui même , & ces exemples qu’ils
nous citent fi fouvent de Jefus-Chrift priant fon
Pere au tombeau du Lazare , & difant que le
Pere ne manque jamais de l’exaucer , avec ces
autres palfages qui marquent que fa volonté
commande les miracles & les opéré ? Car fi
Jefus-Chrift n’eft qu’un firnple homme, qui ne
fait que prier Dieu qu’il falîê ces œuvres mira-
culeufes , quelle eft certe hardiefte de dire, Je
Le veux , fois nettoyé ? Si Moyfegpt parlé ainfi ,
il auroit alfurément parlé avec mfolence. Les
Apôtres s’exprimentauffi d’une maniéré bien diffi^
rente. La diftinetton de nature & d’office , a quoi
pourra- 1 elle fervir dans cette rencontre ?
Enfin , on ne voit pas que leur hypothefe (oit
plus heureufe lorfqu’il s’agira d’accorder ce que
4*8 Traité de la "Divinité
l’Ecriture dit de l’éternité du régné de Jefus-
Chrift avec ce quelle dit de la fin de ce régné ,
lorfqu’elle nous fait entendre que Jefus-Chrift:
doit remettre le Royaume à Dieu fon Pere. Car
comme , félon eux , Jefus-Chrift ne régné point
naturellement , mais par fès offices qui doivent
prendre fin : on ne voit pas que fon régné puifte
être éternel , ou , pour me fervir d’une expref*
lion encore plus forte , & qui ôte les équivo-
ques , qu’il ne doive y avoir aucune fin à fon
régné.
Nos adverfaires ne lauroient donc concilier
ces paflages. Mais que diront-ils fi nous les con-
cilions parfaitement ? ne diront-ils pas que notre
hypothelê a un avantage vifible fur la leur ?
Leur diftindion de nature & d’office , qui eft
fondamentale dans leur hypothefe , eft inutile
pour cela. Notre diftindion de deux natures difi
tindes en Jefus-Chrift , qui eft eflentielle à
notre fentiment, aura un meilleur fuccès.
Rien n’eft fi aifé en effet que d’accorder par-
la l’Ecriture avec l’Ecriture. Jefus-Chrift eft
homme , il eft donc inférieur au Pere. Jefus-
Chrift eft Dieu , il eft donc égal au Pere. Jefus-
Chrift eft homme , il ignore donc quelque chofè.
Jefus-Chrift eft Dieu , il connoît donc toutes
chofes. Jefus-Chrift eft homme , il agit donc
dépendamment de la caufe première ; il prie , &
il eft exaucé. Jefus-Chrift eft Dieu, il n’a donc
qu’à vouloir pour agir ; il commande en vou-
lant , & il exécute en commandant : Je le veux ,
fois nettoyé . ^èfus-Chrift eft homme , il peut
donc recevoir l’empire & la puiffance. qu’il n’a-
Toit pas, & la recevoir jufqu’à un certain temps ;
après quoi l’économie de Médiateur qui le lui a
fait prendre , finirtant , cet empire finit auffi.
Jefus-Chrift eft Dieu , & à cet égard il a un
empire elfentiel & nécelfaire qui n’aura jamais
de ïefus-Chrifl.
de nn , non pas riieme quand l’empire acquis &
économique ne fera plus, & aura changé de
nature & d’objet. °
Creillius nous dira ici que cette diftinCtioa
des deux natures eft une diftinCtion que nous
avons imaginée. Premièrement, comment pou-
vons-nous l’avoi^imaginée , puifque fans elle
noijs ne faurions concilier l’Ecriture avec l’Ecri-
ture , & que nos adverfaires, en la rejettant, fe
mettent dans l’impoflibilité de fe délivrer de ces
contradictions apparentes.
D’ailleurs , il ne faut que confulter l’Ecriture
pour y trouver le fondement de cette diftinCtion.
Car lorfqu’elle nous parle d’un Dieu manifejîe en
chair , elle nous fait comprendre la nature divi-
ne manifeftéedans la nature corporelle, comine
cela a déjà été prouvé ailleurs. Or , qu’eftce
qu’une nature divine manifeftéedans une nature
corporelle, que la diftinCtion de deux natures de
Jefus-Chrift , qui eft le fondement de notre
tiodrine , & par lequel nous expliquons toutes
ces contradictions apparentes de l’Ecriture.
Examinez de plus près tous ces palTages , &
tous verrez que la diftinCtion des deux natures
s’accorde fort bien avecdeur but. Si vous m*ai- '
mie % , dit Jefus-Çhrift en faint Jean , Chap.
XIV. verf. 2.1 , Ji vous m'aimie % , vous J'erieç
certes bien aife de ce que je vous ai dit, je vais au
Pere , car Le Pere eft plus grand que moi. On
▼oit bien que c’eft en tant qu’homme que Jefus-
Chrift s’en va; car à d’autres égards , il doit
demeurer avec fes Difciples jufqugi laconfom-
mation desfiecles. C’eft de Jefus-Chrift confédé-
ré comme s’en allant bientôt, & par confisquent
de Jefus-Chrift homme , qu’il eft dit, Le Pere
cjl pLus grand que moi.
Quant à cette dépendance qu’on remarque
dans ces expreftions ; IL ejl ijfu du Pere ; Le Pere
43 rt Traité de la Divinité
a donné au Fils d'avoir vie en foi ; Le Pere
démontre au Fils les ctudres qu'il fait Lui-
trié me ; £e Fils ne peut rien faire s'il ne voit
le Pere qui le fait pareillement ; Le Fils ne
parle point de lui-méme ; cela s’explique le plus
naturellement du monde , & par la diftin&ion
des deux natures , & par la |plation du Média-
teur , & par cette fubor filiation qui eft entre le
Pere & le Fils en la maniéré de fubfifter , fi ce
n’eft pas dans Peffence , comme ce ne Peft pas
certainement. Mais l’Ecriture étant fi fobre fiir
la maniéré dont cela fe fait , il y auroit de la
témérité à pouffer plus loin nos recherches ; &
nous le déclarons encore, nous ne voulons point
de recherches curieufes & philosophiques. La
Théologie confifte à parler avec l’Ecriture , & à
n’aller pas plus avant.
CHAPITRE VIII.
Où Von tâche de fe fatis faire fur les difficultés
de ce grand myjlere.
Prés avoir fatisfait aux principales
difficultés que nos adver faites peuvent objedex
contre nous , & qui font prifes de l’Ecriture il
eft bon de rechercher les moyens de fe fatis-
faire fur les obfcurités que nous trouvons noas-
mémes dans le principe que nous avons établi.
Pour cet effet , il faut premièrement confi-
dérer que tout eft rempli de difficultés , foit
dans la nat^e , foit dans la Religion. Si vous
confidérez les deux % vous ferez étonné par leur
grandeur , & vous ne pourrez comprendre cet
infini qui fê trouve néceffairement au bout de
ces vaftes efpaces qui nous environnent. Si yous
jettez les yeux fur la terre , vous trouverez au-
tant de myfteres de la Nature qu’il y a de plan-
tes
de Je fus - Chrijf. 43*
tes & d’animaux , & même de créatures inani-
mées i vous trouverez des difficultés infirmons
tables à expliquer la végétation des unes , la
fenfation des autres , & le mouvement des
autres'. Si vous regardez la mer , elle vous éton-
nera par les merveilles de Ton flux & de fou
reflux : 8e à confidérer la Nature en général ,
vous ne comprendrez ni l’infini en grandeur ,
ni l'infini en petitefie ; & fi vous joignez à la
confidération des 'chofes corporelles celle de
leur durée , le temps vous fera voir des mer-
veilles incompréhenfibles , foit dans cette fuc-
eeffion fans bornes qui a coulé jufqu’à ce mo-
ment , foit dans celle qui coulera. Après les
corps viennent les efprits , dans lefquels tout
nous paffe. Nous ne comprenons ni leur ma-
niéré d’être , ni leur maniéré d’agir ; & notre
ame eft un fi grand paradoxe à elle- même ,
quelle a défefpéré il y a long-temps , non-
feulement de fe comprendre , mais même de
fe connaître elle- même.
Cela étant, y a-t-il de la raifon à prétendre,
comme font nos advcrfaires , qu’il n’y a point
un objet dans la Religion que nous ne com-
prenions parfaitement , & à ne pouvoir confen-
tir au dogme de la Divinité du Seigneur , qui
eft fi clairement révélé dans la parole de Dieu,
fous prétexte ou qu’il enferme en foi des diffi-
cultés fur lefquelles notre raifon a peine à fe
fàtisfaire , ou que de ce myftere nous tirons des
conféquences qui font de la peine à notre efprit.
L’injuftice de nos adverfaires eft d’autant
plus grande en cela , que les difficultés de la
Religion , fur-tout celles que nous trouvons
dans3 le dogme de la divinité de Notre Seigneur
Jefus-Chrift , doivent être beaucoup p us gran-
des que celles que nous trouvons' dans la Na-
tufc } pour deux Kufons» première eft que les
43 * Traite de la "Divinité
objets de la Nature étant en foi créés & fîniV
ont auffi néceflairement plus de proportion avec
iin efprit comme le nôtre , cjue les objets de la
Religion , 8c fur - tout la divinité du Seigneur
JeJfus , qui eft un objet infini en gloire & en
perfeédion. La féconde eft que Dieu ne nous a
point préparés à ces grandes difficultés que nous
trouvons dans la Nature ; au lieu qu’il nous a
tellement préparés à celles de la Religion ? qu’il
nous a piufîeurs. fois fait entendre que fa parole
nous patoît une efpece de folie.
Oui, dira t on : mais la raifon de l’homme efb fa
première lumière, & en-quelque forte la premiere-
révélation par laquelle Dieu fe fait connoître à
lui. C’eftia railbn qui nous conduit à l'Ecriture >
il n’y a que la raifon qui nous affranchilîe des
ténèbres du Pyrrhoqifme.Cela eft vrai; la raifon
prépare les voies à la foi , comme cela a déjà
été remarqué ailleurs ; mais la raifon fê tait lorf-
■qu’elle a trouvé l’Ecriture , 8c rien n’eft même
plus raifonnable que de renoncer à fa raifon qui
' peut fe tromper , & qui fe trompe même affez
îbuvent s pour écouter la voix d’une autorité
divine & infaillible. Mais ceci recevra du jour
de notre fécondé considération.
Il faut donc ajouter en deuxieme lieu , qu’il
y a deux fortes de connoifTances que nous pou-
vons avoir dés objets ; la première , que nous
pouvons appeller une connoiffance de curiofité ;
& là fécondé , que nous pouvons nommer une
connoiffance dé pratique ; & cette diftinélion
a Heu dans tous les arts & dans toutes les fcien-
•ces;, fans atf^jne exception. Ainfi dans l’art de
la navigation il faut connoître ce que c’eft ou’un
vaiffeau , quelles font les mers les plus fûres &
les plus dangereufes , en- que! temps la mer eft
navigable , 3c en- quel; temps- elle ne l'eft pas..
de J efus Ch rifi. 433
Tigation. Un homme ne peut manquer de ces
eonnoilTances Tans s’expoier à de grands dangers}
j’appelle cela des eonnoilTances de pratique : mais
on peut rechercher après cela pourquoi la mer
eft Talée , d’où vient que telle & teile mer a Ton
flux & reflux plutôt qu’une autre , & pourquoi
ces vents régnent plutôt dans cette plage que
dans celle qui lui eft oppofée. Nous appelions
cela des connoiftances de curiolïté , & nous pré-
tendons qu’il y auroit de l’extravagance à man-
quer de réduire les autres en pratique , fous pré-
texte que celles-ci renferment des difficultés que
notre efprit ne fauroit jamais réfoudre.
' 11 en eft ainfi de toutes les connoiftances na-
turelles. Je me détermine à manger , & quel-
quefois fans avoir appétit , fur la connoiftance
que j’ai que o’eft par-là feulement que je peux
réparer mes forces ; & je n’attends point à pren-
dre les aliments qui me font néceflaires , que
j’aie compris la maniéré en laquelle ces aliments
fè changent en chyle , ce cïiyle en Tang , & ce
làng en chair , &c,
Difons de même que dans les matières de
Morale & de Théologie il y a deux fortes de
eonnoilTances ; les unes de pratique , & les au-
tres de curiolïté. Ainft pour adorer JeTus-Chrift,.
il Taut que je Tache qu’il eft Dieu -, pour mettre
en lui ma confiance , je dois le regarder com-
me Dieu : mais il n’eft pas néceftaire que j’aie
connu la maniéré & les Tecrets myftérieux & ado-
rables de l’union hypoftatique. Ce qui eft de pra-
tique , c’eft que JeTus-Chrift eft Dieu Tur toutes
chofes, béni éternellement ,.celui®]ui a fait le
ciel & la terre, la Parole qui Toutient toutes
chofes , lè Fils de Dieu que toutes les créatures
doivent adorer. Ce qui appartient à la curiolïté
humaine , c’eft d’entrer à cet égard dans ces
recherches abftraires & fpéculatives quidiftipentt
T efprit des Séholaftiqnes, Q o ij
434 Traite de la Divinité1
■ Remarquez en effet , pour un troisième", que
Iédeffein de Dieu dans fa révélation , foit natu-
relle, foit écrite-, c’eft de nous faire connoître le
mÿftere , & point du tout la maniéré du my Ité-
ré. Dans là révélation de la Nature , Pieu fe
montre à notre efprit fous l’idée d’un Dieu tout-
puiffant , qui a créé la terre & les cieux ; mais,
il ne fatisfait point à une infinité de quefïions
curieufes que îefprit forme & a formées dans
tous 'les fiecles fur là-maniere en laquelle agit la
puiffance de Dieu. Il ne vous dit point fi là qua~
Jîté de Créateur eff un accident qui lbit inhérent
en Dieu j cm une relation extérieure. Il ne décide
point fi Dieu.peut faire les. choies qui impliquent
contradiction , &c. Cette même révélation de
là Nature nous- donne des idées de la fagelfe &
de la providence de Dieu tout-à fait capables de
ûous .obliger à mettre notre confiance en elle ».
mais elle ne rélbut pas un nombre innombrable
de difficultés qui naiffent dece que nous ne pour
rcns -comprendre la maniéré en laquelle la fa-
geffe de Dieu concourt dans les actions mauvais
fés, 'par la direéfion du niai meme qu’il rapporte-
z de bonnes fins II en eft àinfi de la Révélation
écrite. Dieu nous apprend le myffere désincar-
nation ; rien n’eft plus clair que ces paroles ,
Dieu fnanïfefié en chair , quand on les confidere
dans le rapport qtfeiles ont avec tant d’autres
partages de l’Ecriture , qui nous expliquent ou
nous cohfirmeî-iî les •‘vérités qu’elles enferment ».
il par fàppôft à l’analogie de la foi ; mais elles,
ne fatisfont pas un nombre prefque infini dô
difficultés h^Yn aines que l’on peut faire fur la
maniéré du myffere ; & auffi peut-on dire que-
cela, n’efï ni néçeffaire , fit poffible. Cela n’eft
point poffible , parce que , comme Iefprit hu-
main eft infini dans les doutes qu’il conçoit ou
tju’il peut concevoir», il faudroit que k volume
de JeJus Chrift.
de I Ecriture fut infini , afin qu’elle pût ftitisfaire
à toutes les obje&ions fans aucune' exception.
Cela n’eft point néceflaire , parce que la connoif-
fance de la maniéré du myftere ne pourrait
fèrvir qu’à nourrir ou à flatter notre curiofité v
au lieu que la connoiflance du myftere lert à la
pratique , & que c’eft la pratique , & non pas la
fàtisfadion. de notre curiofité , que le Saint-
Efprit a principalement en vue. Il feroit à fouhai-
ter que ceux d’enfeigner la Théologie, entraient
dans cetefprit , & qu’ils fiflent une jufte répara-
tion de ce qui eft néceffaiie, & de ce qui ne l’efi:
pas, dans les matières qifilstraitent. Ils feroient
iurptis de connoitre par cette difcufiion , que la
plupart des hommes emploient Ibuvent leur vie
entière à ramafler un favoir qui vaut beaucoup
moins que l’ignorance ; iis apprendraient que
ces Théologiens Philofophes s’écartent dès le:
premier pas qu’ils croient faire dans la recher-
che des vérités du falut, puifqu’ils s’amufent d
vouloir comprendre ce qui eft incompréhenfible,
au lieu de s’arrêter Amplement à ce qui eft véri-
table. ,
Il faut faire îà-deftiis une quatrième réflexion
fort importante;c’eftquedansdaPveligion l’igno-
rance des choies a fes u/àges auiii bien que leur
co nn ci Iran ce. Il a été néceiîaire que les Prophè-
tes & les Patriarches ne connuflent pas le myftere
de l'Incarnation auflî particuliérement que nous
fe connoilfons. Car il eft certain que cette con-
nSifîànce aurait empêché les effetsde la Loi les
plus néceflàires,& qui font le plus dans le plan de
la fagefle de Dieu car fi les anffens I frac! ires
s’éroient repré fente Dieu devenant homme pour
les fauvet , comment auroient-ils tremblé par le*
aam. de Dieu, Juge févere & redoutable des
aérions des hommes ?■ Certainement la vue difi.
tmde de ce gai ^eyjoit fepaâer for la. montagne
43$ Traité de la Divinité
de Sion , pouvoit leé rendre infeniibles au fpec-
taclede Sina, & jamais ils ne fe fuffent écriés ,
Nous mourrons pour certain , car nous avons
vu Le Seigneur , s’ils fefulfent repréfenté Dieu-
même , non feulement fe faifant voit aux re-
gards des hom'mes dans l’éclat de fà haute &
pleine majefté , mais encore fe manifeftant dans
une chair infirme & miférable.On me dira peut-
être ici que Dieu pouvoir fe pafier de donner une
loi de rigueur , & qu’il pouvoir fauver alors les
hommes comme il les fauve aujourd’hui par une
économie pleine de grâce & d’amour. J’avoue
qu’il le pouvoit ; mais fans fe donner la liberté:
de trop fonder les voies de Dieu , & de recher-
cher s’il pouvoit employer ce moyen plutôt qu’un
autre , il fuffit de fa voir que Dieu a voulu prépa-
rer les voies à fa miféricorde par une économie
de rigueur 8c de vengeance , qui fît fentir le
péché , & defîrer fon falut : il fuffit , dis- je, de
lavoir que Dieu a voulu employer ce moyen dans
le plan que fa fageffe éternelle avoit dreffé du fàîut
des hommes, pour pouvoir raifonner ^r cet
ordre, comme fur un ordre qui devoir eue àinfi
établi. Et cela nous donne lieu de penfer que ,
comme les idées & les fentiments de cette éco*
nomie pleine de rigueur , & cet elprit de fcrvi-
tude confidéré dans toute fon étendue & dans
tout fon régné , ne s’accordent point avec les
notions claires & diftinétes de l'Incarnation ,
qui eft un objet le plus agréable & le plus capable
d’infpirer la confiance qui fût jamais , ils s*en-.
fuit que l’ignorance de ce myftere a eu fes ufages:
fous la Loi , comme la connoiffance de ce myf-
tere à eu fes ufages fous l’Evangile.
Cette réflexion éft bien capable de nous fatis-
faire dans l’impoffibilité où nous nous trouvons
de pénétrer & de fonder la maniéré même dus
myitere. Car que favons.-nous fi cette ignorance
de Jefus-Chrijt. ^7
«te la. maniéré du myftere n’a pas Ton rapport à
la vie a venir , comme l’ignorance de la vérité
du myftere gvoit alors Ion rapport au fiecle du
Mefhe ?
Au refte , non-feulement nos connoifïances
varient félon la diverfite des économies, elles
varient encore félon la diverfité des états où
nous nous trouvons. Un enfant ne doit point
s’agiter ni s’embarrafTer parce qu’il ne comprend
pas comment fe gouvernent les Etats 8t les Em-
pires de la terre. On peut dire de tous les hom-
mes en général , que leur état , pendant qu’ils
font fur la terre , ne leur permet point de con-
noître à fond les myfteres de la Religion , ni.
Jx^ême d’en pénétrer tout ce que les créatures en
peuvent connoître.
Ajoutez à cela, en cinquième lieu, que comme
nous avons trois fources de nos connoifTances
qui font dépendantes l’une de l’autre , on peut
remarquer cet ordre entre elles , que les feqs
fourniffent bien leur mémoire à la raifbn , com-
me la raifon fournit fes principes à la foi; mais
cependant on peut dire que leur redort & leur
jurifdiétion font tous différents. Les fens ne
s’élèvent jamais fi haut que la raifon; il n’eft pas
jufte auffi que la raifbn s’élève auffi haut que la
foi: la raifon juge de ce que les fens ne fàuroient
appercevoir. Elle nous dit , par exemple , qu’ri
y a de la matière èntre la terre & les cieux , bien
que cette matière ne paroiffe point ; ainfi la
foi de même doit juger des chofes oui paffent la
raifon. Ellenous apprend que Dieu s’gft manifeflé
dans une chair infirme & miférable , quoique la
raifon n’en apperçbive rien par elle -même;
la raifon de cela eft que la foi eft fupérieure à la.
raifbn ; comme la raifbn eft fupérieure aux fens..
Comme donc ce feroit un effroyable reuverfe-
mentque de vouloir, en toute rencontre , coa-
43« Traite ' de la Divinité
noître par les fens ce que la raifon ne peut Bien pé-
nétrer par elle même, c’enferoit un peu différent
que de laifîer à la décifion de la railon ce qui eft
élevé au- de flus de la foi elle-même. Car comme
les fens font une première voie de connoiiTance,
dont la raifon corrige les erreurs -, la raifon en
eft une fécondé dont la foi doit redrefler les
égarements. Que la raifon me mene donc à la
foi comme les fens me mènent à la raifon , à la
bonne heure ; mais que la raifon fe taife quand '
la foi parle, comme les fens fe taifent pour
écouter la raifon : car certainement, fi la raifon
me per fuade un nombre infini de vérités contre ce
que les fens femblent me dire, fi elle me perfuade
que le foleil eft plus grand que la terre » bien que
mes yeux femblent m’apprendre le contraire ,
parce quelle juge de la diftance dont les fens
n’avoient pas jugé, pourquoi ne dirons-nous pas
tout de même que la foi no, us apprend plufieurs
chofes que la raifon trouve ineompréhenfibjes ,
& dont elle a pourtant le droit de décider parce
'qu’elle eft fupérieure à la raifon ?
Et il ne faut pas qu’on nous dife ici que com-
me l’accord des hommes à confentir à un prin-
cipe fait connoître qu’il eft naturellement véri-
table , ainfi la répugnance naturelle que l’efprit
de tous les hommes femble avoir pour un objet
qu’on veut leur perfuader être véritable , femble
être un caraéfere certain de fauffeté ; & qu’ai nfi ,
le myftere de l’Incarnation ayant en foi quelque
chofe qui répugne à l’efprit des hommes en gé-
néral , on Aoit penfer qu’ii y manque de vérité.
Car il y a bien de la différence entre rejetter
pofitivement un principe comme faux & contra-
dictoire , & le trouver naturellement incompré-
Jàenfible, Le premier feroit un caraétere de fa
fauffeté ; le fécond I’eft feulement de-fa fubiimi-j
té. Il y a des répugnances univerfelks des fensÿ»-
, ÎV . . de Jefus-Chrijl
^imagination, de l’efprit même , qui ne con-
cluent point contre la vérité des objets qui les
font naître. Les fens difent à ceux qJui confide-
rent d en bas les pyramides d’Egypte leu-
pomte eft prefque lëmblable à celle d’un^ocher •
& quand vous conduirez tous les hommes en cet
endroit , ils vous diront également que le haut
, ces ; pyramides feurparoît un point.: cependant
Ja raifon jugeant de la diftance & des propor-
tions de 1 objet, & aidée de l’expérience , corri-
ge cette erreur , & vous dit , malgré ce lano-ao-e
umverfei des fens de tous les hommes , cSeU
pointe de cette pyramide eft une plate-forme
capable de contenir cinquante hommes. L’ima-
gination des hommes a une répugnance univer-
lelle a fe repré fenter des hommes qui , fans
tomber, aient leurs pieds vis-à-vis de nos pieds ;
cependant la raifon corrige cette erreur , & ne
nous permet point de douter qu’il n’y ait des
Antipodes. L’efprit de tous les hommes eft cho-
qué par tout ce qu'on nous dit de la divisibilité
à 1 infini, & nous fommes pourtant forcés d’ac-
cjiiiefcer a ce principe , malgré cette répugnance
üniverfelle. Cela étant, n’avons-nous pas raifon
de dire que , quand tous les hommes trouve-
roient quelque chofe qui les choqueroit dans ce
principe, que Dieu s’eft fait homme, la foi auroit
droit de corriger cette répugnance univer/elle ,
comme nous voyons que la raifon a celui de
corriger les répugnances des fens & de l’ima-
gination ?
On nous dira peut-être ici , er^fecond lieu ,
que les erreurs peuvent avoir, comme les véri-
tés , leur caraéfere naturel , auquel gn peut les
reconnoître , & qu’un de ces caraéleres , pour les
perlonnes qui ont du goût , pour le bon fens &
pour la raifon, c’eft devoir dans ces myfteres de
la Trinité & de l’Incarnation je ne fais quel ait
Tomt III. P p
44®
Traité de La Divinité
de métaphylîque , qui femble donner le loupçon.
que cela pourroit être le fruit de la méditation
de l’Ecole, plutôt qu’avoir aucun fonds de vérité
eft bon de répéter ici ce que nous avons dit
ailleurs > c’eft que nous né nous fommes propofé
dans cet Ouvrage , que d’établir la divinité du
Seigneur Jefus , & qu’ainli il nous faut borner
aux obje&ions qui regardent celle-ci précifé-
ment ; après cela nous répondrons en général
au foupçon de métaphylîque dont les gens de
bon fens 3c de bon goût doivent en toutes cho-
fes diftinguer l’ufage d’avec l’abus. Je ne fais
pourquoi dans ces derniers temps , on s’eft
déchaîné contre la métaphylîque , pendant que
d’un autre côté on fait ce qu’on peut pour en
accréditer la critique : car fi l’on veut confondre
l’ufàge avec l’abus ,-il eft certain que la critique
peut être une voie d’erreur , d’illufion & d’éga-
rement , pour le moins autant que la métaphy-
fique , puifqu’il ne faut qu’un terme mal-enten-
du , & dont la force eft ignorée , une faulîè
allulîon , & quelquefois la vifîon d’un Rabbin ,
une expreftion équivoque , pour vous faire donner
dans les lentfments les plus extravagants. Et fi
l’on diftingue l’ufàge de l’abus , je ne vois pas
qu’on doive rejetter la métaphylîque avec cette li-
mitation. En effet, fuppofer que la- métaphylîque
fait vicieufè par elle-même , c’eft fuppofer qu’il
n’y ait ni temps , ni éternité , ni efprit diftinét
du corps , nj^Anges , ni Divinité , puifqu’il eft
impoffible d’avoir de ces choies qu’on ne voit &
qu’on ne ptut voir , qu’une connoifTânce abftraite
& métaphylîque ; c’eft préfendre qu’on ne doit
jamais examiner les attributs communs & géné-
raux des çhofes': ce qui ne fe peut fans une efpece
de inétaphylique. Que fi l’on demeure d’accord
de latisfaire
à cette difficulté , il
de Jëfas-Chrift. r
5V1. Pcut 7 avoir une métaphyfique bonne,
iolide Sc véritable, il faut voir fi nous ne de-
vons pas donner ce nom à celle dont il s'a<m
ici. û
Je réponds , en fécond lieu, que je reconnois
une double métaphyfique dans le myftere de
1 incarnation ; car j y trouve la métaphyfique
des Scholaftiques , & celle des Apôtres. Pour
la première , de bon coeur je l’abandonne à
nos adverfaires & je demeure d’accord que les
Spéculations de l’Ecole ont apporté beaucoup
d’obfcurité aux matières de la Théologie en
général, à ce myftere en particulier ; mais fi
I on s arrête a la métaphyfique des Apô»
très , je demande : d’où elle eft venue cette mé-
taphyfique dans un temps comme cèlui-ld ,
avant tous ces Scholaftiques , avant ce débor-
dement de fpéculations humaines ? Qui eft- ce
qui 1 a mife dans l’efprit de quelques pauvres
& chctifs pêcheurs , à qui l’éducation n’avoir:
rien appris de pareil ? car enfin , ce n’eft pas
nous , mais eux qui nous ont révélé le grand
myfte're de piété , Dieu manifejlé en chair :
ce n’eft pas nous , mais eux q.ui font Jefus-
Chrift Le Créateur des Jiecles , La Parole qui
foutient toutes chofes , Le premier ü* Le der-
nier , celui par qui €5* pour qui font toutes
chofes , qui efi un avec fort Pere , Fils du
Dieu , propre Fils de Dieu , ijfu de fon Pere
avant qu’il vînt au monde , Dieu, Le Dieu
très-haut , Dieu fur toutes chofes , béni éter-
nellement. C’eft là la métaphyfiqùP des Apô»
très ; c’eft la nôtre , nous n’en voulons poinc
d’autre -, & à Dieu ne plaife que nous cher-
chions jamais a nous exprimer ni plus claire-
ment , ni plus fortement , ni plus magnifique-
442- Traité de la Divinité
Nous ne blâmons point lapieufe fubtilité de
ceux qui cherchent divers emblèmes pour fe
repréfenter un myftere qui eft inconteftablement
au-deftùs de toures les images 8c de toutes les
exprefïîons ; mais il faut demeurer d’accord que
ces efpeces de parallèles ne réuftifTent point ordi-
nairement , 8c cela pour trois raifons. La pre-
mière eft que ces parallèles ne parlent qu'à notre
imagination : or , ce n’eft pas l’imagination ,
mais la raifon qu’il faut principalement fatis-
faire ; car comme les divers emblèmes fous lef-
quels je peux me repréfenter la Nature divine ,
ont peu de force pout me convaincre de fon
exiftence ; ainfi les diverfes images fous lef-
quelles on me repréfentera le myftere que nous -
examinons , auront peu de force pour me con-
vaincre de fa vérité. La fécondé eft que ces paral-
lèles donnent occafion à nos adverfaires d’exa-
miner les difparités & les défauts de la compa-
iaifon , qui ne peuvent qu’être en grand nom-
bre par la difproportion nécelfaire qui doit être
entre des images prifes des créatures 8c un objet
infini ; d’où il arrive que Jes ennemis de la vé-
rité bàtifient fur ces difparités des triomphes
imaginaires , 8c s’en fervent enfuite pour éblouir
les fimples , 8c féduire les ignorants , qui ne
comprennent pas trop bien le but de ces parallè-
les , qui a été , non de convaincre l’efprit , mais
de foulager l’imagination , ou tout au plus de
montrer que ces chofes ne font pas fi abftraites ,
qu’il ne foit poffible d’en montrer quelques, traits
fenfibles dÛs les objets les plus ordinaires de
notre connoifiance. Enfin , la troifieme raifon
pour laquelle ces parallèles nous paroiflènt moins
avantageux , c’effc qu’en effet ils femblent tendre
à affoiblir la difficulté, du myftere , & à nous en
découvrir la mar.iere ce qui va directement
^onjre le génie de la foi , 8c contre la fin de la ;
de Jefus-Chrijl. 445
révélation , qui eft autant de nous humilier par
l’ignorance faiutaire de ce que nous ne pouvons
comprendre , que de nous éclairer par l’idée des
chofes que nous ConnoilTons.
Le feul ufageque je voudrais faire de cette
efpece de parallèle , feroit de faire connoître la,
différence qu’il y a entre la connoiffance intui-
tive & la'connoiflance abftradive que nous avons
des chofes. J’appelle connoiffance intuitive *
une connoiffance de vue ou d’expérience; & con-
noiflance abftra&ive , une connoiffance de foi ,
de çonjeélure & de raifonnement.
Ainfi , ce que nous favons par une connoif-
fance intuitive , un aveugle ne le fait que par
une connoifTanceabftraéHve, à l’égard des mer-
veilles de la Nature. Attachons-nous à l’exemple
particulier d’un parélie. Si nous difons à un
aveugle : le parélie eft un nuage , & le parélie
eft un foleil : ie parélie eft venu de la terre , &
Je parélie a fon origine dans le ciel : ie parélie
eft un avec le foleil , égal au foleil : il n’eft point
effentiellement différent du foleil : le parélie
étoit avant qu’il fût ; il étoit dès le commence-
ment du monde , quoiqifil n’ait paru dans la
nuée que depuis peu : ce foleil qui vient de paraî-
tre ne vient point de naître , & ne fort point du
néant dans cet inftant : celui qui voit le paréiie
voit le foleil ; ceux qui adorent le foleil , ado-
reront le parélie : la gloire du parélie n’eft pas
une autre gloire que celle du foleil : le parélie
eft la lumière qui éclaire & vivifie la Nature :
le parélie eft le fils du foleil . & le foleil même!
le parélie eft la relplendeur de <9 gloire du fo-
leil : le parélie eft un foleil manifefté dans le
nuage ÿ la vertu du foleil en ombrant & puri-
fiant le nuage y l'unit avec cet Aftre , & fait
habiter en lui la plénitude de la gloire du fa-
leil : le parélie n’eft donc point un fim pie nuage -,
P p iij
4©4 Traité de la. Divinité
c’eft un foleil remplifiànt le nuage , pénétrant
le nuage , habitant dans le nuage , Ce manifef-
ïant*dans le nuage? celui qui l’a vu , il a vu le
foleil. On ne dérohe point au folèiî l’admiration
qu’on a pour le parélie, & quoique le foleil
s’unifie avec un nuage pour former tout , il y
a autant de différence entre ce nuage & ce fo-
&iî , qu’-entre le ciel & la terre. Si vous dites
tout cela à un aveugle né , il croira que vous
fci direz autant d’extravagances j il ne faura
comment accorder tant de contradictions : mais
fi vous dites rout cela à un homme qui a l’ufage
de fes yeux , il comprendra d’abord ce que vous
lui dites , & n’aura pas un moment de doijte
fur ce fujet. D’où vient cela J c’eft que les
chofes qui font incompréhenflbles > lorfqu’on
ne les connoît que d’une connoifiànce abftrac- '
tive , devienneuc très - faciles à comprendre
quand on les conncît d’une connoifiànce intui-
tive , & que fouvent les difficultés que nous
croyons qui font dans les objets , ne font que
dans notre efprit , & viennent uniquement de
notre maniéré de les connoître.
Je ne ferai aucune application de tout ce que
j’ai dit du parélie au myftere de l’Incarnation ,
bien qu’en général on doive remarquer que,
comme le foleil peut être nommé par quelque
forte de figure le Dieu des corps , Dieu peut
être regardé comme le foleil des efprits , en
gardant neanmoins les proportions ; & qu’ainfï
on peut prendre du foleil les emblèmes les plus
juftes & les plus magnifiques pour parler de
Dieu avec que^ue dignité. Mais au fond nous
reconnoiffons que ce ne font là que des images
très-imparfaites & très-defeélueufes , & nous
ferions bien fâchés de les faire entrer dans un
ouvrage de raifonnement , où il ne s’agit pas
de divertir l’pfprit , mais de le convaincre ; il
de TefuS'Chrifl. 4OJ
me femble feulement qu’ayant fait voir allez
clairement , par l’exemple que je viens d’ap-
porter , que l’on peut trouver clés difficultés ôc
des contradictions apparentes dans les objets
les plus ordinaires & les plus faciles , quand on
les connoît d'une vue abftraélive , & que ces
difficultés s’évanouifTent dès qu’on vient à les
confidérer d’une vue intuitive , nous avons quel-
que raifon de ne pas nous étonner fi l’on nous
fait voir ces mêmes difficultés, & ces mêmes
contradictions dans le myftere de l’Incarnation,
que nous ne connoiffons que d’une vue pure-
ment abfbaétive pendant que nous femmes fur
k terre , & que nous efpétons- de coimorcre
d’une vie intuitive dans le ciel.
Je finirai ce Chapitre & cet Ouvrage par
deux réflexions. La première eff qu’y ayant par-
tout des difficultés , il. n’y a jamais eu qu’une
tue de comparai ïbn qui ait déterminé les gens
fages à prendre un parti plutôt qu’un autre. C’eft
là une réglé inviolable du bon fens qu’il faut
fuivre en cette rencontre. Il ne faut pas prendre
parti contre l'Incarnation parce qu’on trouve
quelque difficulté dans ce myftere , ou qu’on a
oui faire des objections fpécieufes fur ce fujet.
C’eft le défaut des jeunes gens » des efprirs
légers , précipités & faibles , qui n’ont ni affei
de force pour voir ptufteurs objets à la fois arec
les rapports qui lés lienr^qui fe débermineirt
fur les matières par une feule difficulté ; ou bieti
c’eft la le défaut des gens pareffeux , négligents »
& qui ne confîderent pas affez la Religion pour
le donner là peine d’examiner lfcchofesà fond.
Il faut , comme c’eft ici une matière de la der-
nière importance , comparer preuves avec prcu-*
ves , & difficultés avec difficultés. Dans ce dotn-
bte examen on trouvera fans aucune peine que
jes preuves de aos adiv étirés confiftent d\i
44* Traité de La. Divînitéi
moins celles qui ont quelque force , ou en dey
fpeculations humaines , ou en dés pafïages de
1 Ecriture qui s expliquent par d’autres paflages j
au lieu que nos preuves confident dans les.paf-
fàges de l’Ecriture , clairs , exprès , répétés , liés
les uns avec les autres , & tels qu’il faut , ou
anéantir l’impreffion naturelle des termes , ou
convenir du fens que nous lui donnons. Et à
1 egard des difficultés , on trouvera que celles de
nos adver/aires , du moins les plus fpécieufes ,
font prifes ou de ce qu’ils ne comprennent point
le myftere , ou des glofês des Scholaftiques
vinonnaires , que nous leur abandonnons, au
lieu que celles que nous faifons valoir contra
eux , le font de ce qu’il y a de plus eflentiel a
l’Ecriture , qui eft la clarté , la bonne foi & la
piété > de ce qu’il y a de plus inviolable dans
1 analogie de la foi , qui eft ce qui recommande
la charité de Dieu , de ce qui fonde la vérité
de la fatisfadion & le mérite de la mort de
Jefus-Chrift , &c. & fur-tout de ce que les
Apôtres j infpirés & envoyés pour nous annon-
cer lesmyfteres du royaume des deux, ont le plus
dit , le plus répété , le plus prefTé , & fur quoi
ils ont appuyé la plus fainte & la plus inviola-
ble pratique , qui eft l’adoration de Jefus-Chrift
Pils de Dieu , & Dieu fur toutes chofes béni
éternellement : de forte qu’on ne peut fàtisfaire
à ces difficultés que nous leur obje&ons , &
qui font nos preuves , qu’en renverfant l’Ecri-
ture.
La fécondé réflexion importante qu‘il y a à
faiie ici , c eftf^iue les glofes Sociniennes étant
les explications les plus vraifemblables que
1 efprit , humain puifîe donner aux paffages
çonteftes , lorfqu’il veut afFoiblir les preuves que
nous en tirons en faveur de la divinité du
Seigneur Jefus , comÉfe lien faut convenir d«
• . de Jefus - Chrtjf.
bonne foi , elles viennent avec cela fi peu natu-
rellement dans i’efprit , qu’il faut ou deviner ,
ou les avoir lues dans les écrits de ceux qui les
ont inventées avec tant d’efforts pour les trou-
ver. De forte que , comme nous ne fommes pas
obligés d’avoir l’efprit de divination , ni de
déchiffrer des enigmes impénétrables , nous ne;
fommes pas aufîi dans l’obligation non feule-
ment d'approuver , mais même de connoitre ces
fubtilités rafinées , qui affoiWiffent les idées que
1 Ecriture nous donne de la gloire & de la divi-
nité du Seigneur Jefus. C’efî ce que nous avons
fait voir avec beaucoup d’étendue.
La première de ces deux réflexions fait voir
h vérité de nos principes , la fécondé en décou-
vre la fureté. L’une fatisfait notre efprit , 8c
l’autre notre confcience ; & Tune 8c l’autre
jointes enfemble , nous donneront l’idée jufte
ce cet Ouvrage , que je confacre à la gloire de
mon Sauveur.
O Dieu , pardonne-moi mon bégaiement &
mes foibleffes , & établis toi - même par ton Ef-
prit les faintes & éternelles vérités de ton Evan-
gile , afin que , comme tu as voulu te manifefter
en chair , toute chair auffi recounoiffe ta gloire*
Amen.
TABLE
Des Sections & des Chapitres .
I. SECTION,
Ou Ton fait voir que fi Jefus - Chrift
n’eft pas vrai Dieu , d’une meme ef-
fence avec fon Pere , la Religion Ma-
hométane préférable à îa Religion
Chrétienne , & Jefus - Chriû moin-
dre que Mahomet.
CHAP. ï. (~\Ue fi ytfus-Chrifl riefi pas dfurir
%£ même effence que fon Pere , It
Chrifiianifme que nous proférons , efi La. cor-
ruption de la Religion Chrétienne , que l#
Mahomitiftne en efi le rétabliffemem. pag. 8
CHAP. 1 1. Oh L'en montre que fi Jefus-Chriji
n' efi pas d'une même effence avec fon P erre. ,
on ne peut fe difpenjer de regarder Mahomet
comme un homme divin. *4
CHAP. III. Où L'on fait voir que fi Jefus-
Chriji n' efi pas une même effence avec fon Vere ,
Mahomet efi un grand Prophète , Le plus
grand des Prophètes , 0 même préférable en
toutes marner es â Jefus- Chrifi. 19
CHAP. I V. Où L'on compare le langage de
Jefus-Chrifi avec celui de Mahomet , C9* où
l'on montre que fi Jefus-Chrift n' efi pas d'une
même effence avec fon Vere , Mahomet a etc
flusvéritable , plus fage, plus charitable , Çf
fl us tpelé pour la gloire de Dieu que J. C , t?
table.
II. SECTION,
Où l'on fait Voir que fi Jefus-Chrift n’étoit
pas le vrai Dieu , d’une même eflence
avec fon Pere , le Sanhédrin auroit fait un
acie de jûftice en ie faiftmt mourir , ou
du moins que les Juifs auroient bien fait
enfuite de s’en tenir à cette fentence.
CHAP. î. Premiers preuve tirée de ce que Jefus-
Chrift a pris le nom de Dieu. 44
CHAP. 1 1, Suite de la même preuve. 61
CHAP. III. Seconde preuve prife de ce que les
Difciples attribuent à Jefus-Chrift tous les
litres principaux qui forment dans Les Ecrits
des Prophètes l'idet du Dieu fouverain , &
qui le dijlinguent eJfentieLLement de fes
créatures. vr
CH A P. I Y. T 'roi, fieme preuve t prife de ee qu’on
fait Jefus-Chrift égal à Dieu.
CHAP. V. Quatrième preuve , prife de ce qut
Jefus-Chrift: s'ejl fait adorer. $6
CHAP. y I. Cinquième preuve , prife de l'apli-
cation qu'on fait à Jefus-Chrift des oracles
de l'ancien Tejlament , qui marque les carac-
tères de la gloire de Dieu. no
III. SECTION,
Où l’on fait voir que fi Jefus - Chrift n’eft
point le vrai Dieu , d’une mêm^e/Tence avec
Ion Pere , Jefus - Chrift & les Apôtres nous
ont eux •* mêmes engagés dans l’erreur.
CHAP. I. Diverfes maniérés d'établir cette vé-
rité , premièrement , que le principe que
fions combattons , détruit les idées que
TABLE-
triture nous donne de la char ite 69* des bien
faits de Dieu. n£
CHAP. IL Oh l'on fait voir que la Dottrine
de nos adverfaïres détruit L'idée que l'Ecrit
ture nous donne de la grandeur de nos JkfyJ-
teres , É91 la nature de la véritable foi. 135
CHAP. III. Que te fentiment de nos adverfai -
res ote à Jefus-Chrift toute fa dignité , en lui
faifant pofféder par métaphore , les titres que
l'Ecriture lui donne réellement. 147
CHAP. IV. Que dans le fentiment de nos ad -
verjaires , La mort de Jefus - CLrifi: n'a au-
cune véritable utilité. «. 154
CHAP. V. Que Le fentimtnt de nos adverfaires
rend le langage .de L'Ecriture objcur C5" in-
comprehenfible , faux O* illufoire , alfurde
<9* peu raifonnable , impie & plein de blafphê-
mes. 170
CHAP. V I. Preuve de la même vérité , tirée des
pajjages de l'Ecriture , qui marquent La prée -
xiftence de Jefus - Chrift, 194
CHAP. VII. Preuve 4e ba même vérité, tirée des
pnffages de l'Ecriture , qui marquent la
préexijlenee O1 la Divinité de J. C. 103
CHAP. VIII. Oh l'on continue de prouver la
* même vérité par des pajfages qui marquent la
préexijlenee & la Divinité de}. C. 212
CHAP. IX. Que la gloje Socinienne fur tous
les pajfages ci-dejfus marqués , n'a été inven-
tée que pour éluder des pajfages très - exprès
qui prouvent invinciblement la préexijlenee
iS la Difjnité de Jefus -Chrift. 2.1 6
CHAP. X. Suite de la même preuve. 228
CHAP. XI. Qu'on ne fe défend pas mieux con-
tre l' évidence des preuves en fuivant le/ijlème
des Ariens. 243
CHAP. XII. Ou L' fin fait voir que le S. Efgrit
aurait parlé un lançage objcur , cbfurde tff
table.
ftu conforme à La piété }fi Laglofe Socinicn -
ne avoit Lieu « 2 ^ x
IV. SECTION,
Où l'on Fait voir que fi Jefus-Chrift n’eft
point d’une même elfence avec Ton Pere ,
il n’y a aucune harmonie entre les Prophètes
& les Apôtres , ni entre le vieux & le Nou-
veau Teftament.
CHAP. I. Que Ji Jefus-Chrifi n'ejl pas <P une
meme ejfenceavec fon Vere , Les Prophètes
qui ont parié de Lui , n'ont point prévu Les
chofes comme eLLes doivent arriver. i6±
CHAP. II. Que fi Jefus . C/irifi nefi pas d'une
même ejfence avec fon Pere t les Apôtres n ont
point entendu les Prophètes , ou qu'ils ont
voulu nous engager dans L'erreur. 273
CHAP. III. Suite de La même preuve. 281
CHAP. IV. Suite delà même preuve. 288
CHAP. V. Ou L'on fait voir que Les Apôtres
n'ont point appliqué à Jefus - Chrifi Les an-
ciens oracles par fimple aLlufion ou accom-
modation. 2yf
V. SECTION,
Où l’on fait voir que fi Jefus-Chtift n’efi; point
Dieu fur toutes choies béni éternellement , la
Religion doit être regardée çjomme une fu-
perftition , 8c comme une coimMie & un jeu
de théâtre , 8c quelle n’a pas allez de carac-
tères pour la distinguer de la Magie.
CHAP. I. Preuve de cette ajfertion à l'égard de
La Religion Mofaique. 303
TABLE.
CH AP. II Suite de La même preuve. 3.14
CHAP. III. Oh l'on établit la même chofe à
l'égard de la Religion Chrétienne. 316
CHAP. IV. Suite de la meme preuve. 311
CHAP. V. Oh l'on continue de montrer que
Jefus-Chrift s'efi revêtu des caiaâeres de
la gloire du Dieu Souverain. 32.9
CHAP. VI. Que la Religion Chrétienne ne
peut être dijlinguée de Lajuperjlition 3 ni de
la fittion , ni même de La Magie , fi Jefus-
Chrift ji'efi pas béni éternellement. 334
VI. SECTION,
Où l’on répond aux principales obje&ions ,
& où Ton-tâche de fe fatisfaire fur les dif-
ficultés de ce grand Myftere.
CHAP. I. Réglé fondamentale dans cette ma-
tière. 3 3^
CHAP. II. Oh l'on fatisfait à la première
(J la plus confidérable objeftion de nos
adverfaires , prife du filence de l'Ecri-
ture. 34 6
CHAP. III. Oh l'on répond à l'objetlion prife
du 17. de l'Evangile Jelon S. Jean. C’eft
ici la vie éternelle. 361
CHAP. IV. Oh l'on continue de répondre à la
même objcüion. 3 6
CHAP. V. Oh l'on continue à répondre aux
oh] e liions de nos adverfaires. 3^1
CHAP. VI. CJV l'on continue à répondre aux
ob/ettions. 4. ',8
CHAP. VII. Oh l'on continue de repondre
aux objittions. 41 y
CHAP. VIII. Oh l'on tâche de fe fatisfaire fur
les difficultés de ce gtand myftere. 430
fin de la Table.
PRIVILEGE DU ROI.
AiOUIS, P AK. IA GRACE DEDlEU, Roi
de France et de Navarre : A nos
Ames 8c Féaux Confeiliers , les Gens tenant no*
j0urs de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires
de notre Hôtel , Grand Confeii , Prévôt de Paris ,
canuts, benechaux , leurs Lieutenants Civils, 8c
autres nos Jufticiers qu’il appartiendra : Salut
Notre ame J E an ,D e v i l l e , Libraire à Lyon*
Nous a irait expoler qu’il delîreroit faire réimpri-
Kier-Sc donner an Public , un Livre qui a pour titre ,
\nt.e. de la Religion , pur Abhadie. s’il nous
plaiioit lui accorder nos Lettres de Permiffion pour
ce neceitaires. A ces Causes, voulant favorable-,
ment tiaiter I Expofant , nous lui avons permis
permettons par ces Préfentes, de faire réimprimer
ledit ouvrage autant de fois que bon lui femblera .
« de Je vendre * taire vendre 8c débiter par tout
notre Royaume pendant le temps de Trois- An-
ntese ontecireivés, à compter du jour de la date des
Prexentes. Faisons detenfes à tous Imprimeurs,
îaoraires 8c autres peiionrres, de quelque qualité
C C?rldltI°n qu’el,es foieilt ’ «i’-én introduire de réim-
prellion étrange! e dans aucun lieu de notre obéit
*an^n */A LA charge que ces Préfentes feront en-
regiitrees tout au long fur le Regidre de la Com
munaute des Imprimeurs 8c Libraires de Paris, dans
&TSderla drC-e d’jcelies i que !a rélmpreiîîon.
dudit Livre fera faite dans notre Royaume 8c non
ailleurs , en bon papier 8c beaux caraderes , confor-
mement a la feuille imprimée , attachée pour modeie
fous le contre-fcel des Préfentes, qur^’împétrant fe
conformera en tout aux Réglemens de la Librairie,
oc notamment à celui du i o Avril milfept cent vingt,
cmq , qu avant de l’expoler en vente , le manuf-
crit qui aura fervi de copie à la réimpreiSon dudit
Livre , lera remis dans le même état où l’appro-
bation y aura été donnée, ès mains de notre très-
cher 8c fcal Chevalier Chancelier France lé Sieur
DE la Moignon, qu’il eu fera enfuite remis
deux Exemplaires dans notre Bibliothèque publique ,
un dans celle de notre Château^ du Louvre , & un
dans celle de notre très-cher 8cfeal Chevalier Chan-
celier de France le Sieur de la Moignon,
le tout à peine de nullité des Préfentes : DU con-
tenu desquelles vous mandons 8c enjoignons de
faire jouir lefdit Expofant , 8c les ayant caufes ,
pleinement & plaifiblement , fans fouitrir qu’il leur
jfoit fait aucun trouble oa empêchement. Voulons
qu’à la copie des Prélentes, qui fera imprimée tout
au long , au commencement ou à la fin duditLivre ,
foi foit ajoutée comme à l’original. Commandons
au premier notre Huiiîier^ou Sergent ^fur ce requis
de faire pour 1 exécution d’icelles, tous aôes requis
8c nécefiaires , fans demander autre Permillion ,
8c nonobftant clameur de haro , charte normande ,
8c lettres à ce contraires : Car tel eft notre plaifir.
Donné à Verfailles , le Seizième jour du mois de
Septembre, l’an de grâce mil fept cent foixante j
de notre Régné le quarante fixieme.
PAR LE ROI EN SON CONSEIL,
L E B E G U E.
Regijîré fur le Regiflre XV de la Chambre
Royale £ Syndicale des Libraires & Imprimeurs
de Paris , i 2 3 , folio i o y 3 ' conformément
au Reglement de 17^3> A Paris ce 3 Ottobre
êjGo, Ct S AUG RAIN % Syndic*
c
5